The Little Friend
(Bloomsbury, 2002)

Le petit copain
Plon, septembre 2003

parution en poche (Pocket), octobre 2004

 

Amères tribulations

Dans le monde littéraire anglophone, Donna Tartt fait couler beaucoup d'encre quand paraît son premier roman en 1992, Le maître des illusions (The Secret History ), un thriller érudit qui devient sur-le-champ un best-seller, traduit dans plus de vingt langues. Puis, après tant d'agitation médiatique, plus rien ; jusqu'à cette année, avec The Little friend, un roman particulièrement attendu.

The Little friend est d'abord l'histoire d'une petite fille de douze ans, Harriet, taciturne, pragmatique et très curieuse, obnubilée par l'absence de Robin, le "grand" frère qu'elle n'a pratiquement jamais connu : à l'âge de neuf ans, le garçon a été assassiné un dimanche de fête des mères ; un meurtre demeuré irrésolu, un assassinat de toute évidence gratuit, qui a gravement perturbé la famille Cleves et la petite ville d'Alexandria, dans le Mississippi des années 70. À l'époque, Harriet n'était qu'un bébé mais elle a le sentiment d'avoir toujours connu Robin, un petit garçon rieur et espiègle, qui demeure omniprésent dans les souvenirs et les conversations de sa grand-mère Edie et de ses trois grandes-tantes Dufresnes. Car il est une tradition immuable chez les Cleves-Dufrenes, véritables archéologues de la mémoire familiale : une tendance compulsive à vivre à travers le passé, à le reconstruire sans relâche, quitte à l'embellir sans scrupules, à lui redonner son importance par le biais de multiples anecdotes, de quelques photos ou d'objets anciens, seuls vestiges d'une civilisation perdue : une vieille famille aristocratique déchue (comme on en trouve beaucoup dans le Sud) qui n'a pas oublié l'ancienne demeure perdue, funestement nommée "Tribulation", une famille dont le mal-être fait partie intégrante du quotidien. Ces rituels familiaux sont ancrés dans la vie d'Harriet qui, négligée par sa mère (une femme brisée, jamais consolée de la mort de son fils), trouve un certain réconfort chez ses vieilles tantes ou chez sa grand-mère, toutes sorties d'un autre temps.
Si les souvenirs vont bon train, personne n'ose cependant reparler de la tragédie survenue douze ans plus tôt ; Harriet, entêtée, intrépide et fascinée par les récits d'aventure, tente pourtant d'en apprendre davantage : persuadée qu'elle parviendra à retrouver le meurtrier de Robin, ses soupçons se portent peu à peu sur un ancien camarade de classe de son frère, un garçon apparemment dangereux, qui vient de sortir de prison ; elle confie allègrement ses trouvailles à son ami Hely, qui lui voue une admiration sans bornes, sans se douter que sa quête peut les entraîner dans un monde adulte menaçant et que sa bravoure et sa vivacité d'esprit ne suffiront pas à la sauver des griffes des redoutables frères Ratliff : un prêcheur sans fidèles à moitié dérangé, un fou de Dieu qui parle aux serpents, un repris de justice paranoïaque, un jeune drogué terrorisé par sa famille, un jeune garçon trisomique et des serpents, beaucoup de serpents...

The Little friend est une quête atypique, menée par des enfants, un roman d'apprentissage plutôt terrifiant ; la fresque émouvante et réaliste d'une région perdue, peuplée d'une multitude de personnages en déroute : d'anciens maîtres qui rêvent encore de leur splendeur passée, des domestiques noires emplies d'amertume, des baptistes plus ou moins hypocrites, des délinquants sans scrupules et des petits blancs pleins de rancoeur, comme la famille Ratliff, qui a quelque chose de faulknérien. Ce roman est aussi le récit d'un traumatisme familial que le temps ne peut effacer, incarné par Charlotte, la mère d'Harriet, qui laisse cruellement à la dérive ses deux filles, à qui elle reproche implicitement d'être encore en vie.

Le dénouement de ce long roman peut sembler frustrant, et de nombreuses zones d'ombre ne seront pas soulevées, mais Donna Tartt semble avoir davantage été attentive à créer une atmosphère unique, étouffante et parfois volontairement malsaine, et l'on ne se formalise pas réellement des quelques inconsistances de l'intrigue. C'est par le biais d'un symbolisme parlant et d'une écriture acérée et dense que Donna Tartt parvient à dresser un décor d'un réalisme parfois insoutenable, à donner vie à un sombre tableau composé d'innombrables détails, des fragments de pensées et de moments, créant ainsi un univers intimiste inoubliable, particulièrement celui d'Harriet : personnage aux contours mouvants, modelés par ses pensées et ses cauchemars. Harriet évoque la petite Scout de To kill a mockingbird de Harper Lee, une autre petite-fille qui se croyait elle aussi protégée, comme immunisée contre le monde adulte, de par son simple statut d'enfant innocente. Et pourtant, si la majeure partie du récit se fait à travers le regard d'une fillette, rien, dans le Sud de Donna Tartt, n'évoque l'innocence : la mort rôde et frappe au hasard, un chat, un corbeau, un voyou, une vieille dame ou un petit garçon, avec, toujours à l'arrière plan, l'image poignante et récurrente de l'enfance à jamais perdue, d'un âge d'or qui n'est plus qu'un souvenir.

Blandine Longre
(décembre 2002)

 

du même auteur : The Secret History (1992) / Le maître des illusions (Plon, 1993)

Bloomsbury
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