| Le
Songe, 1931
© Manuel Álvarez Bravo
Fondation
Cartier Bresson
2, impasse Lebouis
75014 Paris
01 56 80 27 00 |
Heures
d’ouverture au public
Du mercredi au dimanche 13h00 - 18h30
Le samedi 11h00 - 18h45
Nocturne : mercredi jusqu’à 20h30
Fermé lundi, mardi et jours fériés |
New York, 1935 : une rencontre photographique exceptionnelle
En 1935, le galeriste new-yorkais Julien Lévy (1906-1981),
promoteur des avant-gardes et du surréalisme aux États-Unis
(sa galerie accueillera entre autres les œuvres de Salvador
Dali en 1931et de Frida Kahlo en 1938) organisait, au 602 Madison
Avenue, une exposition – que reconstitue aujourd’hui
la récente Fondation Henri Cartier-Bresson – intitulée
Documentary and anti-graphic photographs.
Cet événement
réunissait trois photographes encore jeunes, à savoir
Manuel Alvarez Bravo (1902-2002), Henri
Cartier-Bresson (1908-2004) et Walker Evans
(1903-1975). Son titre est relativement énigmatique et se
référait au fait que la photographie, dès son
origine, a toujours été rapprochée, voire comparée
à la peinture et qu’on lui ait souvent conféré
un but esthétique, plastique.
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Carton
d'invitation- galerie Julien Levy, 1935
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Les
œuvres présentées ont en commun d’être
des documents bruts, montrant une réalité loin
d’être « aseptisée » ; toutes
rejettent en effet « l’effet d’art »,
l’artifice et la gratuité. Si les photographies
d’Alvarez Bravo qui, quelques années plus tard
allait rencontrer Breton et illustrer la couverture de sa revue
La Révolution surréaliste, se distinguent
par leur onirisme et leur proximité évidente avec
le surréalisme, celles de Cartier-Bresson et de Walker
Evans plongent dans la réalité et ont un véritable
aspect documentaire qu’elles doivent à Atget et
Berenice Abbot. |
Alvarez Bravo
fut qualifié de « photo-poète » par Octavio
Paz et c’est bien ce que l’on ressent face à
des images présentées sous les titres décalés
de « Paysage au galop », « La fille des danseurs
» ou « Parabole optique ». « Le Songe »
montre une jeune fille, à peine sortie de l’adolescence,
de longues nattes lui tombant sur les épaules, appuyée
à une rampe d’escalier, les bras croisés, le
menton dans la main, le regard vers le bas. Elle rêve, c’est
sûr.
« Mannequins
rieurs » présente, quant à lui, une scène
de marché. Au premier plan et en bas de l’image, les
vendeurs en mouvement, soulevant et tendant des vêtements
à de probables clients, et plus loin au milieu de la photographie,
en rangée, une série de mannequins originaux. Ces
mannequins sont simplement en carton, sans volume, et leur apparence
avoisine celle de l’épouvantail. Ils sont habillés
mais ont la particularité d’avoir, non pas des têtes,
mais des visages, de vrais visages rendus au moyen de photographies.
Derrière eux, on distingue une partie d’un immeuble
et des enseignes de boutique. Ces mannequins très souriants
regardent le spectateur et le font tomber dans un drôle de
piège, lui donnant au premier abord l’impression qu’ils
existent. Alvarez Bravo proposait des images simples, toujours remplies
d’humour. Signalons également la présence d’une
photographie de café. On y remarque quelques hommes au comptoir
(la photo est prise de l’extérieur) et la lumière
tombe de telle façon que leur tête sont totalement
dans le noir et qu’on a la sensation troublante qu’ils
n’en ont pas. Le photographe joue en effet sur l’effet
de surprise. Combien de chevaux de bois, de manèges, d’affiches
populaires ne photographia-t-il pas, leur donnant vie, les faisant
déborder du cadre strict qui leur était apparti ?
Et c’est là qu’il rejoint Walker Evans qui s’intéressait
également aux affiches de cinéma, aux queues devant
les salles de spectacle, à l’architecture. Evans rend
compte de l’environnement américain et sa photographie
fut souvent rapprochée de l’œuvre du peintre Edward
Hopper.
Considérons
« La Devanture ». Un seul regard suffit à comprendre
que ce qui a attiré Evans est cette boutique, sa décoration
: les bandes que revêtent ses parois sont toutes différentes,
aucune n’est vraiment parallèle, ni vraiment exactement
de la même épaisseur ; elles empruntent aussi des directions
différentes. Non seulement cette boutique est curieuse, mais
elle est en outre devancée par un poteau qui offre les mêmes
rayures. L’image est animée par la présence
d’une femme. Si la boutique, sa vendeuse et le poteau sont
situés exactement au centre, il est intéressant d’examiner
l’ensemble de l’œuvre et de voir la composition,
le cadrage. En effet, on s’aperçoit que les éléments
environnants (une voiture, une porte d’immeuble, un balcon)
sont essentiels et que le fait qu’ils ne soient pas photographiés
dans leur intégralité confère à l’ensemble
son équilibre.
Evans restitue aussi l’ambiance des quartiers populaires et
des villas de la Nouvelle-Orléans. On connaît toutes
ces images, notamment son reportage à Cuba, son intérêt
pour les personnes à la rue. Chez lui, jamais de complaisance
ou de sentimentalisme. Les sujets sont photographiés de façon
frontale.
On peut comparer certaines photographies du reportage fait à
la Havane à celles de Cartier Bresson notamment aux photos
de Mexicains, et d'individus dans la précarité. Si
Walker Evans et Alvarez Bravo photographient parfois des scènes
inanimées et sans présence humaine, il semble qu’à
la même époque Cartier-Bresson photographiait surtout
des personnages.

Alicante,
Espagne, 1933
© Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos |
Les
sujets de Cartier-Bresson sont le plus souvent en mouvement
et, à travers ses images, on sent la vie, le rythme des
quartiers et la passion du photographe qui semble toujours participer,
au point que les personnages le regardent souvent.
Notons la présence dans l’exposition d’une
série consacrée à l’érotisme
délicat qui se dégage des prostituées.
C'est ainsi que toutes les images de Documentary
and anti-graphic photographs communiquent entre
elles et entre elles se tisse un lien, un muet dialogue. |
Signalons qu’en
1935 aucune photo ne fut vendue, que l’heure du succès
n’avait pas sonné. Ces photographes, à peine
trentenaires, débutaient et il est étonnant de considérer
leurs premières œuvres à la lumière de
la carrière qu’ils firent ensuite. Peut-on lire en
elles les prémices des carrières de leurs auteurs
respectifs ?
Nathalie
Meyer
(octobre
2004)
Nathalie
Meyer travaille dans l'édition et a entre autres
participé à la réalisation d'un ouvrage consacré
à la Critique hostile à Gauguin (Éditions
Jannink,
2003). Passionnée par l'histoire de l'art, elle pratique
la gravure. De formation littéraire, elle s'intéresse
notamment aux littératures slaves et russes du début
du XXe siècle et à la littérature française
de l'entre-deux-guerres.

www.henricartierbresson.org
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