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Doïna pour la modernité
Le minimum que
l’on puisse exiger des politiques, c’est de laisser
aux hommes la possibilité de se connaître. Le lecteur
français, s’il a seulement entendu parler d’Eminescu,
a le malheur de ne pas connaître Georges Bacovia, Tudor Arghezi,
Lucian Blaga, Stefan Augustin Doinas, etc. Dans ce cadre, les traducteurs
et autres passeurs de textes devraient être favorisés,
et la parution de l’ouvrage Éclats, Cinq
poètes roumains, que l’on doit à
Pierre Drogi, est en cela aussi un événement. Au sein
des immensités poétiques roumaines, Pierre Drogi traduit
et présente cinq poètes du pays de Cioran, cinq poètes
de cette seconde moitié de XXème siècle dont
la Roumanie garde un bien mauvais souvenir. À partir de l’œuvre
décisive d’Emil Botta, Pierre Drogi propose des textes
de Nichita Stanescu, de Virgil Mazilescu,
de Dan Verona, et de Dinu Flamand, cinq figures du Poète,
mais – le traducteur a soin de l’annoncer dans sa préface
– figures d’un Orphée « bien peu sûr
de ses charmes, confronté à l’horreur du monde
des vivants et au peu d’efficace de sa parole, dans une naïveté
dépassée. Orphée ouvrant les yeux sur le ‘monde’,
puis sa propre incommmensurable responsabilité ».
Avant d’être
un comédien de renom, Emil Botta (1911-1977)
est poète, poète maudit, poète du sombre dor
roumain. Le choix du traducteur de piocher parmi ses poèmes
de la maturité (Un dor fara satiu – «
un désir d’infini infini, une nostalgie insondable…
») nous confronte à un vers libre, à une
parole simple mais tourmentée, à un désespoir
humble dont la figure décisive semble être la question
oratoire, douloureuse question sans réponse, «
désir inassouvi » devant un monde sans guère
de pitié pour notre misère individuelle. Affrontant
les souffrances d’une lucidité qui s’aventure
trop loin en métaphysique, et pour laquelle « la
Beauté est une Étoile », une triste étoile
lointaine (qui rappelle Eminescu), Emil Botta connaît un sort
commun à bien des poètes du XXème siècle,
un destin tragique et humain qui confine en dernier lieu la parole
à une douce sobriété : face à la vanité
de ses exclamations perdues (« Oh, mes errances / par
où donc errez-vous ? ») le lyrisme s’est
recouvert de silence, et le poète meurt comme un chien («
À la mort de Zed »), « affamé
éternel » absorbé comme tout le reste par
le « sommeil de la terre » : « Et
comme il n’y avait tout autour pas d’orateur / c’est
moi qui lui ai souhaité, en toute solitude, / le jetant /
dans l’eau douce de la rivière : /… ‘Bonne
nuit, chien !’»
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Condamné
à la célébrité, Nichita
Stanescu (1933-1983), poète et théoricien
traduit dans de nombreuses langues, a remporté son
combat poétique contre le régime : l’insupportable
contrôle subi n’aura pas empêché
la floraison d’une poésie unique, laquelle s’inscrit
bien dans une lignée – impossible en Roumanie
d’échapper, de près ou de loin, à
l’héritage d’Eminescu – pour l’ouvrir
sur la modernité : plaidoyer aux allures scientifiques
(à la manière d’un Bachelard) pour un
« au-delà de la métaphore »,
pour une poésie métalinguistique et inspirée,
l’œuvre théorique de Nichita Stanescu a
partie liée avec ses vers, où la métaphore
impressionne, intelligemment tempérée par une
fraîche oralité et des jeux métaphysico-langagiers.
« Que puis-je te dire de plus ? / C’était
un écureuil / qui avait fui dans les hauteurs sur le
tronc de l’arbre mort. » |
Il y beaucoup
d’émotion à puiser dans les vers étiques
de Virgil Mazilescu (1942-1984) : exigeant jusqu’à
l’épuisement, le poète pousse la modestie jusqu’à
la dénaturation de soi, dans une « absence de posture
» dont P. Drogi qualifie la tentative comme « quelque
peu clownesque et funambule » ; mais par-delà
« l’habitude de déchirer les papiers destinés
au futur », Virgil Mazilescu trouve au fond du gouffre
la rare énergie d’une poésie vraie – «
sous la roche enneigée des regards / des heureux de ce
monde / un seul mot me suffit / petit tout petit mot et je reprends
courage ». — Visions plus hachées, cauchemar
plus distendu, le monde de Dan Verona (né
en 1947) est apocalyptique, et la parole descriptive prend une force
religieuse à rapprocher de celle d’un Daniel Turcea
(que P. Drogi a traduit chez La Différence) : «
Passe le tram dans les rues de Bucarest / et après lui le
monde est englouti dans une aura de poussière »…
— Enfin, l’anthologie s’achève sur un cycle
de poèmes de Dinu Flamand (né en
1947), publié en l’an 2000, ainsi présenté
par le traducteur : « l’aphasie, dans son cas comme
dans celui de Verona, semble avoir été l’étape
nécessaire après 1989 pour replacer une parole dans
une axe qui lui soit propre (et par trop amère) : retour
d’exil, retour de flamme et de mémoire »
; le vers est ample comme une « blessure de pluie sur
un mur », et le terrible passé ne se fait pas
oublier : « il me dévisage en pleine face mais
sans me voir (…) / Tandis que moi, depuis l’autre côté,
j’essaye de lui faire signe : / je cligne de l’œil,
j’extirpe un bras, des lèvres, de vagues voyelles,
/ je suis éparpillé ça et là, au hasard
(…) ».
La poésie
a trop à voir avec la vérité pour nous permettre
de rire – qui plus est dans les dramatiques circonstances
d’une Roumanie dont le courage n’a pu qu’être
décomposé sous l’ère Ceausescu. Les poètes
n’auraient sûrement pas cru à la publication,
un jour, de cette présente anthologie, lorsque, traqués
par les autorités comme des chiens des rues, ils se réfugiaient
en cachette dans le faux calme d’une feuille blanche. Mais
la fenêtre est aujourd’hui ouverte, avec, par-delà
les tourments, une saine vue sur la mer…
Nicolas
Cavaillès
(novembre 2005)
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Ecrits
franco-roumains (dossier thématique)
Belles
étrangères 2005
lire aussi il
se fera silence il se fera soir de Virgil Mazilescu
traduit du roumain et présenté par Pierre Drogi, Editions
Comp’Act, 2005
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