| ©François
Desautels
Avortement avec vue sur New-York
«
On peut faire théâtre de tout », disait
Vitez, même du roman d’un avortement aux dimensions
politico-métaphysique comme Don Quixote which
was a dream de l’écrivain new-yorkaise
Kathy Acker, publié en 1986 ; le passage du narratif au théâtral
s’opère même avec aisance et puissance, si, comme
Hélène Mathon, l’on s’en donne les moyens.
À l’ère post-moderne le roman comme le théâtre
sont ouverts au même foisonnement polyphonique/multimedia.
Les cauchemars et les fantasmes de la romancière punk post-féministe
envahissent ainsi la scène, chambre d’un sanatorium
malsain où trônent dans un coin de vaines et fragiles
piles de livres, où vacille au centre le lit d’opération
aux rideaux opaques comme les rêves qui s’en échappent,
et où veille dans l’autre coin un guitariste bruitiste
du temps d’antan (Cédric Lebœuf). Mots et collages
filmiques sont projetés sur les murs, danse et violence sur
un sol bientôt rouge, spoken words dans l’air
bientôt saturé par la débauche visuelle des
corps. Si l’heure n’est pas à l’intelligible,
le spectacle s’ouvre, dans la fibre du manifeste qui a fait
de Kathy Acker la voix de son époque, sur la nécessité
de retrouver le chaos, la con-fu-sion d’avant le langage,
d’avant l’individualisme, d’avant la politique.
À la souffrance physique en cours (l’avortement continue)
veut s’opposer un détachement de l’esprit, qui,
Don Quixote moderne et féminin dans le désert de sa
solitude, se donne pour but d’aimer, aimer tout court à
défaut d’aimer quelqu’un. Mais ce théâtre
psychique et social qui rend hommage à Artaud par la cruauté
et à Genet par l’ironie, ce théâtre de
la distorsion post-moderne new-yorkaise ne s’abîme pas
dans le compromis d’une vague trame pour autre chose que pour
souligner la fatalité du débordement physique (les
corps s’enlacent et se dégradent), du hurlement politique
(psychose du Président des États-Unis) et de l’échec
métaphysique : la voix récuse le vide de la rédemption,
toute la laideur écœurante du monde en nous, et s’en
va, conscience confuse regrettant l’éphémère
de la confusion consciente – la poésie, espace de liberté
pour les pulsions d’amour et pour l’expression débridée
de leur impossibilité.
Nicolas
Cavaillès
(juin
2007)

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Kathy
Acker
La vie enfantine
de la Tarentule Noire - Désordres, Laurence
Viallet, 2006
Sang
et Stupre au lycée, Désordres, Laurence
Viallet, 2005
Spread
Wide - Kathy Acker & Paul Buck - Editions Dis Voir
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L'éditeur |
Grandes
espérances de Kathy Acker,
traduit
de l’anglais par Gérard-Georges Lemaire, Désordres,
2006
Après
Sang et Stupre au lycée et La
vie enfantine de la tarentule Noire, les éditions
Désordres publient un troisième pan de l’oeuvre
de Kathy Acker, très librement inspiré du roman
de Dickens – l’auteure intitulant d'emblée
sa première partie « Plagiat ». On retrouve
ici tout ce qui fascine dans les autres créations hybrides
et débridées de l’artiste américaine
: l’inlassable nécessité de s’approprier
d’autres œuvres tout en les détournant,
les parodiant et les pliant à ses propres fantasmes,
les juxtapositions textuelles/sexuelles qui incitent le lecteur
à chercher un fil conducteur ailleurs que dans l’enchaînement
linéaire traditionnel, la grande diversité narrative
(entre théâtralité et autobiographie),
les innombrables explorations psychiques par le biais du langage,
mais aussi l’incontournable schizophrénie du
« Je », auteur / narrateurs / personnages. Dickens
n’est ici qu’ un point de départ qui explose
dès les premières lignes, et même si des
résonances existent entre les deux romans, Grandes
espérances selon Acker ne retrace pas
les tribulations d’un Philip Pirrip au féminin,
mais tourne et retourne les notions de désir (jamais
comblé) et d’identité, (toujours mouvante),
tout en explorant aussi d’autres œuvres. La quête
de Kathy Acker, pétrie d’intertextes et de déconstructions,
s’affiche comme perpétuelle et toujours renouvelée,
de lecture en lecture. B.
Longre (octobre 2006) |
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