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Horreur et
ravissement
Récit
familial mais surtout chronique féminine, Larmes de
miel retrace le parcours mi-pathétique, mi-cocasse
de deux cousines : Flora Ratoryan, quatorze ans, est mariée
à un marchand de tissu ambulant qui a pris le large, en laissant
loin derrière lui sa jeune épouse enceinte ; Nasié
l'orpheline, qui n'a que onze ans, vit chez les Ratoryan et, corvéable
à merci, elle est promise à son cousin Moussa (un
grand boutonneux souvent pris d'accès de fureur contre sa
soeur Flora, trop rieuse à son goût...). A travers
ces deux personnages de femmes-enfants, Dorit Rabinyan fait le portrait
pittoresque et cru, souvent horrifiant, de la petite communauté
juive de la rue des Amandiers, dans le village d'Omerijan, un faubourg
d'Ispahan. Nous sommes en Iran au début du vingtième
siècle, mais peu importe, car le lecteur se croit le plus
souvent plongé dans un monde moyenâgeux ; rituels presque
barbares et croyances populaires rythment la vie étriquée
de ces petites gens, jamais à l'abri d'une pénurie
ou d'une épidémie, toujours occupés à
épier leurs voisins, à marier leurs filles ou à
surveiller de très près leur virginité.
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Alors
que Flora attend en vain son époux, se lamentant et
provoquant la colère de son père et de son frère,
la petite Nasié se désespère des railleries
des autres femmes du village, qui savent que l'orpheline est
encore nubile ; elle n'ignore pas non plus que, d'après
les nouvelles lois promulguées par Shah Reza, il lui
est impossible de se marier avant ses douze ans (et encore,
à condition que "le sang coule entre ses jambes"...).
Sa honte, alimentée par les ragots des bonnes femmes,
la mène devant le Mollah, le seul homme à la
mettre en garde, elle qui semble si pressée de quitter
l'enfance : " Moi, mon enfant, si seulement je le
pouvais, je donnerais toutes les années de mon enfance,
et tu demandes à donner ton enfance contre quoi, pour
des cheveux blancs ? Des cheveux blancs et des yeux tristes,
mon enfant, on les achète pas au bazar, on donne son
enfance pour eux."
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Dans le même
temps, l'auteur multiplie les digressions et les retours en arrière,
pour raconter d'autres vies, entre autres celle de la mère
de Nasié, Mahasti, que son mari est prêt à répudier
("Il avait fait le voeu dans le cas où elle aurait
encore une fille, vivante ou morte, de la tuer et de prendre une
autre femme, obéissante, au ventre robuste et béni,
qui lui donnerait des fils"). Le récit de sa lutte
pour garder en vie sa petite fille est exemplaire et témoigne
de l'infinie ténacité de certaines de ces femmes.
Et pourtant, jamais le roman ne sombre dans le sentimentalisme larmoyant
ou dans un misérabilisme dickensien : le détachement
de l'auteur y est pour beaucoup, car elle dépeint ces existences
en usant d'une distanciation ironique qui s'attache aux faits, sur
un ton légèrement amusé ; même les mini-tragédies
qui se jouent ont l'air d'anecdotes (comme l'accouchement de Mamou
la prostituée). De même, les péripéties
de Shahin le vagabond (et accessoirement mari de Flora), picaresques
à souhait, regorgent d'aventures loufoques.
Et pourtant,
les hommes restent le plus souvent dans l'ombre, dépeints
comme des monstres froids, des êtres lâches, falots
et égocentriques, qui règnent néanmoins en
maîtres sur leur maisonnée, capables du pire envers
femmes et enfants ; un sombre tableau qui reflète l'obscurantisme
de cette société d'abord masculine, qui broie les
filles à peine sorties de l'enfance. La romancière
montre plus d'indulgence et de compréhension envers les femmes
qui, en dépit de leurs multiples travers (oisiveté
de Flora, paresse de Myriam Hanoum, sa mère, jalousie de
Nasié et commérages des autres femmes), ne sont jamais
ouvertement condamnées même si elles aussi contribuent
à perpétuer un système patriarcal oppressant
: car elles ne connaissent que cette vie là, ce modèle
social unique, et n'aspirent qu'à entrer dans le moule pour
ne pas être mises à l'écart ; on comprend mieux
alors l'empressement de Nasié, qui n'a qu'un désir,
se conformer au monde dans lequel elle vit.
Dorit Rabinyan
a toujours vécu en Israël, mais ce premier roman d'exception,
une histoire fondée sur la vie de sa grand-mère (cette
dernière lui ayant inspiré le personnage de la petite
Nasié), plonge au plus profond des racines de cette fille
d'émigrés iraniens, dans une Perse méconnue
et intime, peuplée de personnages que l'on découvre
avec des sentiments mêlés, entre horreur et ravissement.
B.
Longre
(juin 2002)

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