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Le
précieux regard d’une anticléricale éclairée
Une
bouffée de sagesse et d’insoumission dans un monde
en proie à l’inquiétante résurgence du
tout religieux.
Ce deuxième
pamphlet de Chahdortt Djavann, après le tant cité
et/ou décrié Bas les voiles ! (Gallimard,
2003), vient à point nommé : l’islamophobie
montante, la surmédiatisation du phénomène
fondamentaliste mais encore l’intolérable tolérance
de ceux pour qui le différentialisme culturel est chose sacrée,
encouragent l’amalgame, et force est de constater que peu
de voix s’élèvent franchement (et sans voile…)
contre l’avancée insidieuse mais bien réelle
des obscurantismes.
C’est pourquoi les mots de Chahdortt Djavann sont précieux
et le regard sans concession qu’elle pose sur les stratégies
mises en place par les fondamentalistes s’appuie sur des données
et des notions que l’Occident appréhende mal ; elle
peut en effet se targuer de connaître de l’intérieur
et d’avoir expérimenté les deux mondes qu’elle
décrit : les théocraties islamiques qui ont relégué
la femme au plus bas de l’échelle sociale (que l’on
découvre en particulier à travers son roman Je
viens d’ailleurs, dans lequel, par le biais
de la fiction, elle raconte l’insupportable statut des Iraniennes
de sa génération) et la France démocratique,
son pays d’adoption depuis une dizaine d’années.
Un atout culturel qui se double d’une formation en anthropologie
et en sciences sociales, et d’un franc-parler suffisamment
rare pour être souligné. Déjà dans Je
viens d’ailleurs, elle faisait dire à
la narratrice : « A cinq ans déjà, je me
méfiais du paradis et de l’enfer des mollahs. Aujourd’hui
tout me porte à croire que je n’avais pas tort. Instinctivement
antireligieuse, je n’ai même pas eu à abjurer
: avant qu’on me décrétât musulmane, j’étais
génétiquement athée. » Et comme
la narratrice, elle se dit « née révoltée
», une chance pour celle qui dû affronter la barbarie
et l’hypocrisie d’un régime de terreur et choisir
l’exil ; « irrémédiablement indisciplinée
» (voir à ce propos le numéro de novembre
2004 de Senso), elle ne manque ni d’audace ni de
détermination dans ses écrits et sa fougue verbale
a pris de l’assurance lors de débats télévisés
durant desquels la plupart des autres participants étaient
des hommes… Foncièrement démocrate et anticléricale,
elle met en garde, certes avec passion, mais sans jamais verser
dans la démagogie ambiante : ses analyses demeurent rigoureuses,
ses interrogations vitales et le développement de sa pensée
alerte.
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Que
pense Allah de l’Europe ? est en quelque
sorte le pendant de Bas les voiles , et
là encore, elle revient à maintes reprises sur
le voile, symptôme du tout religieux, et qu'elle assimile
à une maltraitance (elle sait de quoi elle parle...)
; le titre, dont l’ironie est flagrante quand on connaît
la position de l’auteure, donne déjà une
indication sur sa démarche rhétorique : «
Dieu est-il juif, chrétien, musulman ou sans religion
? Dieu et Allah sont-ils antisémites comme certains
de ceux qui parlent en leur nom ? Ou bien Dieu et Yahvé
sont-ils racistes, anti-arabes, islamophobes ? Allah est-il
misogyne, sexiste ? Préfère-t-il les femmes
voilées ? » et d’ajouter, avec bon
sens, quelques idées qui ne sont certes pas nouvelles,
mais que l’on souhaiterait entendre davantage : «
Les hommes, comme on sait, font beaucoup parler Dieu. Mais
il ne faut pas tenir pour paroles divines les propos des hommes,
c’est plutôt l’inverse : pour débusquer
les intentions des hommes, il faut prêter attention
à ce qu’ils font dire à Dieu. »
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Le voile, qui
protège d'abord les hommes d'eux-mêmes, n’est
donc qu’un symptôme, un signal d’alarme, premier
maillon d’une longue chaîne permettant au discours religieux
de se propager et, dans le même temps, de réduire au
silence l'ennemie de toujours, celle par qui la tentation arrive...
