Le Complot
Histoire secrète des Protocoles des sages de Sion
traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat
Préface d'Umberto Eco
Grasset, 2005

 

Hommage à Will Eisner, l'un des pionniers de la Bande Dessinée américaine, décédé en janvier 2005 : exposition (organisée et coordonée par Sylvie Chabroux) autour de son dernier livre.
24 janvier - 21 février 2006
Mairie du 3e arrondissement – 2, rue Eugène Spuller, Paris

 


Eisner le révolutionnaire

William Erwin Eisner, né à New York le 6 mars 1917, est l’un des plus grands auteurs de bande dessinée. Lorsqu’il découvre le travail d’auteurs dessinant dans la presse, comme Milton Caniff ou Alex Raymond, il comprend que là est sa vocation et entreprend alors une carrière de dessinateur professionnel.

Après avoir travaillé plusieurs années dans différents organes de presse, il entre chez Quality Comics en 1939, où il exerce les fonctions de scénariste, dessinateur, humoriste et rédacteur en chef. En 1940, il crée la série et le personnage qui l’ont fait connaître au grand public : The Spirit. La série raconte l’histoire édifiante de Denny Colt, un jeune criminologue qui perd la vie lors d’une de ses enquêtes. Il se réveille un jour, après son enterrement, alors qu’il repose six pieds sous terre au coeur du cimetière de Wildwood et il décide de reprendre son combat contre le Mal… Sous une identité connue seule du Commissaire Dolan, Denny Colt est désormais craint par tous les criminels, sous les traits du... Spirit !

Dans cette œuvre, dessinée en noir et blanc, dans un trait vigoureux et extrêmement efficace, Will Eisner révolutionne la manière de dessiner et de raconter des histoires dessinées. Il utilise en effet des cadrages cinématographiques, montre par des procédés visuels le temps qui s’écoule ou le son. Cette nouvelle manière d’écrire - ce que l’on a appelé plus tard le roman graphique - va influencer un très grand nombre de dessinateurs anglo-saxons et européens.
En 1942, il est mobilisé mais réussit néanmoins à dessiner dans la revue Army Motors des planches destinées à former et sensibiliser les troupes à la maintenance du matériel. Après la guerre, il reprend, entre autres, The Spirit, série pour laquelle il reçoit le prix du meilleur dessinateur de comic books par la NCS (National Cartoonists Society). On lui décerne aussi le Yellow Kid au festival de Luca en 1974, et enfin le Grand Prix au Salon international de la bande dessinée d'Angoulême en 1975.

L’essentiel de son œuvre traduite en français a été publiée aux éditions Delcourt et elle mérite vraiment que l’on s’y intéresse de très près.

Citons Mon dernier jour au Vietnam, livre très largement autobiographique où il livre ses expériences et ses souvenirs militaires, lorsqu’il a effectué des reportages en Corée, au Japon et au Vietnam ; Petits Miracles, et Un pacte avec Dieu, des recueils d’histoires courtes inspirées souvent de sa propre vie, dans un quartier très populaire de New York dans les années cinquante ; La valse des alliances, qui raconte l’ascension sociale de la famille Amheim, une famille de juifs d’Europe centrale émigrée aux Etats-Unis ; Fagin le Juif, livre dans lequel Eisner s’attache au Fagin du roman de Dickens, Oliver Twist, dont il imagine la vie, faite de beaucoup de misère et de désillusion, entraînant un cynisme dont il s’enveloppe comme une carapace protectrice. L’intégrale du Spirit est disponible aux éditions Soleil.

Will Eisner est aussi l’auteur d'un des ouvrages les plus intéressants consacré à la bande dessinée et à ses techniques spécifiques de narration : Le Récit graphique, narration et bande dessinée, publié en France en 1998 chez Vertige graphic.

