du
même auteur : Au piano
(Minuit, 2003)
" Je m'en
vais " sonne un peu comme le " Allons-y " des vagabonds de Beckett.
D'emblée on décide de partir, mais pour où
? Et à la fin, le désir d'y aller est toujours présent,
mais on reste là à attendre Godot ou l'on ne sait
quoi, l'on ne sait qui. Non, on ne restera pas vraiment : le temps
de prendre un verre, de quitter sa femme, d'en voir passer quelques
autres, de courir à la recherche d'antiquités exotiques
dans le Grand Nord, de se faire voler les dites antiquités
par un usurpateur d'identité, de négocier avec des
peintres à la mode et des collectionneurs snobs…
L'art, la virtuosité
de Jean Echenoz, c'est d'évoquer les péripéties
les plus diverses, en une narration qui prend tour à tour des allures
de roman d'aventures (l'expédition sur la banquise), de roman
policier (sur les traces des objets volés), de roman d'amour
(la belle Hélène, une femme différente), de
roman satirique (les excès du mercantilisme artistique),
de roman existentiel (les errances sentimentales et les fragilités
cardiaques du héros)…, et en même temps de montrer
comme le temps passe, aussi vide que le métro un dimanche
d'été, jusqu'à ce que tout recommence, dans
une circularité digne des romans de Queneau (Queneau, que
l'on retrouve au coin de certaines pages dans l'art du raccourci
et de l'accélération, ou chez certains personnages
dont la consistance ne s'épaissit qu'au fil des pages).
Alors, si le
temps ne fait que passer, Félix Ferrer le bien prénommé
trouve son bonheur là où il peut. C'est-à-dire
dans les espaces qu'il se ménage : celui du monde quotidien,
confiné, bien clos, bien carré, avec les petits riens
qui le caractérisent (appartement, chambre, arrière-boutique,
sièges de métro, cabine de bateau), et celui du monde
entier, de l'univers, des nuages, des avions qui passent, des grands
espaces glacés où l'on frôle l'épuisement,
où l'on connaît aussi la mort si par malheur ils se
réduisent aux dimensions d'un camion frigorifique…). Bref,
il y a la scène, sur laquelle le protagoniste et ses comparses
s'affrontent et affrontent la vie qui va, et il y a le hors-scène,
qui permet au regard d'entrevoir le merveilleux, un merveilleux
dont on sait qu'il existe, vers lequel on ne cesse de vouloir partir,
dans une quête que l'on n'ose pas vraiment mener jusqu'à
son terme, jusqu'à dire une fois pour toutes " Je m'en vais
".
Jean-Pierre
Longre
(janvier 2000)
Jean-Pierre
Longre, enseignant en littérature du XXème siècle
à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une
thèse sur Raymond
Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains
contemporains et sur la comparaison des langages littéraire
et musical. Il a participé à l'édition
des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue
des recherches sur les littératures francophones (Roumanie,
Belgique, Québec).

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