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«
Une préfiguration de l’enfer »
Par
l’intermédiaire de la psychanalyse de Laure, jeune
maître auxiliaire de philosophie, dépressive après
une première mutation dans un lycée campagnard lorrain,
Gaston-Paul Effa propose une réflexion indirecte sur le monde
enseignant. La salle des professeurs est
un véritable réquisitoire contre cet univers décevant
en pleine décomposition.
Oscillant entre
l’humour, la rage et le désespoir, Laure, la narratrice,
introduit le lecteur dans ce microcosme médiocre, mesquin,
conformiste, «rempli de préjugés».
Elle communique directement ses pensées, ses émotions,
ses souvenirs au moment où ils naissent. Ce dialogue plus
proche du monologue intérieur (puisque la psychanalyste n’intervient
que très rarement et de façon succinte) rend ses propos
authentiques et vivants.
Ainsi, le lecteur prend conscience de la disparition du désir
de l’apprentissage et de l’effort chez les élèves.
Ces derniers refusent d’écouter, de se concentrer.
Ils rejettent toute réflexion et le silence d’un cours
susceptible de favoriser cette réflexion. La pauvre suppléante
confrontée à cette difficulté d’enseigner
se réduit alors elle-même au silence en perdant la
faculté de parler le jour de son inspection alors qu’elle
propose un cours sur le langage ! Son collègue d’anglais,
surnommé Titeuf, se heurte, lui aussi, à la turbulence
des élèves. «En classe d’anglais,
les élèves cultivaient la désinvolture, l’insolence,
se jetaient des avions en papier quand ce n’étaient
pas des tables et des chaises, avant de taguer les murs».
Les enseignants ne peuvent plus exercer leur métier. Des
réformes nécessaires mais inadaptées tuent
l’école. «La mort de l’école.
Il ne dépend pas de moi de la sauver, je suis trop faible
pour cela» se désole Laure. «Ce n’est
pas ma faute non plus si l’école se meurt. Depuis belle
lurette déjà, les réformes succèdent
aux réformes sans rien changer, les ministres aux ministres…
Toujours la même chose… » N’ayant plus
de contenu à transmettre, le discours des professeurs lui-même
devient superflu : « On n’a plus le droit d’enseigner
ni la grammaire, ni l’orthographe, ni l’histoire littéraire.
». Dans ce tourbillon désespérant, les
parents d’élèves, bien qu’inaptes, s’immiscent
dans le domaine pédagogique. «Que viennent faire
les parents d’élèves dans un conseil de classe
? Eduquer est une chose, instruire une autre… A chacun son
métier : irai-je donner des leçons à mon médecin,
à ma fleuriste ou à mon plombier ? De quoi se mêlent
ces gens, inaptes comme pédagogues, qui croient contrôler
mon métier ? »
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Et,
malgré tous ces problèmes, la direction de l’établissement
n’accorde aucun soutien à ses enseignants. L’indulgence
du proviseur, son sens du dialogue mal compris, pour ne pas
dire son laxisme, poussent les élèves déjà
peu motivés à la violence. L’élève
insolent « n’(est) pas renvoyé et (il)
s’en étonn(e) lui-même . Tours, plaisanteries,
attitudes de potache ? Sans doute. Mais ce n’est pas
non plus une telle indulgence, une telle lâcheté
que les élèves escomptaient» .Le
pseudo dynamisme du proviseur masque en réalité
son désinvestissement et sa désinvolture : «Je
revois le proviseur qui ne se déplaçait que
tenant à la main une circulaire urgente à communiquer,
meilleur moyen de se cacher derrière les tâches
administratives et de tout laisser aller par ailleurs. Le
laisser-aller était la loi rue Calvaire… » |
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Incompétent, son adjoint, quant à lui, se «venge»
sur les «professeurs, qui ne (le ) respectent même
plus, de ce professeur qu’(il) n’a pas su être
». De surcroît, l’impéritie de certains
enseignants effraie Laure. Le professeur de mathématiques
à qui elle fait remarquer les nombreuses fautes d’orthographe
sur les appréciations des bulletins scolaires, rétorque
étonné. « Des fautes ! On est au lycée
et pas à l’Académie française ».
Pour comble, ces enseignants ne sont pas bienveillants à
l’égard de leurs collègues. Médisants,
ils ignorent la solidarité: «Les profs sont comme
des mouches qui ne sont rien, mais qui, lorsqu’elles trouvent
un cadavre, se précipitent sur lui pour reprendre force et
vigueur ».
Pour Laure, la salle des professeurs est « une préfiguration
de l’enfer ». Même Adrien, le beau professeur
de français, que Laure idéalise par amour, le seul
qui «parvienne à faire lire les élèves»,
est au fond un être médiocre. Ses critiques exacerbées
des meilleurs écrivains et philosophes révèlent
sa jalousie et sa frustration : «C’était
cet écrivain qu’il n’avait pas su devenir qui
le rendait si dur, si intransigeant, si inhumain presque, à
l’égard des écrivains et des philosophes …
»
Seul Ignace, le documentaliste remplaçant, est différent.
Humain, sensible, intelligent, cultivé, apprécié
des élèves qu’il ouvre à la beauté
et au merveilleux, il réconforte Laure. Le langage de Gaston-Paul
Effa devient lumineux, poétique lorsqu’il parle de
lui. Ignace, l’unique personnage positif du roman, nous ouvre
vers un ailleurs fascinant et esthétique : « J’écoutais
sa voix, je me laissais bercer, ne me récitait-il pas sourdement,
au fur et à mesure qu’il prenait naissance en lui,
un long poème à la manière de Senghor, dont
le sens général m’échappait, tant il
était gorgé de lyrisme, dont certaines métaphores
seules me frappaient, m’envoûtaient, me transportaient?».
Mais Ignace, d’origine africaine, se heurte au racisme de
ses collègues. «C’en n’est pas assez
que les Noirs prennent nos postes, il faut encore qu’ils prennent
nos femmes ! » Et surtout, différent des autres,
par son ouverture d’esprit, son immense culture et sa générosité,
«il gêne le bon déroulement de la crétinisation
au lycée». Ignace, la seule note d’espoir
de ce sombre univers, est rejeté, exclu de l’établissement.
«Il répondait trop bien à l’idée
qu’on se faisait du bon pédagogue pour que le proviseur
et ses courtisans ne le détestent pas ! »
Ce roman plein
d’humour et de révolte, qui frôle parfois la
caricature, dénonce avec lucidité une institution
en péril où les enseignants, parfois peu préparés
à assumer leurs fonctions, seuls, incompris, ne sont que
des pions « tous remplaçables, tous interchangeables
». Le malaise de l’Ecole, ses incohérences, émergent
nettement de La
salle des professeurs. L’Ecole
actuelle se targue de grandes idées comme « la démocratisation
», « l’égalité des chances »…,
mais en se compromettant avec l’idéologie de l’entreprise,
elle leur substitue un autre système de valeurs, la rentabilité,
la compétitivité, la concurrence, qui la tue.
Annie
Forest-Abou Mansour
(avril 2004)
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