La littérature est mauvaise fille
nouvelles increvables choisies et présentées par Eric Dussert

Atelier du Gué, 2006

 

 

Morceaux choisis

Qui sont Charles Feydal, Joseph Méry, Charles de Coynard, Isabelle Eberhardt, Fernand Fleuret… et la dizaine d’autres auteurs présentés dans ce recueil ? Peut-être des inconnus aujourd’hui, mais tous furent modérément illustres en leur temps, participant activement à la vie littéraire des XIXe ou XXe siècles. Pour quelles raisons auraient-ils malgré tout été frappés d’oubli ? Dans une préface tout aussi savoureuse qu’acide, Eric Dussert nous apporte quelques tentatives de réponses, en mettant cela sur le compte de « l’aléatoire et du fantasque » (la littérature étant une « sale bête ») ; il se donne ainsi l’objectif de les réhabiliter, même modestement, en proposant de découvrir chacun de ces « seconds couteaux » (une « cohorte fabuleuse », à laquelle les « grands noms » de la littérature auraient fait de l’ombre) par le biais d’un de leurs textes, et d’offrir ainsi une seconde vie à ceux qui ont injustement été mis à l’écart.
Ces textes, que cette renaissance permet par conséquent de qualifier d’« increvables », sont effectivement inusables : à la lecture de certains d’entre eux, le lecteur-découvreur qui a cru pénétrer en terra incognita éprouve d’emblée, et très paradoxalement, le sentiment d’avancer en terrain familier, tant ces nouvelles réveillent en nous le souvenir confus d’autres lectures, évoquent des univers narratifs déjà côtoyés ou des personnages déjà croisés ; nous sommes bien face à des « classiques », dont les dénouements sont parfois sans surprise, mais où le plaisir du lecteur réside justement dans le fait que son horizon d’attente est comblé (comme dans La vengeance de l’Oncle Jean de Charles de Coynard ou Un trottin de Charles Fedgal). D’autres nouvelles se démarquent du reste de ce panorama par leur nature foncièrement ludique et facétieuse ; ainsi, Le Voyage dans mes poches (Charles Monselet), qui relate l’enquête très particulière menée par un homme qui a tout oublié de la soirée bien arrosée de la veille, Les voyages d’un sac de bonbons (Léo Lespès), dont le titre est explicite, L’Expiation (Gabriel de Lautrec), qui oscille entre humour noir et froideur calculatrice, ou encore cette savoureuse satire de l’homme de lettres (Bonjour, Monsieur ! de Jean Richepin) dont la quête perfectionniste est empreinte d’une mordante ironie.

Même si l’on a conscience qu’elles étaient moins publiées que les hommes (statut social oblige), on regrette toutefois que les auteures se retrouvent ici en minorité ; une seule représentante, Isabelle Eberhardt (1877-1904), aventurière et voyageuse, présentée comme «hors du commun » pour l’époque, et dont on découvrira le récit intitulé Amara le forçat, histoire d’une brève rencontre atypique entre le narrateur/narratrice et un homme de retour du bagne, le temps d’une traversée Marseille-Alger
Ajoutons que chaque auteur est soigneusement présenté en regard des textes, et que les bio-biblios d’Eric Dussert, qui met en lumière quelques traits singuliers de chacun de ces «oubliés» et replace l’œuvre dans son contexte, sont écrites sous la forme de petits récits très enlevés, que l’on doit absolument lire avant d’entamer le texte lui-même.

Blandine Longre
(mai 2007)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

 

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