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"Assad,
le plus âgé, avait dix-huit ans, mais n'en paraissait
pas plus de douze (...). Sa taille dépassait à peine
le mètre et son corps n'était guère plus épais
qu'un squelette. Il avait les membres jaunes et graciles, le visage
émacié, des yeux ardents, enfoncés dans les
orbites. Son cou était si frêle que l'on aurait pu
compter ses veines, son crâne lisse et vieux comme une citrouille
dévorée par la vermine et le soleil."
Assad et les autres enfants travaillent plus de quinze heures par
jour devant les métiers à tisser de Mirza Mozaffan
; enfant-vieillard, il ne peut plus supporter la vie d'esclave qu'il
mène chez son maître, l'homme exigeant et sévère
à qui l'a confié son père, trop pauvre pour
le garder à sa charge, un abandon en bonne et due forme.
L'entrave, nouvelle écrite en 1964, raconte
l'histoire d'Assad le révolté, mais décrit
aussi les conditions infâmes dans lesquelles survivent ces
petits travailleurs de l'ombre, soumis corps et âme à
un maître (qui lui aussi a connu et craint encore la misère)
dont la dureté est monnaie courante.
Car l'Iran que dépeint Dowlatabadi est une contrée
d'indigents, d'enfants chétifs et de femmes maltraitées
; ces dernières sont la plupart du temps au bord de la démence,
comme dans Au pied du minaret de l'imamzadé Cho'ayb
(1964) qui conte comment Ozra se réfugie auprès du
gardien d'un lieu de pèlerinage, pour échapper à
sa famille. La même détresse est présente dans
La fuite de Soleyman (1964) qui débute alors
que Massoumé, la femme de Soleyman, revient chez elle après
une absence de plusieurs semaines à la ville. Soleyman fait
cruellement payer à sa femme sa propre déchéance
sociale et physique, tout en se réfugiant dans l'opium. Dans
Le voyage (1968), le sort de Khatoun n'est pas plus
enviable ; son mari parti travailler au Koweït n'en est jamais
revenu et la jeune femme se prostitue pour nourrir sa mère
et sa petite fille. Ce que le destin réserve à ces
femmes n'est pas sans rappeler certains événements
décrits dans Larmes de miel, un roman de Dorit
Rabinyan (elle-même d'origine iranienne).
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Mais
les hommes eux aussi supportent la misère et les mauvais
coups du sort, comme Quambar le villageois (Le vacher,
1968), qui tente d'échapper au sergent chargé
de recruter de jeunes soldats. Les militaires, représentants
d'un état déshumanisé, sèment la
désolation dans le petit village et le chagrin dans le
coeur de Safora, la fiancée de Quambar. Espoirs avortés,
jeunesse mutilée, existences qui ont tout d'une mort
prématurée, forment la trame de ces cinq histoires
; ces récits donnent au lecteur occidental la vision
d'une société en sursis, médiévale
dans ses traditions et que la modernité ne touche que
de très loin, ou alors avec sauvagerie, comme le train
aveugle qui broie les os du mari de Khatoun dans Le Voyage.
La subversion sociale se lit entre les lignes, se devine dans
chacun de ces textes quand l'auteur, implicitement, semblent
accuser les propriétaires terriens, les autorités
tribales ou gouvernementales ou les maîtres, d'être
à la source de cette misère matérielle
et morale. Mais le poids des traditions et l'obscurantisme ambiant,
dénoncés aussi à demi-mots, jouent aussi
leur rôle. |
La description
du jeune Assad (reproduite ci-dessus), froidement réaliste
mais non dénuée de poésie, est à l'image
de ce recueil : une langue simple et lyrique tout à la fois,
issue de la tradition orale, mais alliée à un style
cru ; la narration est distanciée, glaçante, l'auteur
se contentant d'accumuler les faits et les sentiments sans prendre
parti, sans qu'aucune compassion apparente ne puisse s'immiscer,
donnant ainsi une dimension de témoignage au recueil, une
dimension qui se suffit à elle-même. Dowlatabadi est
un grand romancier, et cette publication, la première en
français, entend réparer cet oubli, ainsi que l'explique
l'excellente introduction d'Hossein Esmaili. L'on y apprend que
l'auteur est né en 1940 dans une famille paysanne (l'on comprend
mieux son souci de montrer l'extrême dénuement du monde
rural), que dès l'âge de quatre ans, il est forcé
de travailler pour survivre. De petits boulots en petits boulots,
il rejoint Téhéran où il s'acharne, des années
durant, à concrétiser son rêve : devenir comédien
; à force de travail et d'endurance, il devient un "romancier
infatigable", une carrière que même un séjour
de deux ans dans les geôles du Shah, dans les années
70, ne parvient pas à étouffer. La prose de Dowlatabadi,
romancier, dramaturge, figure de proue de la littérature
persane, mérite d'être découverte et son réalisme
poignant, empreint de pudeur et de sincérité, ne peut
que témoigner en sa faveur, tout comme lui-même témoigne
pour son peuple en le mettant ainsi à nu.
B.Longre
(juillet 2002)

Gallimard
http://www.gallimard.fr
http://www.mage.com/authors/dowlatabadi.html
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