Echancrure
Michel Le Bourhis

Le Seuil jeunesse, collection Karactère(s) 2007

 

 

Une rencontre


Deux voix singulières se font entendre dans ce roman. Thomas, tout d’abord, un adolescent écorché vif et en colère. En colère contre tout et tout le monde, le lycée professionnel qu’il fréquente sans enthousiasme aucun ; les professeurs qui ne le comprennent pas ; la CPE qui lui fait régulièrement la morale et lui parle de son avenir alors que lui, il ne croit pas à l’avenir ; sa mère, caissière chez Leclerc, usée par son travail répétitif, souvent méprisée par les clients ; son père qui est parti en lui laissant pour tout viatique la collection complète des Six compagnons, qu’il a lus et relus ; son beau-père, Benji, qui ne fait rien, scotché devant la télévision à longueur de journées et qui laisse travailler les autres ; Tony, son copain, qui sort avec Sandrine dont il est lui-même amoureux.
Pourtant Thomas rêve parfois, il rêve de Sandrine, qui vit dans le même immeuble que lui avec un père alcoolique qui la bat. Il voudrait la protéger et lui dire son amour. Pas facile ! Il aime la musique, rêve de livres aussi. Il les aime. Ce sont des objets rassurants, apaisants. Quand il en caresse les couvertures et le grain du papier, notamment ceux de La Pléiade, il a « le sentiment d’effleurer la grâce ».
Micheline Gayet, ensuite, une femme d’un certain âge, ancien professeur de français, qui vit seule avec ses livres. On fait sa connaissance par le biais d’extraits de son Journal.
Ces deux-là n’avaient à priori aucune chance de se rencontrer et de se parler. Presque tout les sépare, sauf les livres. C’est donc dans une librairie qu’ils se trouvent. Thomas s’apprête à voler un Pléiade ; Micheline le voit faire, intervient et le lui offre. Une impulsion ; l’idée que quelqu’un qui vole un livre n’est pas perdu pour la société ; et puis Thomas lui rappelle un ancien élève, un chahuteur, un rebelle, qui écrivait de la poésie avec une sensibilité rare. Commence entre eux une relation un peu chaotique car Thomas reste longtemps sur ses gardes. Ils parlent de livres bien sûr, et puis peu à peu Thomas se confie avec beaucoup de pudeur et de retenue. Micheline décode le malaise et la révolte de l’adolescent, l’écoute attentivement, comprend ce qu’il ne sait pas lui dire. Un jour Thomas lui dit qu’il va partir à la mer, avec Tony et Sandrine. Il ne lui explique pas, par contre, qu’ils ont l’intention de voler une voiture pour l’escapade. Mais elle pressent un drame…
Ce roman, qui s’adresse aux adolescents, explore avec beaucoup de justesse les fêlures de ce moment difficile parfois, dit les sentiments de révolte, de solitude, d’injustice que l’on peut ressentir alors, l’idée de n’être compris ni aimé de personne, l’impression que l’avenir, parfois, n’existe pas lorsque l’on a une mère aimante mais brisée par un travail ingrat et épuisant et un père totalement absent. Ce Thomas est torturé par tout cela, toujours à fleur de peau. Pourtant il y a de l’espoir et des valeurs positives en lui : l’amour sincère et pudique qu’il éprouve pour Sandrine, cette jeune fille brillante qu’il voudrait soustraire à la brutalité de son père ; sa fascination pour les mots, les livres, la littérature, dans lesquels il aime se réfugier, parce qu’ils le rassurent et l’emmènent très loin de ce qu’il vit.

Et puis, parfois aussi, il y a une rencontre, improbable pourtant, qui provoque un déclic et qui peut changer le cours d’une vie. C’est aussi de cela que le livre parle. Cette rencontre permet à Thomas de trouver peut-être une autre issue et d’envisager sa vie autrement.
M. Le Bourhis explique en préambule qu’il a écrit ce livre à l’un de ses élèves, arrivant en cours d’année dans sa classe de 6ème, qui « suintait de colère et de révolte ». Il dit aussi : « Je continue à croire que des parcours chahutés peuvent être apaisés par une parole, un livre, un baiser, un film, une chanson parfois. Je sais ce que moi-même je dois à la littérature, à quelques poètes chanteurs, à quelques enseignants, pour ne pas l’oublier. »
A tous de méditer cela, pour que les déclics aient lieu, et que d’autres chemins s’ouvrent, qui ne conduisent pas uniquement à la répression.

Catherine Gentile
(novembre 2007)

Catherine Gentile est documentaliste, formatrice en littérature jeunesse, présidente de l'Association du Festival du Livre de jeunesse et de bande dessinée de la ville de Cherbourg-Octeville et auteur de Bulles en stock (Bibliographie sélective et commentée de bandes dessinées, ed. Cedis, 1999) ; elle a aussi chroniqué littérature de jeunesse et bande dessinée dans la revue Inter CDI pendant plus de quinze ans.

L'auteur

Littérature jeunesse