Interférences
écraniques
« Rafraîchir
l’écran est une fonction que l’on trouve dans
certains programmes ou systèmes informatiques, qui permet
de procéder à une « mise à neuf »
de l’affichage. Cette fonction, énigmatique, nous invite
à interférer manuellement dans le flux continu des
images et des calculs qui s’opèrent le reste du temps
à notre insu. »
Le cadre rectangulaire
de l’écran a quelque chose de magique. Il découpe,
dans le chaos extérieur, un monde autre, ordonné,
mis à plat. Il pose un champ et institue un hors-champ par
défaut. Il concentre notre attention sur son intérieur,
tout en se faisant oublier.
Premier paradoxe
: quand on regarde son écran d’ordinateur, on le regarde
mais on ne le voit pas. En d’autres termes, on regarde l’écran
pour y lire son contenu (texte, image, vidéo…) car
il paraîtrait aussi incongru de regarder « uniquement
» l’écran que de regarder un écran noir
ou une télévision éteinte. On ne regarde pas
la télévision mais les programmes qui y sont diffusés.
C’est que l’écran est une surface d’apparition.
Et à l’intérieur de l’écran, tout
est permis. Une nouvelle ère de jeu surgit. Morphing, images
de synthèse, hybrides… la réalité virtuelle
distend les limites de notre monde pour en créer un double
étranger et virtuel. Alter ego de notre réalité,
la chose virtuelle offre des potentialités à exploiter
pour augmenter notre monde, et notre terrain de « je ».
« Figure de transition plus que de représentation,
[…] le morphing met toujours en difficulté notre crédulité.
Par sa mouvance élastique, il menace tout l’édifice
de nos constructions visuelles de retourner dans la virtualité.
Ce danger procède directement de la tension du flux qui nourrit
tout objet numérique. Epuisant sa mémoire, il ronge
les angles du carré aussi sournoisement qu’il pince
les rondeurs du cercle et réduit ainsi les plus familières
figures au statut de fantômes géométriques.
». Ainsi Daniel Barthélémy analyse-t-il
le processus de morphing d’un carré en rond.
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Deuxième
effet magique : sur un écran peuvent apparaître
indifféremment des milliers d’images, fixes ou
en mouvement, toutes différentes les unes des autres.
Et pourtant, le seul fait qu’elles soient mises à
l’écran nous prédispose déjà
à leur accorder le même type d’attention,
une sorte de fascination pour ce qui se passe sur cet écran,
voire derrière l’écran pour les enfants
bricoleurs… Ainsi, un photographe avait-il pris un cliché
révélateur de ses deux enfants en pleine séance
téléphage. «Regarder la télévision
», le terme est ici un peu faible. Bouche bée,
les enfants étaient littéralement subjugués,
absorbés, ravis, transportés, envoûtés
par les images qui défilaient sur l’écran
du poste. |
Ce flot ininterrompu
nous assaille quotidiennement. Nous sommes environnés d’écrans
rectangulaires. Le flux de ces images est continu et, bien souvent,
nous ne pouvons intervenir entre ces images, étymologiquement
y inter-férer. Vous aurez beau frapper à la porte
de l’écran de télévision, Alice ne vous
ouvrira pas. C’est pourquoi « Livraison
5 regroupe des interventions de plasticiens et des réflexions
d’auteurs qui tentent de trouver des clefs pour entrer et
sortir de cette fenêtre lumineuse, de ce théâtre
plat aux coins carrés ». De la bande dessinée
à l’installation multimédia, de l’analyse
du morphing à une réflexion sur une « généalogie
de l’écran hybride contemporain », chaque
participation tente de penser cette question de l’écran,
de comprendre ce qui s’y passe. Templum où le devin
interprète le passage des oiseaux (c’est-à-dire
le rend signifiant), l’écran rectangulaire de Szabolcs
Kisspal joue sur cette limite tracée par le geste
de l’augure dans le ciel : « Edging est une pièce
vidéo composée d’approximativement 170 courtes
séquences dans lesquelles on peut voir divers oiseaux qui
traversent le ciel. Les séquences se succèdent, de
façon à ce que lorsqu’un oiseau sort du cadre,
un autre y entre au même endroit. Cela crée l’illusion
que l’oiseau rebondit d’un bord à l’autre
». Du templum à l’aire de jeu, du tableau
à la scène de théâtre, le cadre rectangulaire
ouvre un lieu particulier pour la représentation, un lieu
délimité dans un temps et un espace particuliers et
délimités, obéissant à des règles
propres.
