La salle des professeurs
Editions du rocher, 2004

 

« Une préfiguration de l’enfer »

Par l’intermédiaire de la psychanalyse de Laure, jeune maître auxiliaire de philosophie, dépressive après une première mutation dans un lycée campagnard lorrain, Gaston-Paul Effa propose une réflexion indirecte sur le monde enseignant. La salle des professeurs est un véritable réquisitoire contre cet univers décevant en pleine décomposition.
Oscillant entre l’humour, la rage et le désespoir, Laure, la narratrice, introduit le lecteur dans ce microcosme médiocre, mesquin, conformiste, «rempli de préjugés». Elle communique directement ses pensées, ses émotions, ses souvenirs au moment où ils naissent. Ce dialogue plus proche du monologue intérieur (puisque la psychanalyste n’intervient que très rarement et de façon succinte) rend ses propos authentiques et vivants.
Ainsi, le lecteur prend conscience de la disparition du désir de l’apprentissage et de l’effort chez les élèves. Ces derniers refusent d’écouter, de se concentrer. Ils rejettent toute réflexion et le silence d’un cours susceptible de favoriser cette réflexion. La pauvre suppléante confrontée à cette difficulté d’enseigner se réduit alors elle-même au silence en perdant la faculté de parler le jour de son inspection alors qu’elle propose un cours sur le langage ! Son collègue d’anglais, surnommé Titeuf, se heurte, lui aussi, à la turbulence des élèves. «En classe d’anglais, les élèves cultivaient la désinvolture, l’insolence, se jetaient des avions en papier quand ce n’étaient pas des tables et des chaises, avant de taguer les murs». Les enseignants ne peuvent plus exercer leur métier. Des réformes nécessaires mais inadaptées tuent l’école. «La mort de l’école. Il ne dépend pas de moi de la sauver, je suis trop faible pour cela» se désole Laure. «Ce n’est pas ma faute non plus si l’école se meurt. Depuis belle lurette déjà, les réformes succèdent aux réformes sans rien changer, les ministres aux ministres… Toujours la même chose… » N’ayant plus de contenu à transmettre, le discours des professeurs lui-même devient superflu : « On n’a plus le droit d’enseigner ni la grammaire, ni l’orthographe, ni l’histoire littéraire. ». Dans ce tourbillon désespérant, les parents d’élèves, bien qu’inaptes, s’immiscent dans le domaine pédagogique. «Que viennent faire les parents d’élèves dans un conseil de classe ? Eduquer est une chose, instruire une autre… A chacun son métier : irai-je donner des leçons à mon médecin, à ma fleuriste ou à mon plombier ? De quoi se mêlent ces gens, inaptes comme pédagogues, qui croient contrôler mon métier ? »

Et, malgré tous ces problèmes, la direction de l’établissement n’accorde aucun soutien à ses enseignants. L’indulgence du proviseur, son sens du dialogue mal compris, pour ne pas dire son laxisme, poussent les élèves déjà peu motivés à la violence. L’élève insolent « n’(est) pas renvoyé et (il) s’en étonn(e) lui-même . Tours, plaisanteries, attitudes de potache ? Sans doute. Mais ce n’est pas non plus une telle indulgence, une telle lâcheté que les élèves escomptaient» .Le pseudo dynamisme du proviseur masque en réalité son désinvestissement et sa désinvolture : «Je revois le proviseur qui ne se déplaçait que tenant à la main une circulaire urgente à communiquer, meilleur moyen de se cacher derrière les tâches administratives et de tout laisser aller par ailleurs. Le laisser-aller était la loi rue Calvaire… »

Incompétent, son adjoint, quant à lui, se «venge» sur les «professeurs, qui ne (le ) respectent même plus, de ce professeur qu’(il) n’a pas su être ». De surcroît, l’impéritie de certains enseignants effraie Laure. Le professeur de mathématiques à qui elle fait remarquer les nombreuses fautes d’orthographe sur les appréciations des bulletins scolaires, rétorque étonné. « Des fautes ! On est au lycée et pas à l’Académie française ». Pour comble, ces enseignants ne sont pas bienveillants à l’égard de leurs collègues. Médisants, ils ignorent la solidarité: «Les profs sont comme des mouches qui ne sont rien, mais qui, lorsqu’elles trouvent un cadavre, se précipitent sur lui pour reprendre force et vigueur ».
Pour Laure, la salle des professeurs est « une préfiguration de l’enfer ». Même Adrien, le beau professeur de français, que Laure idéalise par amour, le seul qui «parvienne à faire lire les élèves», est au fond un être médiocre. Ses critiques exacerbées des meilleurs écrivains et philosophes révèlent sa jalousie et sa frustration : «C’était cet écrivain qu’il n’avait pas su devenir qui le rendait si dur, si intransigeant, si inhumain presque, à l’égard des écrivains et des philosophes … »

Seul Ignace, le documentaliste remplaçant, est différent. Humain, sensible, intelligent, cultivé, apprécié des élèves qu’il ouvre à la beauté et au merveilleux, il réconforte Laure. Le langage de Gaston-Paul Effa devient lumineux, poétique lorsqu’il parle de lui. Ignace, l’unique personnage positif du roman, nous ouvre vers un ailleurs fascinant et esthétique : « J’écoutais sa voix, je me laissais bercer, ne me récitait-il pas sourdement, au fur et à mesure qu’il prenait naissance en lui, un long poème à la manière de Senghor, dont le sens général m’échappait, tant il était gorgé de lyrisme, dont certaines métaphores seules me frappaient, m’envoûtaient, me transportaient?». Mais Ignace, d’origine africaine, se heurte au racisme de ses collègues. «C’en n’est pas assez que les Noirs prennent nos postes, il faut encore qu’ils prennent nos femmes ! » Et surtout, différent des autres, par son ouverture d’esprit, son immense culture et sa générosité, «il gêne le bon déroulement de la crétinisation au lycée». Ignace, la seule note d’espoir de ce sombre univers, est rejeté, exclu de l’établissement. «Il répondait trop bien à l’idée qu’on se faisait du bon pédagogue pour que le proviseur et ses courtisans ne le détestent pas ! »
Ce roman plein d’humour et de révolte, qui frôle parfois la caricature, dénonce avec lucidité une institution en péril où les enseignants, parfois peu préparés à assumer leurs fonctions, seuls, incompris, ne sont que des pions « tous remplaçables, tous interchangeables ». Le malaise de l’Ecole, ses incohérences, émergent nettement de La salle des professeurs. L’Ecole actuelle se targue de grandes idées comme « la démocratisation », « l’égalité des chances »…, mais en se compromettant avec l’idéologie de l’entreprise, elle leur substitue un autre système de valeurs, la rentabilité, la compétitivité, la concurrence, qui la tue.

Annie Forest-Abou Mansour
(avril 2004)