 

Combattre les vieux vampires à la peau dure

Le dernier livre de Will Eisner, disparu en janvier 2005, est une pièce maîtresse de son œuvre graphique, à laquelle il a consacré vingt ans de sa vie.

Dans sa préface, Eisner dit : « J’ai passé ma vie à mettre le dessin au service de la narration. Avec l’acceptation généralisée de ce vecteur de la littérature populaire, l’occasion se présente d’attaquer de front cette propagande dans un langage plus accessible. Mon espoir est que ce travail enfonce un clou dans cette terrifiante imposture aux allures de vampire. »
Ce livre est l’histoire d’un écrit, d’un document fabriqué pour accabler les juifs, dont il a été prouvé de manière irréfutable qu’il était un faux. Pourtant, encore aujourd’hui, ce livre est diffusé partout dans le monde et utilisé à des fins antisémites. Il s’agit des Protocoles des sages de Sion et Eisner retrace toutes les étapes de cette propagande.
1864 : Maurice Joly, pamphlétaire français, publie un livre, Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu, où il dénonce la politique très arbitraire de Napoléon III. Le livre est interdit, Joly emprisonné.

En 1905, Les Protocoles de Sion sont publiés pour la première fois en Russie, dénonçant un complot juif à l’échelle mondiale, visant à prendre le pouvoir. En réalité, ce livre a été commandité par les services secrets russes soucieux que le tsar Nicolas II, homme faible et très influençable, ne mène pas une politique trop moderniste. Le livre a donc été écrit par un Russe, Mathieu Golovinski, passé maître dans la production de fausses preuves, qui a utilisé le livre de Maurice Joly en en recopiant de très larges passages.
En 1921, Philip Graves, journaliste au Times, publie un article célèbre où il prouve l’imposture, comparant mot à mot les deux livres. L’article fait grand bruit et l’on pourrait penser que les Protocoles sont définitivement enterrés mais …

En 1926, Hitler publie Mein Kampf, où il s’appuie – on s’en doute ! – très largement sur les Protocoles pour étayer son antisémitisme.
En 1935, à Bern, la communauté juive a porté plainte contre les Protocoles et le juge Meyer lui donne raison dans son verdict réaffirmant que le livre est un faux.
En 1999, l’Express retrace toute l’histoire des Protocoles, sur la base des travaux d’un historien russe ayant eu accès aux archives russes, Mikhaïl Léphkine. Celui-ci établit formellement que Mathieu Golovinski est le faussaire et l’auteur du livre.

Mais rien, aucune déclaration officielle, aucun article argumenté, fondé, avéré, aucune production de preuve irréfutable n’arrête la diffusion des Protocoles, traduits dans le monde entier, diffusés très largement via le Net, véhiculés par le Ku Klux Klan et autres organisations d’extrême-droite, par de nombreux médias et pays arabes. C’est donc aussi ce que découvre et montre Will Eisner quand il commence à s’intéresser à l’affaire il y a une vingtaine d’années et qu’un archiviste du Los Angeles Times lui dit : « Bonne chance ! Vous avez affaire à un vieux vampire qui ne mourra pas malgré la preuve absolue de la fraude. »
Notre devoir à nous prescripteurs, est aussi de combattre les vieux vampires à la peau dure et les démons qui empoisonnent le monde et falsifient l’Histoire. Ce livre nous aidera à le faire en le faisant connaître au plus grand nombre, enseignants, parents et adolescents.

Catherine Gentile
(décembre 2005)

Catherine Gentile est documentaliste, formatrice en littérature jeunesse, présidente de l'Association du Festival du Livre de jeunesse et de bande dessinée de la ville de Cherbourg-Octeville et auteur de Bulles en stock (Bibliographie sélective et commentée de bandes dessinées, ed. Cedis, 1999) ; elle chronique aussi littérature de jeunesse et bande dessinée dans la revue Inter CDI.

http://www.twomorrows.com/kirby/articles/16eisner.html

http://www.edition-grasset.fr