(on a aussi connu le voile chrétien - les femmes étant
censées se couvrir avant d'entrer dans une église...),
«un aspect d’une stratégie à long
terme». Elle rappelle que la Cour européenne des
droits de l’homme (on préfèrerait « des
droits humains », comme en anglais… la langue française
ayant encore des progrès à faire en matière
d'égalité !) considère « le voile
islamique comme un symbole d’oppression de la femme.»
et dénonce à nouveau les grossières stratégies
de retournements des valeurs démocratiques que certains emploient
pour faire croire que le voile serait « l’instrument
de la libération et de l’émancipation féminines.
»… Par conséquent, le voile n’est
en rien « innocent », il a « toujours
signifié la soumission de la femme à l’homme,
son non-droit juridique dans les pays musulmans, sa réduction
à l’état d’objet sexuel appropriable.
», Toutes choses que l’on découvre dans
de nombreuses œuvres littéraires, de Goli
Taraghi à Dorit Rabinyan…
Si Chahdortt
Djavann insiste tant sur ce phénomène, c’est
tout simplement pour montrer ce qui peut nous échapper, à
nous autres occidentaux ; à savoir que « le voile
est l’emblème du système islamiste. »
Sa démonstration est implacable et ses analogies frappantes,
en particulier quand elle dit que le voile est «l’étoile
jaune de la condition féminine» (car il désigne
la femme comme un « sous-humain »), «cache-sexe
provocateur (…) désignant ce qu’il cache»,
montrant du doigt, ostensiblement, ce qu’il veut
dissimuler à la toute-puissance masculine (qui, sans le voile,
serait bien entendu incapable de contenir ses ardeurs…). Comment
ne pas tenir compte de ses mises en garde ? Si un bout de tissu
peut cristalliser tant d’idées, enclencher de tels
débats, si les islamistes y tiennent autant, c’est
bien la preuve qu’il signifie bien plus, à leurs yeux,
que ce qu’il représente en surface… Et l’Europe
laïque se doit d’être vigilante. A travers son
analyse, l'auteure s’attaque à la « duplicité
essentielle » du discours islamiste, qui voudrait nous
faire croire que nous faisons une montagne d’un grain de sable.
Mais Chahdortt Djavann est aussi sans pitié pour les «
sociologues culturalistes » ou certains intellectuels
occidentaux, prompts à accepter l’inacceptable et à
défendre toute pratique «culturelle» ou traditionnelle,
quelque barbare qu’elle soit, au nom du droit à la
diversité et à la différence. Elle fustige
alors l’exploitation par les fondamentalistes des failles
démocratiques, de la « crise d’identification
» des adolescents (« d’origine immigrée
ou non »), l’expansion de la « victimisation
» et explique à merveille comment « l’islamisme
et l’extrême droite se nourrissent l’un de l’autre,
prospèrent l’un par l’autre. » ; le
parallèle est une évidence, tant les deux mouvements
reposent sur des valeurs communes : « ils sont contre
l’avortement, pour la peine de mort, antisémites et
hostiles à la démocratie. », pour ne donner
que quelques exemples. Simultanément, toute critique à
l’encontre de l’islam est vécue comme une attaque
raciste et « islamophobe »… Un joli «
tour de passe-passe » rhétorique, selon l’écrivaine
qui, dans le même temps, s’oppose (chiffres à
l’appui) à ceux qui font croire que tous les individus
d’origine ou de culture musulmane sont musulmans, voire islamistes.
L’auteure propose des solutions de bon sens : elle prône
des actions visant à enrayer «l’inégalité
économique» (seule voie vers le progrès,
ainsi que l’histoire nous l’a montré) et discute
de l’importance de circonscrire le fait religieux à
la sphère privée ; par contre, « le social
doit être préservé de l’intrusion de l’islam.
Il est temps que l’on distingue précisément
ce qui relève des lois démocratiques et républicaines,
des droits de l’homme, de l’égalité des
sexes, de la protection des mineurs, du politique, du culturel,
du social et de l’économie, de ce qui relève
de la religion.» (de toute religion, pourrions-nous ajouter.).
La voix de Chahdortt
Djavann (qui, espérons-le, pourra être encore souvent
entendue) est une voix dans le désert, dans une société
où l’athéisme équivaut, pour les «
croyants », à un incompréhensible nihilisme…
Osons espérer que cet appel et ces avertissements ne restent
pas lettre morte, dans une Europe où le combat pour les égalités
sociales et contre les discriminations a encore du chemin à
parcourir.
B.
Longre
(décembre 2004)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.
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