Exposition
Fondation Cartier Bresson

jusqu'au
19 décembre 2004

Le Songe, 1931
© Manuel Álvarez Bravo

Fondation Cartier Bresson
2, impasse Lebouis
75014 Paris
01 56 80 27 00
Heures d’ouverture au public
Du mercredi au dimanche 13h00 - 18h30
Le samedi 11h00 - 18h45
Nocturne : mercredi jusqu’à 20h30
Fermé lundi, mardi et jours fériés


New York, 1935 : une rencontre photographique exceptionnelle


En 1935, le galeriste new-yorkais Julien Lévy (1906-1981), promoteur des avant-gardes et du surréalisme aux États-Unis (sa galerie accueillera entre autres les œuvres de Salvador Dali en 1931et de Frida Kahlo en 1938) organisait, au 602 Madison Avenue, une exposition – que reconstitue aujourd’hui la récente Fondation Henri Cartier-Bresson – intitulée Documentary and anti-graphic photographs.

Cet événement réunissait trois photographes encore jeunes, à savoir Manuel Alvarez Bravo (1902-2002), Henri Cartier-Bresson (1908-2004) et Walker Evans (1903-1975). Son titre est relativement énigmatique et se référait au fait que la photographie, dès son origine, a toujours été rapprochée, voire comparée à la peinture et qu’on lui ait souvent conféré un but esthétique, plastique.


Carton d'invitation- galerie Julien Levy, 1935

Les œuvres présentées ont en commun d’être des documents bruts, montrant une réalité loin d’être « aseptisée » ; toutes rejettent en effet « l’effet d’art », l’artifice et la gratuité. Si les photographies d’Alvarez Bravo qui, quelques années plus tard allait rencontrer Breton et illustrer la couverture de sa revue La Révolution surréaliste, se distinguent par leur onirisme et leur proximité évidente avec le surréalisme, celles de Cartier-Bresson et de Walker Evans plongent dans la réalité et ont un véritable aspect documentaire qu’elles doivent à Atget et Berenice Abbot.

Alvarez Bravo fut qualifié de « photo-poète » par Octavio Paz et c’est bien ce que l’on ressent face à des images présentées sous les titres décalés de « Paysage au galop », « La fille des danseurs » ou « Parabole optique ». « Le Songe » montre une jeune fille, à peine sortie de l’adolescence, de longues nattes lui tombant sur les épaules, appuyée à une rampe d’escalier, les bras croisés, le menton dans la main, le regard vers le bas. Elle rêve, c’est sûr.

« Mannequins rieurs » présente, quant à lui, une scène de marché. Au premier plan et en bas de l’image, les vendeurs en mouvement, soulevant et tendant des vêtements à de probables clients, et plus loin au milieu de la photographie, en rangée, une série de mannequins originaux. Ces mannequins sont simplement en carton, sans volume, et leur apparence avoisine celle de l’épouvantail. Ils sont habillés mais ont la particularité d’avoir, non pas des têtes, mais des visages, de vrais visages rendus au moyen de photographies. Derrière eux, on distingue une partie d’un immeuble et des enseignes de boutique. Ces mannequins très souriants regardent le spectateur et le font tomber dans un drôle de piège, lui donnant au premier abord l’impression qu’ils existent. Alvarez Bravo proposait des images simples, toujours remplies d’humour. Signalons également la présence d’une photographie de café. On y remarque quelques hommes au comptoir (la photo est prise de l’extérieur) et la lumière tombe de telle façon que leur tête sont totalement dans le noir et qu’on a la sensation troublante qu’ils n’en ont pas. Le photographe joue en effet sur l’effet de surprise. Combien de chevaux de bois, de manèges, d’affiches populaires ne photographia-t-il pas, leur donnant vie, les faisant déborder du cadre strict qui leur était apparti ? Et c’est là qu’il rejoint Walker Evans qui s’intéressait également aux affiches de cinéma, aux queues devant les salles de spectacle, à l’architecture. Evans rend compte de l’environnement américain et sa photographie fut souvent rapprochée de l’œuvre du peintre Edward Hopper.

Considérons « La Devanture ». Un seul regard suffit à comprendre que ce qui a attiré Evans est cette boutique, sa décoration : les bandes que revêtent ses parois sont toutes différentes, aucune n’est vraiment parallèle, ni vraiment exactement de la même épaisseur ; elles empruntent aussi des directions différentes. Non seulement cette boutique est curieuse, mais elle est en outre devancée par un poteau qui offre les mêmes rayures. L’image est animée par la présence d’une femme. Si la boutique, sa vendeuse et le poteau sont situés exactement au centre, il est intéressant d’examiner l’ensemble de l’œuvre et de voir la composition, le cadrage. En effet, on s’aperçoit que les éléments environnants (une voiture, une porte d’immeuble, un balcon) sont essentiels et que le fait qu’ils ne soient pas photographiés dans leur intégralité confère à l’ensemble son équilibre.
Evans restitue aussi l’ambiance des quartiers populaires et des villas de la Nouvelle-Orléans. On connaît toutes ces images, notamment son reportage à Cuba, son intérêt pour les personnes à la rue. Chez lui, jamais de complaisance ou de sentimentalisme. Les sujets sont photographiés de façon frontale.
On peut comparer certaines photographies du reportage fait à la Havane à celles de Cartier Bresson notamment aux photos de Mexicains, et d'individus dans la précarité. Si Walker Evans et Alvarez Bravo photographient parfois des scènes inanimées et sans présence humaine, il semble qu’à la même époque Cartier-Bresson photographiait surtout des personnages.


Alicante, Espagne, 1933
© Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos
Les sujets de Cartier-Bresson sont le plus souvent en mouvement et, à travers ses images, on sent la vie, le rythme des quartiers et la passion du photographe qui semble toujours participer, au point que les personnages le regardent souvent.
Notons la présence dans l’exposition d’une série consacrée à l’érotisme délicat qui se dégage des prostituées.
C'est ainsi que toutes les images de Documentary and anti-graphic photographs communiquent entre elles et entre elles se tisse un lien, un muet dialogue.

Signalons qu’en 1935 aucune photo ne fut vendue, que l’heure du succès n’avait pas sonné. Ces photographes, à peine trentenaires, débutaient et il est étonnant de considérer leurs premières œuvres à la lumière de la carrière qu’ils firent ensuite. Peut-on lire en elles les prémices des carrières de leurs auteurs respectifs ?

Nathalie Meyer
(octobre 2004)

Nathalie Meyer travaille dans l'édition et a entre autres participé à la réalisation d'un ouvrage consacré à la Critique hostile à Gauguin (Éditions Jannink, 2003). Passionnée par l'histoire de l'art, elle pratique la gravure. De formation littéraire, elle s'intéresse notamment aux littératures slaves et russes du début du XXe siècle et à la littérature française de l'entre-deux-guerres.

www.henricartierbresson.org