Refreshing the screen, Livraison 5
Stéphanie Katz, Jan Peters, Claude Rielh…

rhinocéros comme revue d’art contemporain
Rhinocéros, 2005


Interférences écraniques

« Rafraîchir l’écran est une fonction que l’on trouve dans certains programmes ou systèmes informatiques, qui permet de procéder à une « mise à neuf » de l’affichage. Cette fonction, énigmatique, nous invite à interférer manuellement dans le flux continu des images et des calculs qui s’opèrent le reste du temps à notre insu. »

Le cadre rectangulaire de l’écran a quelque chose de magique. Il découpe, dans le chaos extérieur, un monde autre, ordonné, mis à plat. Il pose un champ et institue un hors-champ par défaut. Il concentre notre attention sur son intérieur, tout en se faisant oublier.

Premier paradoxe : quand on regarde son écran d’ordinateur, on le regarde mais on ne le voit pas. En d’autres termes, on regarde l’écran pour y lire son contenu (texte, image, vidéo…) car il paraîtrait aussi incongru de regarder « uniquement » l’écran que de regarder un écran noir ou une télévision éteinte. On ne regarde pas la télévision mais les programmes qui y sont diffusés. C’est que l’écran est une surface d’apparition. Et à l’intérieur de l’écran, tout est permis. Une nouvelle ère de jeu surgit. Morphing, images de synthèse, hybrides… la réalité virtuelle distend les limites de notre monde pour en créer un double étranger et virtuel. Alter ego de notre réalité, la chose virtuelle offre des potentialités à exploiter pour augmenter notre monde, et notre terrain de « je ». « Figure de transition plus que de représentation, […] le morphing met toujours en difficulté notre crédulité. Par sa mouvance élastique, il menace tout l’édifice de nos constructions visuelles de retourner dans la virtualité. Ce danger procède directement de la tension du flux qui nourrit tout objet numérique. Epuisant sa mémoire, il ronge les angles du carré aussi sournoisement qu’il pince les rondeurs du cercle et réduit ainsi les plus familières figures au statut de fantômes géométriques. ». Ainsi Daniel Barthélémy analyse-t-il le processus de morphing d’un carré en rond.

Deuxième effet magique : sur un écran peuvent apparaître indifféremment des milliers d’images, fixes ou en mouvement, toutes différentes les unes des autres. Et pourtant, le seul fait qu’elles soient mises à l’écran nous prédispose déjà à leur accorder le même type d’attention, une sorte de fascination pour ce qui se passe sur cet écran, voire derrière l’écran pour les enfants bricoleurs… Ainsi, un photographe avait-il pris un cliché révélateur de ses deux enfants en pleine séance téléphage. «Regarder la télévision », le terme est ici un peu faible. Bouche bée, les enfants étaient littéralement subjugués, absorbés, ravis, transportés, envoûtés par les images qui défilaient sur l’écran du poste.

Ce flot ininterrompu nous assaille quotidiennement. Nous sommes environnés d’écrans rectangulaires. Le flux de ces images est continu et, bien souvent, nous ne pouvons intervenir entre ces images, étymologiquement y inter-férer. Vous aurez beau frapper à la porte de l’écran de télévision, Alice ne vous ouvrira pas. C’est pourquoi « Livraison 5 regroupe des interventions de plasticiens et des réflexions d’auteurs qui tentent de trouver des clefs pour entrer et sortir de cette fenêtre lumineuse, de ce théâtre plat aux coins carrés ». De la bande dessinée à l’installation multimédia, de l’analyse du morphing à une réflexion sur une « généalogie de l’écran hybride contemporain », chaque participation tente de penser cette question de l’écran, de comprendre ce qui s’y passe. Templum où le devin interprète le passage des oiseaux (c’est-à-dire le rend signifiant), l’écran rectangulaire de Szabolcs Kisspal joue sur cette limite tracée par le geste de l’augure dans le ciel : « Edging est une pièce vidéo composée d’approximativement 170 courtes séquences dans lesquelles on peut voir divers oiseaux qui traversent le ciel. Les séquences se succèdent, de façon à ce que lorsqu’un oiseau sort du cadre, un autre y entre au même endroit. Cela crée l’illusion que l’oiseau rebondit d’un bord à l’autre ». Du templum à l’aire de jeu, du tableau à la scène de théâtre, le cadre rectangulaire ouvre un lieu particulier pour la représentation, un lieu délimité dans un temps et un espace particuliers et délimités, obéissant à des règles propres.

