Larmes de Miel
traduit de l'hébreu par Arlette Pierrot
Denoël, avril 2002

 

Horreur et ravissement

Récit familial mais surtout chronique féminine, Larmes de miel retrace le parcours mi-pathétique, mi-cocasse de deux cousines : Flora Ratoryan, quatorze ans, est mariée à un marchand de tissu ambulant qui a pris le large, en laissant loin derrière lui sa jeune épouse enceinte ; Nasié l'orpheline, qui n'a que onze ans, vit chez les Ratoryan et, corvéable à merci, elle est promise à son cousin Moussa (un grand boutonneux souvent pris d'accès de fureur contre sa soeur Flora, trop rieuse à son goût...). A travers ces deux personnages de femmes-enfants, Dorit Rabinyan fait le portrait pittoresque et cru, souvent horrifiant, de la petite communauté juive de la rue des Amandiers, dans le village d'Omerijan, un faubourg d'Ispahan. Nous sommes en Iran au début du vingtième siècle, mais peu importe, car le lecteur se croit le plus souvent plongé dans un monde moyenâgeux ; rituels presque barbares et croyances populaires rythment la vie étriquée de ces petites gens, jamais à l'abri d'une pénurie ou d'une épidémie, toujours occupés à épier leurs voisins, à marier leurs filles ou à surveiller de très près leur virginité.

Alors que Flora attend en vain son époux, se lamentant et provoquant la colère de son père et de son frère, la petite Nasié se désespère des railleries des autres femmes du village, qui savent que l'orpheline est encore nubile ; elle n'ignore pas non plus que, d'après les nouvelles lois promulguées par Shah Reza, il lui est impossible de se marier avant ses douze ans (et encore, à condition que "le sang coule entre ses jambes"...). Sa honte, alimentée par les ragots des bonnes femmes, la mène devant le Mollah, le seul homme à la mettre en garde, elle qui semble si pressée de quitter l'enfance : " Moi, mon enfant, si seulement je le pouvais, je donnerais toutes les années de mon enfance, et tu demandes à donner ton enfance contre quoi, pour des cheveux blancs ? Des cheveux blancs et des yeux tristes, mon enfant, on les achète pas au bazar, on donne son enfance pour eux."

Dans le même temps, l'auteur multiplie les digressions et les retours en arrière, pour raconter d'autres vies, entre autres celle de la mère de Nasié, Mahasti, que son mari est prêt à répudier ("Il avait fait le voeu dans le cas où elle aurait encore une fille, vivante ou morte, de la tuer et de prendre une autre femme, obéissante, au ventre robuste et béni, qui lui donnerait des fils"). Le récit de sa lutte pour garder en vie sa petite fille est exemplaire et témoigne de l'infinie ténacité de certaines de ces femmes. Et pourtant, jamais le roman ne sombre dans le sentimentalisme larmoyant ou dans un misérabilisme dickensien : le détachement de l'auteur y est pour beaucoup, car elle dépeint ces existences en usant d'une distanciation ironique qui s'attache aux faits, sur un ton légèrement amusé ; même les mini-tragédies qui se jouent ont l'air d'anecdotes (comme l'accouchement de Mamou la prostituée). De même, les péripéties de Shahin le vagabond (et accessoirement mari de Flora), picaresques à souhait, regorgent d'aventures loufoques.

Et pourtant, les hommes restent le plus souvent dans l'ombre, dépeints comme des monstres froids, des êtres lâches, falots et égocentriques, qui règnent néanmoins en maîtres sur leur maisonnée, capables du pire envers femmes et enfants ; un sombre tableau qui reflète l'obscurantisme de cette société d'abord masculine, qui broie les filles à peine sorties de l'enfance. La romancière montre plus d'indulgence et de compréhension envers les femmes qui, en dépit de leurs multiples travers (oisiveté de Flora, paresse de Myriam Hanoum, sa mère, jalousie de Nasié et commérages des autres femmes), ne sont jamais ouvertement condamnées même si elles aussi contribuent à perpétuer un système patriarcal oppressant : car elles ne connaissent que cette vie là, ce modèle social unique, et n'aspirent qu'à entrer dans le moule pour ne pas être mises à l'écart ; on comprend mieux alors l'empressement de Nasié, qui n'a qu'un désir, se conformer au monde dans lequel elle vit.
Dorit Rabinyan a toujours vécu en Israël, mais ce premier roman d'exception, une histoire fondée sur la vie de sa grand-mère (cette dernière lui ayant inspiré le personnage de la petite Nasié), plonge au plus profond des racines de cette fille d'émigrés iraniens, dans une Perse méconnue et intime, peuplée de personnages que l'on découvre avec des sentiments mêlés, entre horreur et ravissement.

B. Longre
(juin 2002)

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