|
Le
toucher d’Échenoz
L’enfer, c’est la disparition des autres.
Serait-ce une leçon possible du dernier roman de Jean Échenoz
? Et d’abord, y a-t-il une leçon ? Au bout du compte,
non.
Commençons
par le commencement. Un jour, du côté du Parc Monceau,
deux silhouettes d’hommes, un grand et un petit, s’avancent
en s’entretenant du chapeau que porte l’un deux (tiens,
on dirait du Flaubert – Bouvard et Pécuchet –
ou du Queneau, entre Le chiendent
et Exercices de style)... L’un des deux hommes
est le fameux Max Delmarc, dont nous, lecteurs, savons rapidement
qu’il va bientôt mourir, ce dont il ne se doute pas
lui-même : avantage donné au lecteur sur le personnage,
et octroyé par un auteur omnipotent qui se joue des conventions
romanesques et autres pactes de lecture. Ainsi pouvons-nous observer
à loisir, avec un détachement qui n’exclut pas
l’attachement, la vie et la mort du protagoniste.
Car là
encore les lois du roman sont mises à mal : nous n’assistons
pas à une «tranche de vie», mais à une
tranche de vie et de mort. Max Delmarc connaît les affres
du trac (qu’il tente de noyer dans l’alcool) et les
triomphes de la virtuosité. Cela ne l’empêche
pas de vivre une petite vie ordinaire, entre son impresario, son
garde du corps / surveillant Bernie, une soeur présente mais
peu visible, et son travail quotidien d’entraînement
artistique. Petite vie pianissimo, qui recèle pourtant sa
chimère, sa petite fleur bleue à la Novalis –
en l’occurrence une certaine Rose, ancien amour de jeunesse
jamais déclaré mais toujours présent, dont
il poursuit la silhouette improbable et fugitive au cours d’irraisonnables
trajets en métro. Nous le savons – et lui n’en
avait qu’un inconscient avant-goût, en jouant par exemple
deux mouvements de Janácek,
« Pressentiment » suivi de « Mort » –
cette vie sans exaltation va brusquement s’interrompre, et
Max va se retrouver dans un « Centre » dirigé
par un certain Béliard (diable bien présentable qui
a un homonyme dans Les grandes blondes,
où l’on rencontrait aussi Paul Salvador, nouveau nom
imposé à Max Delmarc...) ; centre-purgatoire où
se côtoient Doris Day (une belle grande blonde plus accessible
que Rose) et Dean Martin, et où Max séjourne une semaine
avant d’être dirigé vers l’une des deux
éternités possibles («zone parc » ou «
zone urbaine » – les tickets de métro ont une
importance particulière dans le roman).
Une « divine comédie », avec
purgatoire et descente aux Enfers ? Plutôt une « humaine
comédie ». La vie avant, la vie après, finalement
c’est tout comme ; la mort ne change pas grand-chose, et Max
/ Paul en fait l’expérience ni amère ni heureuse
; travail, amours, séparations, désillusions, les
choses se répètent, sans véritable désespoir
ni enthousiasme excessif.
Le relief d’Au
piano se bâtit sur l’occupation principale
du protagoniste, la musique, à laquelle malgré tout
et sans en avoir l’air il tient par-dessus tout, et sur la
manière dont est narrée sa vie quotidienne. Le toucher
particulier, incisif, percutant, étonnant parfois d’Échenoz
est bien là, avec le vagabondage (urbain) dans la syntaxe,
les surprises de dernière minute, la distance à la
fois ironique et familière, les clins d’œil au
lecteur qu’il n’hésite pas à prendre à
partie : «Vous, je vous connais, par contre, je vous vois
d’ici ».
Et nous, pouvons-nous
vraiment connaître Jean Échenoz ? Je veux dire ses
livres. Nous les lisons, nous les analysons, avec délectation,
avec aussi la petite irritation de celui qui sent qu’il y
a bien des choses là-dedans, qu’il n’arrive pas
à saisir complètement et qu’il doit laisser
pour la prochaine fois. C’est le propre de la littérature.
J-P.
Longre
(février 2003)
Jean-Pierre
Longre, enseignant en littérature du XXème siècle
à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une
thèse sur Raymond
Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains
contemporains et sur la comparaison des langages littéraire
et musical. Il a participé à l'édition
des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue
des recherches sur les littératures francophones (Roumanie,
Belgique, Québec).

du
même auteur : Je m'en vais (Minuit,
1999 / Prix Goncourt 1999)
http://www.leseditionsdeminuit.fr
http://www.remue.net/cont/mauvignier.html
http://perso.wanadoo.fr/calounet/resumes_livres/echenoz_resume/
http://www.radiofrance.fr/reportage/archives/fiche.php?article_id=150284
|