Don Quixote which was a dream
D’après Kathy Acker

Mise en scène d’Hélène Mathon
Avec Sébastien Chollet, Hélène Mathon, Rachel Benitah
Subsistances, Festival Les Intranquilles, juin 2007

©François Desautels

 


Avortement avec vue sur New-York

« On peut faire théâtre de tout », disait Vitez, même du roman d’un avortement aux dimensions politico-métaphysique comme Don Quixote which was a dream de l’écrivain new-yorkaise Kathy Acker, publié en 1986 ; le passage du narratif au théâtral s’opère même avec aisance et puissance, si, comme Hélène Mathon, l’on s’en donne les moyens. À l’ère post-moderne le roman comme le théâtre sont ouverts au même foisonnement polyphonique/multimedia. Les cauchemars et les fantasmes de la romancière punk post-féministe envahissent ainsi la scène, chambre d’un sanatorium malsain où trônent dans un coin de vaines et fragiles piles de livres, où vacille au centre le lit d’opération aux rideaux opaques comme les rêves qui s’en échappent, et où veille dans l’autre coin un guitariste bruitiste du temps d’antan (Cédric Lebœuf). Mots et collages filmiques sont projetés sur les murs, danse et violence sur un sol bientôt rouge, spoken words dans l’air bientôt saturé par la débauche visuelle des corps. Si l’heure n’est pas à l’intelligible, le spectacle s’ouvre, dans la fibre du manifeste qui a fait de Kathy Acker la voix de son époque, sur la nécessité de retrouver le chaos, la con-fu-sion d’avant le langage, d’avant l’individualisme, d’avant la politique. À la souffrance physique en cours (l’avortement continue) veut s’opposer un détachement de l’esprit, qui, Don Quixote moderne et féminin dans le désert de sa solitude, se donne pour but d’aimer, aimer tout court à défaut d’aimer quelqu’un. Mais ce théâtre psychique et social qui rend hommage à Artaud par la cruauté et à Genet par l’ironie, ce théâtre de la distorsion post-moderne new-yorkaise ne s’abîme pas dans le compromis d’une vague trame pour autre chose que pour souligner la fatalité du débordement physique (les corps s’enlacent et se dégradent), du hurlement politique (psychose du Président des États-Unis) et de l’échec métaphysique : la voix récuse le vide de la rédemption, toute la laideur écœurante du monde en nous, et s’en va, conscience confuse regrettant l’éphémère de la confusion consciente – la poésie, espace de liberté pour les pulsions d’amour et pour l’expression débridée de leur impossibilité.

Nicolas Cavaillès
(juin 2007)

 

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Kathy Acker
La vie enfantine de la Tarentule Noire
- Désordres, Laurence Viallet, 2006

Sang et Stupre au lycée, Désordres, Laurence Viallet, 2005

Spread Wide - Kathy Acker & Paul Buck - Editions Dis Voir

L'éditeur

Grandes espérances de Kathy Acker, traduit de l’anglais par Gérard-Georges Lemaire, Désordres, 2006

Après Sang et Stupre au lycée et La vie enfantine de la tarentule Noire, les éditions Désordres publient un troisième pan de l’oeuvre de Kathy Acker, très librement inspiré du roman de Dickens – l’auteure intitulant d'emblée sa première partie « Plagiat ». On retrouve ici tout ce qui fascine dans les autres créations hybrides et débridées de l’artiste américaine : l’inlassable nécessité de s’approprier d’autres œuvres tout en les détournant, les parodiant et les pliant à ses propres fantasmes, les juxtapositions textuelles/sexuelles qui incitent le lecteur à chercher un fil conducteur ailleurs que dans l’enchaînement linéaire traditionnel, la grande diversité narrative (entre théâtralité et autobiographie), les innombrables explorations psychiques par le biais du langage, mais aussi l’incontournable schizophrénie du « Je », auteur / narrateurs / personnages. Dickens n’est ici qu’ un point de départ qui explose dès les premières lignes, et même si des résonances existent entre les deux romans, Grandes espérances selon Acker ne retrace pas les tribulations d’un Philip Pirrip au féminin, mais tourne et retourne les notions de désir (jamais comblé) et d’identité, (toujours mouvante), tout en explorant aussi d’autres œuvres. La quête de Kathy Acker, pétrie d’intertextes et de déconstructions, s’affiche comme perpétuelle et toujours renouvelée, de lecture en lecture. B. Longre (octobre 2006)