Que pense Allah de l'Europe ?
Gallimard, 2004

Parution en poche (Folio) février 2006

 

 

Le précieux regard d’une anticléricale éclairée

Une bouffée de sagesse et d’insoumission dans un monde en proie à l’inquiétante résurgence du tout religieux.

Ce deuxième pamphlet de Chahdortt Djavann, après le tant cité et/ou décrié Bas les voiles ! (Gallimard, 2003), vient à point nommé : l’islamophobie montante, la surmédiatisation du phénomène fondamentaliste mais encore l’intolérable tolérance de ceux pour qui le différentialisme culturel est chose sacrée, encouragent l’amalgame, et force est de constater que peu de voix s’élèvent franchement (et sans voile…) contre l’avancée insidieuse mais bien réelle des obscurantismes.

C’est pourquoi les mots de Chahdortt Djavann sont précieux et le regard sans concession qu’elle pose sur les stratégies mises en place par les fondamentalistes s’appuie sur des données et des notions que l’Occident appréhende mal ; elle peut en effet se targuer de connaître de l’intérieur et d’avoir expérimenté les deux mondes qu’elle décrit : les théocraties islamiques qui ont relégué la femme au plus bas de l’échelle sociale (que l’on découvre en particulier à travers son roman Je viens d’ailleurs, dans lequel, par le biais de la fiction, elle raconte l’insupportable statut des Iraniennes de sa génération) et la France démocratique, son pays d’adoption depuis une dizaine d’années. Un atout culturel qui se double d’une formation en anthropologie et en sciences sociales, et d’un franc-parler suffisamment rare pour être souligné. Déjà dans Je viens d’ailleurs, elle faisait dire à la narratrice : « A cinq ans déjà, je me méfiais du paradis et de l’enfer des mollahs. Aujourd’hui tout me porte à croire que je n’avais pas tort. Instinctivement antireligieuse, je n’ai même pas eu à abjurer : avant qu’on me décrétât musulmane, j’étais génétiquement athée. » Et comme la narratrice, elle se dit « née révoltée », une chance pour celle qui dû affronter la barbarie et l’hypocrisie d’un régime de terreur et choisir l’exil ; « irrémédiablement indisciplinée » (voir à ce propos le numéro de novembre 2004 de Senso), elle ne manque ni d’audace ni de détermination dans ses écrits et sa fougue verbale a pris de l’assurance lors de débats télévisés durant desquels la plupart des autres participants étaient des hommes… Foncièrement démocrate et anticléricale, elle met en garde, certes avec passion, mais sans jamais verser dans la démagogie ambiante : ses analyses demeurent rigoureuses, ses interrogations vitales et le développement de sa pensée alerte.

Que pense Allah de l’Europe ? est en quelque sorte le pendant de Bas les voiles , et là encore, elle revient à maintes reprises sur le voile, symptôme du tout religieux, et qu'elle assimile à une maltraitance (elle sait de quoi elle parle...) ; le titre, dont l’ironie est flagrante quand on connaît la position de l’auteure, donne déjà une indication sur sa démarche rhétorique : « Dieu est-il juif, chrétien, musulman ou sans religion ? Dieu et Allah sont-ils antisémites comme certains de ceux qui parlent en leur nom ? Ou bien Dieu et Yahvé sont-ils racistes, anti-arabes, islamophobes ? Allah est-il misogyne, sexiste ? Préfère-t-il les femmes voilées ? » et d’ajouter, avec bon sens, quelques idées qui ne sont certes pas nouvelles, mais que l’on souhaiterait entendre davantage : « Les hommes, comme on sait, font beaucoup parler Dieu. Mais il ne faut pas tenir pour paroles divines les propos des hommes, c’est plutôt l’inverse : pour débusquer les intentions des hommes, il faut prêter attention à ce qu’ils font dire à Dieu. »

