|
Révolution porcine… affreuse, sale et méchante
?
Joann Sfar (auteur
du Chat du Rabbin, chez Dargaud, mais aussi de Monsieur
Crocodile a beaucoup faim ou de L'atroce abécédaire)
dirige la nouvelle collection des éditions Bréal,
qui fête son premier anniversaire : un ensemble atypique qui
se caractérise par son impertinence, sa fantaisie ("des
livres sans tabou et d'une grande liberté d'expression"),
et par la qualité des choix graphiques et narratifs —
on compte, parmi les auteurs, Marjane Satrapi,
Lewis Trondheim ou Nicolas Malher. De même, ces ouvrages relèvent
à la fois de l'album, du roman et de la bande dessinée,
sans qu'il soit possible de les étiqueter définitivement,
et ce malgré leur label "jeunesse".
Dorothée de Monfreid, que l'on connaît à travers
ses romans publiés à L'école des loisirs (dont
l'excellent Croquepied),
s’en donne ici à cœur joie pour brouiller les
pistes narratives et proposer un joyeux panachage intertextuel,
le récit s'inspirant ouvertement de contes bien connus :
les allusions aux Sept petits chevreaux ou aux Trois
petits cochons, déjà contenues dans le titre,
ont été habilement déguisées et "digérées"
par l'auteure, qui offre la vision moderne d'une famille nombreuse
dont le quotidien se résume à un invraisemblable chaos.
Monsieur et Madames Porc "enragent" d'avoir à
contenir leurs sept porcelets, qui se comportent comme des... cochons
et transforment leur maison en véritable porcherie... "Il
y a de la boue sur les fauteuils, de la vieille purée séchée
par terre, des meubles cassés, des traces de chocolat sur
les murs, des giclées de soupe jusqu'au plafond. Et en plus,
ça sent souvent mauvais."
| Sans
parler de la pollution sonore émise par la tribu tout
entière, la maison résonnant des cris et des
insultes qui fusent sans discontinuer. Logique, se disent
les humains, les porcs sont des porcs... tout en prenant conscience
des parallèles à établir entre cette
famille cochon et les familles humaines : les parents sont
débordés, irrités à longueur de
journée par une progéniture dénuée
de savoir-vivre, distribuent sans compter fessées et
brimades, tandis que les enfants, de plus en plus désobéissants,
aimeraient bien se débarrasser de ceux qu'ils considèrent
comme des tyrans en puissance qui leur imposent d’intolérable
limites : "Non, vraiment, on ne peut plus supporter
d'être traités de cette manière."
s'exclame l’aîné (à l'allure plutôt
inquiétante), instigateur d'un complot qui, dans les
grandes lignes, détourne les aventures du Petit
Poucet : "On va abandonner les parents dans
la forêt."
|
|
Le texte ne
manque pas de cocasserie, mais demeure indissociable des illustrations
qui l'accompagnent, dans lesquelles sont contenues plusieurs parties
du récit. Petit ou grand, chacun y trouve son compte et l’on
s'amuse tout autant des délirantes facéties des jeunes
cochons livrés à eux-mêmes (qui, bientôt,
sans autorité pour les guider, font de leur maison le décor
d'un huis-clos digne de Sa Majesté des mouches)
que l’on comprend, à demi-mots, les belles «
leçons » éducatives et démocratiques
suggérées par le récit ; récit qui s'apparente
à la célèbre fable politique de George Orwell,
La ferme des animaux... Un pur régal, à déguster
de préférence en famille…
Blandine
Longre
(janvier 2005)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

voir
aussi Le roi fait
sa valise de
Christian Oster (L'ecole des Loisirs, 2004)
http://www.brealjeunesse.com/
http://www.pastis.org/joann/
|