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Aventures
d'un picaro irlandais
Roddy Doyle,
auteur irlandais aujourd'hui célèbre pour sa trilogie
de Barrytown et son Booker Prize (Paddy Clarke Ha Ha Ha),
signe là encore un roman inoubliable. Mais si son sujet est
de nouveau irlandais, c'est une période tumultueuse de l'histoire
de son pays qui sert de toile de fond aux aventures de son héros
: la lutte contre le colonisateur britannique, du début du
siècle jusqu'à l'indépendance de la République
d'Irlande en 1921, en passant par l'insurrection de 1916, le récit
documenté, méthodique et tragique d'un peuple oppressé,
d'une population "britannisée" mais qui compte
une majorité d'indigents ; une pauvreté absolue qui
faisait dire à Frank McCourt,
auteur américain d'origine irlandaise, que l'Irlande, même
dans les années 30, s'apparentait à un pays du tiers-monde
: familles s'entassant dans d'infâmes taudis, insalubrité
des villes (le Dublin de Henry Smart ressemble étrangement
au Limerick de Frank McCourt enfant), faim qui tenaille et précarité
généralisée, et surtout, une mortalité
infantile désespérante.
C'est ainsi que Henry Smart succède à quelques frères
et soeurs morts en bas âge, né d'un père à
la mythique jambe de bois - videur et meurtrier pour le compte d'une
maquerelle ingrate - et d'une mère accablée par les
grossesses et le chagrin. Dès l'âge de trois ans, Henry,
enfant privé d'enfance, apprend à ne compter que sur
lui-même et la ville et les méandres des rues deviennent
son territoire ; à cinq ans, son petit frère Victor
dans les bras, il quitte définitivement sa famille et devient
un gamin des rues, débrouillard, charmeur et affamé,
parcourant Dublin de long en large, prêt à tout pour
survivre et échapper à la folie de sa mère.
A quatorze ans, on le retrouve aux côtés de Michael
Collins, célèbre héros de l'indépendance
irlandaise : les penseurs et les politiciens de la révolution
ont besoin de garçons comme lui, téméraires
et endurcis, et Henry Smart, sans foi ni loi, tue et combat, remplit
sans sourciller les missions meurtrières qui lui sont confiées
et en profite pour séduire quelques femmes au passage. Même
lorsqu'il parcourt la campagne irlandaise à bicyclette, chargé
de recruter et former de jeunes rebelles, il demeure le Dublinois
des rues, pragmatique et raisonné, et sa lutte est davantage
motivée par la pauvreté dans laquelle il a grandit,
et dont il espère que l'indépendance saura éradiquer,
plutôt que par des idéaux révolutionnaires abstraits,
d'ailleurs promptement récupérés par les prêtres
et les conservateurs. Là est son erreur : être un humaniste
avant l'heure, songeant davantage aux enfants faméliques
qu'à Dieu et à l'Irlande. A travers l'existence mouvementée
de Henry, Doyle explore la complexité du "problème"
irlandais avec lucidité et recul et tente d'expliquer comment
la faim a pu pousser un peuple sous-armé à se soulever
mais à n'être aussi que l'instrument, la marionnette
de politiciens avisés et calculateurs ; ce que Henry réalise
trop tard, et ce qui lui fait dire, avec la sincérité
qui le caractérise : "I was a slave, the greatest
fuckin' eejit ever born." ...
Mais l'amertume
de la trahison ne l'abat pas pour autant et son épopée,
à la fois drôle et poignante, permet à Roddy
Doyle de réhabiliter ce peuple malmené (par les autorités
anglaises mais aussi par ses propres futurs dirigeants), sans pour
autant approuver l'action terroriste en elle-même : les descriptions
sanglantes et réalistes des meurtres et des combats y sont
pour beaucoup. Par-dessus tout, Doyle semble vouloir nous dire que
le manichéisme politico-historique qui sépare les
bons (les Irlandais) des méchants (les Anglais, bien sûr)
n'a plus cours et son message ne se fige pas en 1921, mais s'applique
aussi aux "troubles" que connaît l'Ulster depuis
la fin des années soixante.
Ce roman est souvent comparé à une oeuvre de Dickens
et il est vrai que la profusion des genres (sans même évoquer
la thématique dickensienne apparente ici -- critique sociale,
roman faussement autobiographique à la première personne)
est à elle-même une marque de fabrique : Doyle passe
de l'épique au tragi-comique, du grotesque au réalisme,
de la poésie à la chanson populaire, mêlant
astucieusement Histoire et fiction sans discontinuer, sa verve et
son inventivité dépassant tout ce qu'il avait pu écrire
jusqu'ici. On est bien loin de la paralysie du Dublin étriqué
et petit bourgeois qu'évoquait James Joyce dans Dubliners
, tant l'univers que dépeint Doyle est bouillonnant, crasseux,
en effervescence. Henry Smart, véritable héros populaire
est le picaro : astucieux, roublard, coureur de jupons dès
son plus jeune âge, se sortant de toutes les situations, et
dont la sincérité et le franc-parler font de lui une
des inventions "doyliennes" les plus attachantes, au même
titre que le Jimmy Rabbitte Senior de The Van ou The Snapper.
A Star called Henry est présenté
comme étant le premier volume de The Last Roundup
(en deux ou trois parties) : Roddy Doyle nous promet une
suite que l'on espère aussi aboutie et mouvementée
que ce roman-ci.
B.
Longre
(janvier 2000)

Oh,
Play That Thing !
(volume II of The Last Roundup)
- Vintage, 2005 (J. Cape, 2004)
http://books.guardian.co.uk/reviews/generalfiction/0,,1301815,00.html
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