A star called Henry
(J. Cape 1999)

La légende d'Henry Smart
Traduit de l'anglais (Irlande) parFrédérik Hel Guedj
Denoël, 2000
10/18, mai 2002

 

 

Aventures d'un picaro irlandais

Roddy Doyle, auteur irlandais aujourd'hui célèbre pour sa trilogie de Barrytown et son Booker Prize (Paddy Clarke Ha Ha Ha), signe là encore un roman inoubliable. Mais si son sujet est de nouveau irlandais, c'est une période tumultueuse de l'histoire de son pays qui sert de toile de fond aux aventures de son héros : la lutte contre le colonisateur britannique, du début du siècle jusqu'à l'indépendance de la République d'Irlande en 1921, en passant par l'insurrection de 1916, le récit documenté, méthodique et tragique d'un peuple oppressé, d'une population "britannisée" mais qui compte une majorité d'indigents ; une pauvreté absolue qui faisait dire à Frank McCourt, auteur américain d'origine irlandaise, que l'Irlande, même dans les années 30, s'apparentait à un pays du tiers-monde : familles s'entassant dans d'infâmes taudis, insalubrité des villes (le Dublin de Henry Smart ressemble étrangement au Limerick de Frank McCourt enfant), faim qui tenaille et précarité généralisée, et surtout, une mortalité infantile désespérante.
C'est ainsi que Henry Smart succède à quelques frères et soeurs morts en bas âge, né d'un père à la mythique jambe de bois - videur et meurtrier pour le compte d'une maquerelle ingrate - et d'une mère accablée par les grossesses et le chagrin. Dès l'âge de trois ans, Henry, enfant privé d'enfance, apprend à ne compter que sur lui-même et la ville et les méandres des rues deviennent son territoire ; à cinq ans, son petit frère Victor dans les bras, il quitte définitivement sa famille et devient un gamin des rues, débrouillard, charmeur et affamé, parcourant Dublin de long en large, prêt à tout pour survivre et échapper à la folie de sa mère.
A quatorze ans, on le retrouve aux côtés de Michael Collins, célèbre héros de l'indépendance irlandaise : les penseurs et les politiciens de la révolution ont besoin de garçons comme lui, téméraires et endurcis, et Henry Smart, sans foi ni loi, tue et combat, remplit sans sourciller les missions meurtrières qui lui sont confiées et en profite pour séduire quelques femmes au passage. Même lorsqu'il parcourt la campagne irlandaise à bicyclette, chargé de recruter et former de jeunes rebelles, il demeure le Dublinois des rues, pragmatique et raisonné, et sa lutte est davantage motivée par la pauvreté dans laquelle il a grandit, et dont il espère que l'indépendance saura éradiquer, plutôt que par des idéaux révolutionnaires abstraits, d'ailleurs promptement récupérés par les prêtres et les conservateurs. Là est son erreur : être un humaniste avant l'heure, songeant davantage aux enfants faméliques qu'à Dieu et à l'Irlande. A travers l'existence mouvementée de Henry, Doyle explore la complexité du "problème" irlandais avec lucidité et recul et tente d'expliquer comment la faim a pu pousser un peuple sous-armé à se soulever mais à n'être aussi que l'instrument, la marionnette de politiciens avisés et calculateurs ; ce que Henry réalise trop tard, et ce qui lui fait dire, avec la sincérité qui le caractérise : "I was a slave, the greatest fuckin' eejit ever born." ...

Mais l'amertume de la trahison ne l'abat pas pour autant et son épopée, à la fois drôle et poignante, permet à Roddy Doyle de réhabiliter ce peuple malmené (par les autorités anglaises mais aussi par ses propres futurs dirigeants), sans pour autant approuver l'action terroriste en elle-même : les descriptions sanglantes et réalistes des meurtres et des combats y sont pour beaucoup. Par-dessus tout, Doyle semble vouloir nous dire que le manichéisme politico-historique qui sépare les bons (les Irlandais) des méchants (les Anglais, bien sûr) n'a plus cours et son message ne se fige pas en 1921, mais s'applique aussi aux "troubles" que connaît l'Ulster depuis la fin des années soixante.
Ce roman est souvent comparé à une oeuvre de Dickens et il est vrai que la profusion des genres (sans même évoquer la thématique dickensienne apparente ici -- critique sociale, roman faussement autobiographique à la première personne) est à elle-même une marque de fabrique : Doyle passe de l'épique au tragi-comique, du grotesque au réalisme, de la poésie à la chanson populaire, mêlant astucieusement Histoire et fiction sans discontinuer, sa verve et son inventivité dépassant tout ce qu'il avait pu écrire jusqu'ici. On est bien loin de la paralysie du Dublin étriqué et petit bourgeois qu'évoquait James Joyce dans Dubliners , tant l'univers que dépeint Doyle est bouillonnant, crasseux, en effervescence. Henry Smart, véritable héros populaire est le picaro : astucieux, roublard, coureur de jupons dès son plus jeune âge, se sortant de toutes les situations, et dont la sincérité et le franc-parler font de lui une des inventions "doyliennes" les plus attachantes, au même titre que le Jimmy Rabbitte Senior de The Van ou The Snapper. A Star called Henry est présenté comme étant le premier volume de The Last Roundup (en deux ou trois parties) : Roddy Doyle nous promet une suite que l'on espère aussi aboutie et mouvementée que ce roman-ci.

B. Longre
(janvier 2000)

Oh, Play That Thing !
(volume II of The Last Roundup) - Vintage, 2005 (J. Cape, 2004)

http://books.guardian.co.uk/reviews/generalfiction/0,,1301815,00.html