Ecrit à la main
La lettre manuscrite à l’ère du numérique

de Steven Heller et Mirko Ilic
Thames & Hudson, 2005

 

 

La main : « plus forte que le pixel » ?

L’ouvrage est dédié à Robert Crumb, « maître incontesté du lettrage manuscrit », qui, à l'époque où le pixel n'esistait pas, traçait ses lettres à la main, le seul outil qu’il ait eu à sa disposition – comme le reste de l’humanité des siècles durant. L’ustensile, soudainement supplanté à grande échelle par le numérique, connaît toutefois un regain d’attention de la part des artistes et des graphistes et cet ouvrage entend le montrer à travers des centaines d’exemples, en insistant sur l’expressivité du lettrage manuscrit – opposable à la rigidité et à la froideur mécanique du pixel ; comme si le tout numérique avait engendré, en réaction, un renouveau créatif que l’on ne peut plus ignorer.

Déjà dans les années 1920-1930, certains graphistes avaient encore recours à l’écriture manuelle, parfois pour des raisons économiques, parfois pour se reposer des caractères d’imprimerie préformatés et sortir des normes. C’est à nouveau le cas depuis quelques années, et ce livre propose un vaste tour d’horizon de ce mouvement par le biais de divers supports, commentés avec pragmatisme : couvertures de magazines et de livres, d’albums pour la jeunesse (on aurait aimé voir davantage d’exemples dans ce domaine), d’affiches (politiques, culturelles, etc.), de publicités, de pochettes de CD, voire de pages Internet ! Pour mettre un peu d’ordre dans cette pléthore, les auteurs ont choisi de diviser l’ouvrage en plusieurs parties, chacune abordant cette révolution sous l’angle d’un procédé, d’une technique artistique particulière ou d’un concept ; les chapitres sont intitulés : « Griffonner », « Gratter », «Calligraphier», « Ombrer », ou encore « ironiser » ou « symboliser ».

Ainsi, le griffonnage donne l’illusion d’un geste spontané (certains lettrages imitent par exemple l’écriture enfantine), et fait l’effet d’une improvisation créative souvent associée à « l’idée de contestation, d’opposition clandestine ». Le grattage rejoint l’idée que l’on se fait de l’écriture primitive et la force de ces messages est liée à l’effet d’immédiateté qu’ils engendrent, jusqu’à parfois atteindre des formes extrêmes (comme dans l’art brut, ou encore la scarification – voir l’annonce d’une conférence de Stefan Sagmeister que l’artiste a inscrit sur sa peau à l’aide de lames de rasoirs…). L’ombrage, lié traditionnellement à la peinture d’enseignes ou aux artistes psychédéliques, permet une mise en relief des caractères, de la lisibilité à l’illisibilité - dans des formes exagérées. L’artiste qui s’essaiera à la calligraphie, souvent associée à la seule idée d’ornementation, peut aussi, tout en s’inspirant d’anciennes traditions, faire montre d’inventivité, une remarque valable aussi pour la broderie, une mode d’écriture souvent rejeté et considéré comme peu sérieux et pourtant source d’inspiration pour « les caractères en mode point par point », pas si éloignés que cela du pixel… Quant à la symbolisation, on la trouve déjà dans certaines polices de caractères, quand la fantaisie d’un alphabet s’adapte à un thème ou à un contexte ; les lettres peuvent aussi former des objets, et la texture de ces lettres est en symbiose avec le message constitué et cet étonnant chapitre regorge d’exemples inventifs : mots formées à l’aide d’ossements, de brindilles, de sucre glace, de plumes, de gouttes d’eau ou de verre pilé…

C’est ainsi un ouvrage complet et passionnant que proposent Steven Heller, directeur artistique de la New York Times Book Review et Mirko Ilic, un graphiste qui a expérimenté certaines de ces nouvelles écritures manuscrites dans son travail ; tous deux, sans rejeter en bloc la création numérique (voir à ce propos le travail web de Juliette Borda), s'interrogent cependant sur ses limites à travers ces multiples contre-exemples stimulants.

Blandine Longre
(juin 2005)

http://www.mirkoilic.com/

http://www.allworth.com/Authors/Bio_SH.htm

http://www.thameshudson.fr/