Cinq histoires cruelles
2002, Gallimard
(Connaissance de l'Orient)
traduit du persan par Michèle Brognetti
préface d'Hossein Esmaili

 

"Assad, le plus âgé, avait dix-huit ans, mais n'en paraissait pas plus de douze (...). Sa taille dépassait à peine le mètre et son corps n'était guère plus épais qu'un squelette. Il avait les membres jaunes et graciles, le visage émacié, des yeux ardents, enfoncés dans les orbites. Son cou était si frêle que l'on aurait pu compter ses veines, son crâne lisse et vieux comme une citrouille dévorée par la vermine et le soleil." Assad et les autres enfants travaillent plus de quinze heures par jour devant les métiers à tisser de Mirza Mozaffan ; enfant-vieillard, il ne peut plus supporter la vie d'esclave qu'il mène chez son maître, l'homme exigeant et sévère à qui l'a confié son père, trop pauvre pour le garder à sa charge, un abandon en bonne et due forme. L'entrave, nouvelle écrite en 1964, raconte l'histoire d'Assad le révolté, mais décrit aussi les conditions infâmes dans lesquelles survivent ces petits travailleurs de l'ombre, soumis corps et âme à un maître (qui lui aussi a connu et craint encore la misère) dont la dureté est monnaie courante.
Car l'Iran que dépeint Dowlatabadi est une contrée d'indigents, d'enfants chétifs et de femmes maltraitées ; ces dernières sont la plupart du temps au bord de la démence, comme dans Au pied du minaret de l'imamzadé Cho'ayb (1964) qui conte comment Ozra se réfugie auprès du gardien d'un lieu de pèlerinage, pour échapper à sa famille. La même détresse est présente dans La fuite de Soleyman (1964) qui débute alors que Massoumé, la femme de Soleyman, revient chez elle après une absence de plusieurs semaines à la ville. Soleyman fait cruellement payer à sa femme sa propre déchéance sociale et physique, tout en se réfugiant dans l'opium. Dans Le voyage (1968), le sort de Khatoun n'est pas plus enviable ; son mari parti travailler au Koweït n'en est jamais revenu et la jeune femme se prostitue pour nourrir sa mère et sa petite fille. Ce que le destin réserve à ces femmes n'est pas sans rappeler certains événements décrits dans Larmes de miel, un roman de Dorit Rabinyan (elle-même d'origine iranienne).

Mais les hommes eux aussi supportent la misère et les mauvais coups du sort, comme Quambar le villageois (Le vacher, 1968), qui tente d'échapper au sergent chargé de recruter de jeunes soldats. Les militaires, représentants d'un état déshumanisé, sèment la désolation dans le petit village et le chagrin dans le coeur de Safora, la fiancée de Quambar. Espoirs avortés, jeunesse mutilée, existences qui ont tout d'une mort prématurée, forment la trame de ces cinq histoires ; ces récits donnent au lecteur occidental la vision d'une société en sursis, médiévale dans ses traditions et que la modernité ne touche que de très loin, ou alors avec sauvagerie, comme le train aveugle qui broie les os du mari de Khatoun dans Le Voyage.
La subversion sociale se lit entre les lignes, se devine dans chacun de ces textes quand l'auteur, implicitement, semblent accuser les propriétaires terriens, les autorités tribales ou gouvernementales ou les maîtres, d'être à la source de cette misère matérielle et morale. Mais le poids des traditions et l'obscurantisme ambiant, dénoncés aussi à demi-mots, jouent aussi leur rôle.

La description du jeune Assad (reproduite ci-dessus), froidement réaliste mais non dénuée de poésie, est à l'image de ce recueil : une langue simple et lyrique tout à la fois, issue de la tradition orale, mais alliée à un style cru ; la narration est distanciée, glaçante, l'auteur se contentant d'accumuler les faits et les sentiments sans prendre parti, sans qu'aucune compassion apparente ne puisse s'immiscer, donnant ainsi une dimension de témoignage au recueil, une dimension qui se suffit à elle-même. Dowlatabadi est un grand romancier, et cette publication, la première en français, entend réparer cet oubli, ainsi que l'explique l'excellente introduction d'Hossein Esmaili. L'on y apprend que l'auteur est né en 1940 dans une famille paysanne (l'on comprend mieux son souci de montrer l'extrême dénuement du monde rural), que dès l'âge de quatre ans, il est forcé de travailler pour survivre. De petits boulots en petits boulots, il rejoint Téhéran où il s'acharne, des années durant, à concrétiser son rêve : devenir comédien ; à force de travail et d'endurance, il devient un "romancier infatigable", une carrière que même un séjour de deux ans dans les geôles du Shah, dans les années 70, ne parvient pas à étouffer. La prose de Dowlatabadi, romancier, dramaturge, figure de proue de la littérature persane, mérite d'être découverte et son réalisme poignant, empreint de pudeur et de sincérité, ne peut que témoigner en sa faveur, tout comme lui-même témoigne pour son peuple en le mettant ainsi à nu.

B.Longre
(juillet 2002)


Gallimard
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