Lieu de condensation et de concentration, le lieu de l’écran institué par le cadre rectangulaire reste le lieu où se déroule une historia soit quelque chose dont la continuité, l’autonomie et l’intégrité sont garanties par le cadre rectangulaire de l’écran qui reste ainsi la condition sine qua non d’apparition du morphing, et pourrait en être en quelque sorte la préfiguration puisqu’étant lui-même déjà par nature l’ouverture d’un espace ou une chose et son contraire peuvent avoir lieu. Superpositions d’images en mouvement, morphing, images de synthèse… les possibilités nées de l’écran n’ont de limites que celles de l’écran, de l’imagination, de la technique, et de la maîtrise par l’homme de cette technique. Creuset de différentes technè, l’écran réunit aussi en son sein divers media. Ainsi « VinylVideo révèle et lie toute une série d’alignements dans l’histoire des médias. Il combine l’art, la science et la technique, la basse et la haute technologie, des éléments numériques et analogiques [et est] en partie assumé comme "fausse relique archéologique de technologie des médias ". »

Enfin, la contribution de Stéphanie Katz à ce numéro de Livraison retient tout particulièrement l’attention. Elle s’attache en effet à distinguer différents types d’écrans, par exemple l’écran iconique : « A l’instar du corps du Christ lui-même, l’icône est pensée comme la zone-frontière entre le champ du sacré invisible et celui du corps observable. Du recto vers le verso, l’invisible divin s’imprime sur l’écran dans son procès vers le regard des hommes. Véritable empreinte de l’infigurable, l’icône est donc conçue selon une logique biface qui exhibe et cache en un même mouvement. » Quant au dispositif d’immersion, il « fait la démonstration que, à vouloir entrer dans l’image, on ne parvient qu’à décoller la figure de son écran, afin seulement de se glisser dans l’interstice ainsi ouvert. L’image, quant à elle, conserve ses distances, son être propre et sa différence, ne s’offrant de la sorte jamais véritablement à la manipulation ». Selon l’auteur, « l’écran hybride que construisent les nouvelles technologies conjugue ainsi à l’infini les différentes caractéristiques des dispositifs iconique, idéographique ou d’immersion […] une nouvelle réflexion est prise en charge par l’écran hybride actuel, qui poursuit une interrogation immémoriale : comment faire advenir de l’infigurable dans la figure ? »

Troisième et dernier doute, donc : est-ce nous qui regardons l’écran ou est-ce lui qui nous regarde ? Car il semble bien que quelque chose nous regarde à travers l’écran.

Louise Charbonnier
(février 2006)

Louise Chabonnier, étudiante en master 2 Recherche en Sciences de l'Information et de la Communication, marie sa passion pour l'art, la photographie tout particulièrement, et son goût pour la recherche et la découverte en menant des travaux universitaires s'attachant à l'étude du cadre rectangulaire, à poursuivre en thèse.

http://rdiffusion.free.fr/ti-livraison5.htm

http://rhinocerosetc.free.fr/

Voir aussi de Stéphanie Katz :

KATZ Stéphanie et al. Le cadre et l’écran. Textes réunis et présentés par Jean-Paul Desgoutte. L’Harmattan, Paris, 2005

KATZ Stéphanie. L’Ecran, de l’icône au virtuel. La résistance de l’infigurable. Paris, coll. Ouverture philosophique, L’Harmattan, 2004