Le voile, qui protège d'abord les hommes d'eux-mêmes, n’est donc qu’un symptôme, un signal d’alarme, premier maillon d’une longue chaîne permettant au discours religieux de se propager et, dans le même temps, de réduire au silence l'ennemie de toujours, celle par qui la tentation arrive... (on a aussi connu le voile chrétien - les femmes étant censées se couvrir avant d'entrer dans une église...), «un aspect d’une stratégie à long terme». Elle rappelle que la Cour européenne des droits de l’homme (on préfèrerait « des droits humains », comme en anglais… la langue française ayant encore des progrès à faire en matière d'égalité !) considère « le voile islamique comme un symbole d’oppression de la femme.» et dénonce à nouveau les grossières stratégies de retournements des valeurs démocratiques que certains emploient pour faire croire que le voile serait « l’instrument de la libération et de l’émancipation féminines. »… Par conséquent, le voile n’est en rien « innocent », il a « toujours signifié la soumission de la femme à l’homme, son non-droit juridique dans les pays musulmans, sa réduction à l’état d’objet sexuel appropriable. », Toutes choses que l’on découvre dans de nombreuses œuvres littéraires, de Goli Taraghi à Dorit Rabinyan

Si Chahdortt Djavann insiste tant sur ce phénomène, c’est tout simplement pour montrer ce qui peut nous échapper, à nous autres occidentaux ; à savoir que « le voile est l’emblème du système islamiste. » Sa démonstration est implacable et ses analogies frappantes, en particulier quand elle dit que le voile est «l’étoile jaune de la condition féminine» (car il désigne la femme comme un « sous-humain »), «cache-sexe provocateur (…) désignant ce qu’il cache», montrant du doigt, ostensiblement, ce qu’il veut dissimuler à la toute-puissance masculine (qui, sans le voile, serait bien entendu incapable de contenir ses ardeurs…). Comment ne pas tenir compte de ses mises en garde ? Si un bout de tissu peut cristalliser tant d’idées, enclencher de tels débats, si les islamistes y tiennent autant, c’est bien la preuve qu’il signifie bien plus, à leurs yeux, que ce qu’il représente en surface… Et l’Europe laïque se doit d’être vigilante. A travers son analyse, l'auteure s’attaque à la « duplicité essentielle » du discours islamiste, qui voudrait nous faire croire que nous faisons une montagne d’un grain de sable.
Mais Chahdortt Djavann est aussi sans pitié pour les « sociologues culturalistes » ou certains intellectuels occidentaux, prompts à accepter l’inacceptable et à défendre toute pratique «culturelle» ou traditionnelle, quelque barbare qu’elle soit, au nom du droit à la diversité et à la différence. Elle fustige alors l’exploitation par les fondamentalistes des failles démocratiques, de la « crise d’identification » des adolescents (« d’origine immigrée ou non »), l’expansion de la « victimisation » et explique à merveille comment « l’islamisme et l’extrême droite se nourrissent l’un de l’autre, prospèrent l’un par l’autre. » ; le parallèle est une évidence, tant les deux mouvements reposent sur des valeurs communes : « ils sont contre l’avortement, pour la peine de mort, antisémites et hostiles à la démocratie. », pour ne donner que quelques exemples. Simultanément, toute critique à l’encontre de l’islam est vécue comme une attaque raciste et « islamophobe »… Un joli « tour de passe-passe » rhétorique, selon l’écrivaine qui, dans le même temps, s’oppose (chiffres à l’appui) à ceux qui font croire que tous les individus d’origine ou de culture musulmane sont musulmans, voire islamistes.
L’auteure propose des solutions de bon sens : elle prône des actions visant à enrayer «l’inégalité économique» (seule voie vers le progrès, ainsi que l’histoire nous l’a montré) et discute de l’importance de circonscrire le fait religieux à la sphère privée ; par contre, « le social doit être préservé de l’intrusion de l’islam. Il est temps que l’on distingue précisément ce qui relève des lois démocratiques et républicaines, des droits de l’homme, de l’égalité des sexes, de la protection des mineurs, du politique, du culturel, du social et de l’économie, de ce qui relève de la religion.» (de toute religion, pourrions-nous ajouter.).

La voix de Chahdortt Djavann (qui, espérons-le, pourra être encore souvent entendue) est une voix dans le désert, dans une société où l’athéisme équivaut, pour les « croyants », à un incompréhensible nihilisme… Osons espérer que cet appel et ces avertissements ne restent pas lettre morte, dans une Europe où le combat pour les égalités sociales et contre les discriminations a encore du chemin à parcourir.

B. Longre
(décembre 2004)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.