Les
souffrances du jeune Jasper...
John Donne,
poète dit "métaphysique" (au même
titre que Marvell), né sous le
règne d'Élisabeth Ière et mort sous celui de
Jacques Ier, est sans doute l'un des auteurs (hormis Shakespeare,
son contemporain) qui a laissé une empreinte mémorable
sur la littérature anglo-saxonne : l'on doit à T.S.
Eliot d'avoir réhabilité son oeuvre au début
du XXe siècle, une poésie hybride et réputée
difficile, parfois rédhibitoire, entre maniérisme
et baroque. C'est une partie de cette oeuvre qui a inspiré
Edward Docx pour son premier roman, les "Songs and sonnets",
poèmes d'amour inclassables, qui vont délibérément
à l'encontre de tout pétrarquisme et de l'amour courtois
et dans lesquels le poète porte un regard cynique et ludique,
très moderne, sur les relations entre les hommes et femmes,
les infidélités des uns et des autres. Edward Docx
n'est certainement pas le premier, ni le dernier, à admirer
la complexité de Donne et à lui rendre hommage et
de grands écrivains (entre autres, Julien Greene avec Jeunesse
Immortelle) ne sont pas trompés en trouvant dans ces
poèmes hors normes des vérités atemporelles
et une universalité certaine.
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Ce
roman se fonde sur une double trouvaille : proposer un narrateur
qui soit un Don Juan de pacotille, mais qui exerce une profession
hors du commun, et qui soit donc suffisamment cultivé
et ainsi capable de construire d'astucieux parallèles
entre les poèmes d'amour de John Donne et sa propre vie
amoureuse, plutôt mouvementée. C'est ainsi que
Jasper Jackson, calligraphe de son état, multiplie les
conquêtes d'un soir, trompe sans vergogne une fiancée
un peu naïve, jusqu'au jour où il aperçoit,
depuis la fenêtre de son atelier où il est en train
de copier patiemment Air and Angels (la commande d'un
riche mécène américain), une beauté
rare ; une découverte qui met un frein à ses frasques
de jeune libertin londonien, lui qui avait fait siens les vers
de Donne :"Oh, to vex me, contraries meet in one: /
Inconstancy unnaturally has begot / A constant habit;" |
Edward Docx
propose ici une entreprise de vulgarisation louable et réussie,
une sorte de mode d'emploi bien construit des relations amoureuses,
une mise en pratique jamais ennuyeuse pour qui voudrait découvrir
le grand poète, ou tout simplement passer un bon moment ;
les drolatiques mésaventures de Jasper Jackson rappellent
par instants les facéties narratives de David Lodge ou de
Kingsley Amis (mais sans leur profondeur). L'humour décalé
des dialogues et des situations va de pair avec le caractère
nonchalant et léger du narrateur ; un roman où est
pris qui croyait prendre, parsemé de rebondissements et de
situations cocasses, parfois vaudevillesques, et rythmé par
les merveilleux poèmes de Donne, auquel Edward Docx doit
beaucoup : Il est vrai que sans le poète, ce premier roman
frivole aurait pu passer inaperçu... Ce n'est pas le cas,
les droits ont déjà été vendus en France,
en Italie, en Allemagne et en Espagne ; preuve de la valeur "mercantile"
de l'ouvrage, ce qui ne lui enlève cependant pas ses autres
qualités. The Calligrapher, sans être un chef
d'oeuvre, marque un début élégant et prometteur.
Blandine
Longre
(août 2003)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

http://www.4thestate.co.uk/
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