Lieu de condensation
et de concentration, le lieu de l’écran institué
par le cadre rectangulaire reste le lieu où se déroule
une historia soit quelque chose dont la continuité, l’autonomie
et l’intégrité sont garanties par le cadre rectangulaire
de l’écran qui reste ainsi la condition sine qua
non d’apparition du morphing, et pourrait en être
en quelque sorte la préfiguration puisqu’étant
lui-même déjà par nature l’ouverture d’un
espace ou une chose et son contraire peuvent avoir lieu. Superpositions
d’images en mouvement, morphing, images de synthèse…
les possibilités nées de l’écran n’ont
de limites que celles de l’écran, de l’imagination,
de la technique, et de la maîtrise par l’homme de cette
technique. Creuset de différentes technè, l’écran
réunit aussi en son sein divers media. Ainsi «
VinylVideo révèle et lie toute une série d’alignements
dans l’histoire des médias. Il combine l’art,
la science et la technique, la basse et la haute technologie, des
éléments numériques et analogiques [et est]
en partie assumé comme "fausse relique archéologique
de technologie des médias ". »
Enfin, la contribution
de Stéphanie Katz à ce numéro
de Livraison retient tout particulièrement
l’attention. Elle s’attache en effet à distinguer
différents types d’écrans, par exemple l’écran
iconique : « A l’instar du corps du Christ lui-même,
l’icône est pensée comme la zone-frontière
entre le champ du sacré invisible et celui du corps observable.
Du recto vers le verso, l’invisible divin s’imprime
sur l’écran dans son procès vers le regard des
hommes. Véritable empreinte de l’infigurable, l’icône
est donc conçue selon une logique biface qui exhibe et cache
en un même mouvement. » Quant au dispositif d’immersion,
il « fait la démonstration que, à vouloir
entrer dans l’image, on ne parvient qu’à décoller
la figure de son écran, afin seulement de se glisser dans
l’interstice ainsi ouvert. L’image, quant à elle,
conserve ses distances, son être propre et sa différence,
ne s’offrant de la sorte jamais véritablement à
la manipulation ». Selon l’auteur, « l’écran
hybride que construisent les nouvelles technologies conjugue ainsi
à l’infini les différentes caractéristiques
des dispositifs iconique, idéographique ou d’immersion
[…] une nouvelle réflexion est prise en charge par
l’écran hybride actuel, qui poursuit une interrogation
immémoriale : comment faire advenir de l’infigurable
dans la figure ? »
Troisième
et dernier doute, donc : est-ce nous qui regardons l’écran
ou est-ce lui qui nous regarde ? Car il semble bien que quelque
chose nous regarde à travers l’écran.
Louise
Charbonnier
(février 2006)
Louise
Chabonnier, étudiante en master 2 Recherche
en Sciences de l'Information et de la Communication, marie sa passion
pour l'art, la photographie tout particulièrement, et son
goût pour la recherche et la découverte en menant des
travaux universitaires s'attachant à l'étude du cadre
rectangulaire, à poursuivre en thèse.

http://rdiffusion.free.fr/ti-livraison5.htm
http://rhinocerosetc.free.fr/
Voir aussi de
Stéphanie Katz :
KATZ Stéphanie
et al. Le cadre et l’écran. Textes réunis et
présentés par Jean-Paul Desgoutte. L’Harmattan,
Paris, 2005
KATZ Stéphanie.
L’Ecran, de l’icône au virtuel. La résistance
de l’infigurable. Paris, coll. Ouverture philosophique, L’Harmattan,
2004
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