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Amères
tribulations
Dans le monde
littéraire anglophone, Donna Tartt fait couler beaucoup d'encre
quand paraît son premier roman en 1992, Le maître
des illusions (The Secret History ), un thriller
érudit qui devient sur-le-champ un best-seller, traduit dans
plus de vingt langues. Puis, après tant d'agitation médiatique,
plus rien ; jusqu'à cette année, avec The
Little friend, un
roman particulièrement
attendu.
The
Little friend est d'abord l'histoire d'une petite
fille de douze ans, Harriet, taciturne, pragmatique et très
curieuse, obnubilée par l'absence de Robin, le "grand"
frère qu'elle n'a pratiquement jamais connu : à l'âge
de neuf ans, le garçon a été assassiné
un dimanche de fête des mères ; un meurtre demeuré
irrésolu, un assassinat de toute évidence gratuit,
qui a gravement perturbé la famille Cleves et la petite ville
d'Alexandria, dans le Mississippi des années 70. À
l'époque, Harriet n'était qu'un bébé
mais elle a le sentiment d'avoir toujours connu Robin, un petit
garçon rieur et espiègle, qui demeure omniprésent
dans les souvenirs et les conversations de sa grand-mère
Edie et de ses trois grandes-tantes Dufresnes. Car il est une tradition
immuable chez les Cleves-Dufrenes, véritables archéologues
de la mémoire familiale : une tendance compulsive à
vivre à travers le passé, à le reconstruire
sans relâche, quitte à l'embellir sans scrupules, à
lui redonner son importance par le biais de multiples anecdotes,
de quelques photos ou d'objets anciens, seuls vestiges d'une civilisation
perdue : une vieille famille aristocratique déchue (comme
on en trouve beaucoup dans le Sud) qui n'a pas oublié l'ancienne
demeure perdue, funestement nommée "Tribulation",
une famille dont le mal-être fait partie intégrante
du quotidien. Ces rituels familiaux sont ancrés dans la vie
d'Harriet qui, négligée par sa mère (une femme
brisée, jamais consolée de la mort de son fils), trouve
un certain réconfort chez ses vieilles tantes ou chez sa
grand-mère, toutes sorties d'un autre temps.
Si les souvenirs vont bon train, personne n'ose cependant reparler
de la tragédie survenue douze ans plus tôt ; Harriet,
entêtée, intrépide et fascinée par les
récits d'aventure, tente pourtant d'en apprendre davantage
: persuadée qu'elle parviendra à retrouver le meurtrier
de Robin, ses soupçons se portent peu à peu sur un
ancien camarade de classe de son frère, un garçon
apparemment dangereux, qui vient de sortir de prison ; elle confie
allègrement ses trouvailles à son ami Hely, qui lui
voue une admiration sans bornes, sans se douter que sa quête
peut les entraîner dans un monde adulte menaçant et
que sa bravoure et sa vivacité d'esprit ne suffiront pas
à la sauver des griffes des redoutables frères Ratliff
: un prêcheur sans fidèles à moitié dérangé,
un fou de Dieu qui parle aux serpents, un repris de justice paranoïaque,
un jeune drogué terrorisé par sa famille, un jeune
garçon trisomique et des serpents, beaucoup de serpents...
| The
Little friend est une quête atypique, menée
par des enfants, un roman d'apprentissage plutôt terrifiant
; la fresque émouvante et réaliste d'une région
perdue, peuplée d'une multitude de personnages en déroute
: d'anciens maîtres qui rêvent encore de leur splendeur
passée, des domestiques noires emplies d'amertume, des
baptistes plus ou moins hypocrites, des délinquants sans
scrupules et des petits blancs pleins de rancoeur, comme la
famille Ratliff, qui a quelque chose de faulknérien.
Ce roman est aussi le récit d'un traumatisme familial
que le temps ne peut effacer, incarné par Charlotte,
la mère d'Harriet, qui laisse cruellement à la
dérive ses deux filles, à qui elle reproche implicitement
d'être encore en vie. |
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Le dénouement
de ce long roman peut sembler frustrant, et de nombreuses zones
d'ombre ne seront pas soulevées, mais Donna Tartt semble
avoir davantage été attentive à créer
une atmosphère unique, étouffante et parfois volontairement
malsaine, et l'on ne se formalise pas réellement des quelques
inconsistances de l'intrigue. C'est par le biais d'un symbolisme
parlant et d'une écriture acérée et dense que
Donna Tartt parvient à dresser un décor d'un réalisme
parfois insoutenable, à donner vie à un sombre tableau
composé d'innombrables détails, des fragments de pensées
et de moments, créant ainsi un univers intimiste inoubliable,
particulièrement celui d'Harriet : personnage aux contours
mouvants, modelés par ses pensées et ses cauchemars.
Harriet évoque la petite Scout de To kill a mockingbird
de Harper Lee, une autre petite-fille qui se croyait elle aussi
protégée, comme immunisée contre le monde adulte,
de par son simple statut d'enfant innocente. Et pourtant, si la
majeure partie du récit se fait à travers le regard
d'une fillette, rien, dans le Sud de Donna Tartt, n'évoque
l'innocence : la mort rôde et frappe au hasard, un chat, un
corbeau, un voyou, une vieille dame ou un petit garçon, avec,
toujours à l'arrière plan, l'image poignante et récurrente
de l'enfance à jamais perdue, d'un âge d'or qui n'est
plus qu'un souvenir.
Blandine
Longre
(décembre
2002)
du
même auteur : The Secret History (1992) / Le maître
des illusions (Plon, 1993)

Bloomsbury
http://www.bloomsburymagazine.com
http://www.olemiss.edu/depts/english/ms-writers/dir/tartt_donna/
http://www.purpleglitter.com/donna_tartt/
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