Les Enfants / Onze débardeurs
(L'Arche, 2002)

 

du même auteur : Rouge, Noir, ignorant

Quand il commence à faire noir le ciel est sale. Rayé. Oublié de se laver la figure. Je t'ai dit tout ce que j'ai dit à personne d'autre. Avant on s'amusait tellement avec toi. Fini tout ça. Je dois te dire la vérité. Je l'ai toujours fait. Pas menti. Je t'ai amené ici pour me débarrasser de toi.

Dans une Angleterre brique rouge et terrain vague, Les Enfants constitue une fascinante plongée dans l'apocalyptique univers d'Edward Bond. Une poupée à la main qu'il traîne partout et qu'il tente de tuer en vain, Joe, jeune garçon inoffensif d'une dizaine d'années, accomplit un crime à la demande de sa mère qui, elle, se décharge totalement de sa responsabilité dans l'affaire. La relation entre cette mère psychotique et son fils désormais meurtrier qui fait promettre à ses amis de garder le silence sous peine de tous finir en prison est le point de départ d'une épopée désertique aussi haletante qu'étrange.
Suite à l'incendie déclenché dans les nouveaux quartiers dans le seul but de satisfaire aux desseins de sa mère, Joe, acculé, n'a pour seul choix que de partir. Mais la ville se vide complètement et sans explication avant même son départ. Le monde entier se transforme en un continent où plus rien ne se produit. Il reprend l'apparence des plaines de sables des Pièces de Guerres où le temps était aboli. Livrés à eux-mêmes, Joe et les enfants qui l'accompagnent évoluent dans un monde dépeuplé, sans âme qui vive si ce n'est celle de cet homme cadavérique, incapable de marcher seul, retrouvé dans un des innombrables terrains vagues de la ville, et que les enfants décident bon gré mal gré de transporter sur une civière de fortune, et ce, au risque et péril de leurs jeunes vies.
Au fur et à mesure des voyages, des jours et des nuits, de l'espace et du temps, de la faim qui picote les ventres comme une machine à coudre, la bande s'amenuise, les uns partent, las de l'interminable voyage, les autres meurent de faim, de froid, de fatigue. Ils ne restent bientôt plus que Joe et cet homme mystérieux aux abords d'un port rempli de marchandises, biens destinés à la consommation des ménages, opium du peuple des pièces du dramaturge. Confronté à la vérité, l'unique, qu'il est le responsable de la catastrophe et meurtrier d'un jeune enfant, Joe, dernier homme au monde, se met en quête de trouver quelqu'un.
Monté en juin dernier au Théâtre d'Alfortville, Les Enfants est une pièce en rupture avec le monde et ses règles, avec le capitalisme, thématique largement abordé dans l'introduction de la pièce Le Fou.

C'est encore et toujours aux systèmes occidentaux que s'attaque Edward Bond dans Onze débardeurs, pièce qui relate la destinée d'un jeune "sauvageon" placide et silencieux. De ces petits hommes à qui rien ne fait peur. La pièce débute séance tenante sur les réprimandes et les allégations d'un proviseur contre un de ses élèves, personnage principal qui, aux mots, préfère les actes instinctifs. Le proviseur, elle, sombre dans le verbiage, s'englue dans le discours ambiant sur la petite délinquance, reste seule face à un mur. Accusé sans preuve, l'élève est maladroitement poussé en dehors du système scolaire. Il se venge et poignarde alors son proviseur. Le parcours classique suit. La prison, l'exclusion, la marge et tout ça pour finir soldat dans une triste guerre.

La lente descente de cet enfant-soldat et de cet enfant-meurtrier pose l'aporétique question de la responsabilité personnelle et collective quant à nos décisions, quant aux systèmes politiques de nos sociétés contemporaines fondées sur la violence et l'agression. Sujet sensible et plus que jamais d'actualité alors que se profile en France la loi autorisant la prison pour les mineurs de moins de 16 ans.

Philippe Beer-Gabel
(septembre 2002)

l’Arche
http://www.arche-editeur.com/Catalogue/B/bond2.htm

Les éditions Methuen
http://www.methuen.co.uk/authorpages/edwardbond.html

E. Bond
http://www.peripheries.net/g-bond.htm
http://www.colline.fr/site/lexi5bon.htm
http://home.tvd.be/cr26676/EdwardBond.html
http://www.humanite.presse.fr/journal/