Qu'arrivera t'il au bois sec ?
collection « Nouvelles du monde »
éditions Chambon / Le Rouergue, 2004

 

Nouvelles des collines de Virginie Occidentale

Qu'arrivera t'il au bois sec ? rassemble toute l'oeuvre de Breece Pancake soit douze nouvelles d'une force et d'une mélancolie magnifiques. Il faut dire que cet auteur américain s'est lui-même interdit tout bavardage superflu en s'ôtant la vie d'un coup de fusil, en 1979, à l'âge de 26 ans.

Peut-être fût il devenu un auteur à succès, ou un classique, l'auteur d'un Grand Oeuvre irradiant ses lecteurs. Mais ces quelques deux cents trente pages n'appellent pas nécéssairement de suite, de développement : elles tiennent la route seules, résistent, résument sans l'épuiser le mystère de leur auteur. Si l'on en croit l'éditeur, ce quasi-inconnu serait, «dans le paysage littéraire américain, l'un des modèles de la forme brève». A vrai dire c'est peut-être la principale faiblesse de ce livre que de s'en tenir (dans la première édition française d'une oeuvre complète) à une quatrième de couverture élogieuse et laconique sur B. Pancake : on aurait aimé être présenté, en somme. Les textes font vite oublier ce petit manquement à la bienséance.

Le recueil dévoile avant tout un pays et ses paysages : toutes les nouvelles se jouent dans les campagnes de Virginie Occidentale, région d'origine de l'auteur et où il passa le plus clair de son existence. Loin de la démesure des grandes cités, nous sommes introduits dans un pays oublié, parmi des gens modestes, essentiellement des éleveurs mais aussi des mineurs, bateliers, coqueleurs, chasseurs en tous genres. Entre ces collines bordant les Appalaches, le temps passe en silence, les icônes du rêve américain, sous la poussière, paraissent d'insolites vestiges. Dans Mon salut à moi, le narrateur, évoque un camarade devenu star à Chicago: «Chester a eu deux problèmes : le premier c'est qu'il a réussi, le deuxième, c'est qu'il est revenu. C'est pas les problèmes de l'américain moyen : l'alcool, la dope, baiser ou se faire baiser, parce que Rock Camp, en Virginie Occidentale, c'est pas l'amérique moyenne coté problèmes et ce n'est pas non plus le trou moyen. »

C'est une autre sorte de déchéance qui menace là-bas, une inertie formidable qui n'atténue en rien l'amour que l'auteur porte à la nature de sa région. La nouvelle intitulée Trilobite, du nom d'un arthropode fossile que le narrateur passionné de géologie cherche en vain dans ses collines, constitue une pure merveille de retenue, tournant autour d'un des thèmes réccurents de l'ouvrage, l'absence du père du narrateur, son souvenir fragile :
«Ça a pris plus d'un million d'années pour faire cette petite colline toute lisse et je l'ai entièrement ratissée pour trouver des trilobites.[...]. L'air est chargé des brumes de l'été. Une volée d'étourneaux me tourne au-dessus de la tête.Je suis né dans ce pays et je n'ai jamais tellement eu envie d'en partir. Je me souviens des yeux morts de papa qui me regardaient. Ils étaient vraiment secs et ça m'a fait quelque chose. »

Le père disparu, son fils s'occupe avec sa mère d'une petite exploitation agricole et tous semblent là dépossédés, relégués hors du temps dans une ère géologique lointaine, soudés au paysage :
« Il ne me reste que le lit de la rivière et les animaux de pierre que je collectionne. Je cligne des yeux et je respire. Mon père est un nuage kaki dans les halliers de sorgho et Ginny n'est rien de plus pour moi que l'odeur âcre qui monte des mûriers là-haut sur la crête des collines.»
Fossiles, tumulus indiens (Le respect des morts), présence du lynx épiant le chasseur (Au fond), le paysage est comme traversé de signes invisibles ou silencieux dont l'auteur décrit parfaitement le travail en sourdine. Ils sont en réalité la métaphore des blessures qui affecte les personnages, cicatrices mal renfermées qu'un vieillard résume à la faveur d'une citation biblique : « Car si l'on fait ces choses au bois vert, qu'arrivera t'il au bois sec ? »
Ainsi s'explique le titre quelque peu énigmatique, sinon ingrat, du recueil. La prose de ces nouvelles est, on le pressent, longuement travaillée dans un bois séché de ce pays dont l'auteur semble connaître chaque repli, puis aiguisée au fil de sa douleur. L'écriture à la fois dense et retenue s'inscrit tout naturellement dans la forme courte. Un humour pudique révèle toute sa puissance poétique :
« Elle s'étrangle de rire, doucement pose le dessus de sa main sur son front et se moque:
- Oh mon Dieu, qu'arrivera t'il au bois sec, je vous le demande ?
- Balayé d'un souffle j'imagine. »

Jean-Baptiste Monat
(février 2005)

Jean-Baptiste Monat poursuit des études de Lettres qui le mènent plus particulièrement dans le domaine poétique français, et déambule volontiers aux confins des genres littéraires, vers certaines de leurs marges (la chanson notamment).

Editions du Rouergue
http://www.lerouergue.com

http://www.appalachianbooks.com/Authors/Breece%20Pancake.htm

les auteurs de West Virginia
http://www.fscwv.edu/wvfolklife/literary_map/index.shtml