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De
la grâce
A cinquante-neuf
ans, David Winkler, qui fut autrefois un mari, un père et
un hydrologue, n’est plus que l’ombre de lui-même.
Le temps et les intempéries lentement ont brisé cet
homme si sensible aux phénomènes naturels, fasciné
par les merveilles météorologiques, gouttes d’eau
ou flocons de neige. Ce qui reste de lui s’étiolait
sous le soleil des Caraïbes, à mille lieues de son Alaska
natale, aux Iles Grenadine précisément où il
était maintenu la tête hors de l’eau par une
famille de réfugiés chiliens eux aussi en exil, Felix,
Soma, et leur fille Naaliyah. Après vingt-cinq années
de cristallisation, il embarque pour une longue odyssée à
la recherche de souvenirs avortés et d’un présent
incertain. Dans l’avion qui le ramène à Cleveland,
où tout a commencé, le mariage avec Sandy, la naissance
de leur fille, Grace, et où tout a fini, un revenant revisite
ses fantômes intérieurs.
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Depuis
toujours, Winkler est hanté par des visions prémonitoires,
don qu’il vit comme une malédiction et qui fait
de son existence une éternelle insomnie dans laquelle
les rêves, comme les cauchemars, deviennent réalité.
Graves ou anodines, ces prophéties semblent décider
arbitrairement du sort de Winkler, annonçant les grands
bonheurs à venir, comme la rencontre avec sa future femme
dans un supermarché en Alaska, et les inéluctables
tragédies. Lorsqu’il rêve qu’il assistera
impuissant à la noyade de son bébé, Grace,
au cours d’une inondation, il choisit la fuite, abandonne
femme et enfant, préfère le mystère à
une certitude insupportable, et un quart de siècle s’écoulera
sans qu’il sache si Grace a survécu. |
«
Les années passent comme passent les nuages, éphémères
et vaporeux, qui se condensent, défilent un instant, puis
se dispersent comme des fantômes. » Jusqu’au
jour où il comprend grâce à Naaliyah, devenue
sous son influence une fervente océanographe biologiste,
qu’enfin il doit affronter la vérité : Grace
est-elle toujours en vie ? a-t-il pu échapper à l’inévitable?
Guidé par ses oracles et les « signes » (la rivière
dans laquelle Grace s’est – ou ne s’est pas –
noyée s’appelle « le Chagrin »), Winkler
devra faire son chemin de croix à travers le continent nord
américain avant d’être libéré du
poids de la culpabilité et trouver la grâce, sa récompense
ultime, et avec elle, peut-être, une seconde chance.
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De
la grâce, la prose d’Anthony Doerr en regorge en
effet. Comme Le Nom des coquillages (The Shell
Collector), le recueil de nouvelles qui a fait connaître
son auteur, About Grace ne manque
pas de finesse et d’inspiration dans l’évocation
du lien fusionnel homme-nature. Le ravissement du narrateur,
scientifique au regard de poète, amène des images
d’une beauté fantastique, comme cette description
de Grace Creek en Alaska, qui a donné son nom à
l’insaisissable Grace éponyme : «…
le dôme du ciel tout blanc, et le sol blanc aussi, à
tel point qu’on avait l’impression de se trouver
dans un endroit dépourvu de toute perspective, de se
trouver dans un rêve, (…) ce blanc enveloppé
de blanc, si brillant qu’on en attrapait la migraine si
l’on regardait trop longtemps». |
Le ton élégiaque
finit toutefois par être noyé dans un feu d’artifices
de métaphores aquatiques et neigeuses. Une surenchère
qui met malheureusement en évidence le flou de l’intrigue
affaiblie par de longs et monotones tableaux des errances du protagoniste,
instrument des dieux, personnage-symbole dont on peine à
percer l’opacité psychologique. En dépit d’un
talent manifeste à émerveiller, Doerr laisse son lecteur
à distance, comme intimidé par une écriture
qui à trop vouloir briller finit par éblouir.
Frédérique
Freund
(août 2005)
Frédérique
Freund est
angliciste. Après s'être penchée plus particulièrement
sur la civilisation et la littérature irlandaises, elle poursuit
une formation en traduction éditoriale.

http://www.albin-michel.fr/
http://www.harpercollins.co.uk/
Du même
auteur :
Le Nom des coquillages (Albin
Michel, 2003)
www.myweb.cableone.net/adoerr
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