Je viens d'ailleurs
Autrement, collection Littératures, 2002


parution en poche, nov.2005
Folio, n° 4288

 

Lire aussi
Que pense Allah de l'Europe ? (Gallimard, 2004)

 

Chahdortt Djavann revient de loin

Chahdortt Djavann vient d'ailleurs, mais nous livre son premier roman dans un français parfaitement maîtrisé, une langue qui l'a "adoptée" en 1993, quand elle s'installe en France. L'auteure est le pur produit de deux cultures, persane et occidentale, nullement incompatibles : vingt-quatre années en Iran, sa terre natale, puis le reste de sa vie en France, pays d'accueil ; la langue française l'a accueillie et lui permet aujourd'hui de faire le récit de son adolescence iranienne, par instants déchirante, une période marquée par une "schizophrénie" volontaire, qui permet à la jeune fille de paraître se conformer à la loi religieuse, tout en fomentant une rébellion intime virulente.
En janvier 1979, le chah quitte l'Iran, chassé par le peuple qui croit que la révolution et le temps des libertés est enfin venu ; quelques jours plus tard, Khomeyni "débarquait à Téhéran en vainqueur" ; la narratrice a 12 ans et avec ses amies Sara et Mahsa, elle rejoint des groupes d'étudiants qui luttent pour la liberté. L'illusoire liberté est de courte durée, et bientôt, le régime islamique de l'imam Khomeyni pénètre dans les écoles et les universités : arrestations arbitraires, disparitions mystérieuses, manuels scolaires supprimés, slogans anti-américains à réciter chaque matin, leçons de morale... Puis vient le temps de son séjour à Bandar Abbas, le "Texas de l'Iran", où les étudiants passent leur temps non pas à se préoccuper de leurs études, mais à tenter de trouver des moyens pour déjouer la surveillance des gardiens de l'Islam qui, kalachnikov à l'épaule, veillent à ce que les filles et les garçons ne puissent communiquer... Paradoxalement, explique-t-elle : "Le secret du régime islamique, c'est qu'il assure le triomphe de l'interdit. L'interdit était notre véritable maître, car nous ne pensions qu'à lui."

Dans ce roman autobiographique intelligent et poignant, qui fait écho à Persepolis de Marjane Satrapi (le Tome 3 est sorti en septembre 2002), l'auteure raconte ces années avec pudeur et dignité, tout en dénonçant les absurdités et la perversité du régime (par exemple, le "mariage temporaire", imaginé par un ayatollah "humaniste", qui reconnaît que les étudiants sans le sou ont eux aussi des besoins sexuels...), les hypocrisies du système et le voile qui, loin de "libérer" les femmes, "affiche une sexualité coupable", montre du doigt les êtres à stigmatiser... Après l'exil choisi, vient le temps du retour en Iran, pour un mois de vacances, en 1998 : une période douloureuse et touchante, où la narratrice redécouvre son pays avec des yeux d'étrangère (là aussi, elle vient "d'ailleurs"...), tout en tentant de se réadapter, en vain, au pays : "une semaine plus tard, j'étais chez moi" dit-elle en guise de dénouement, "Dans ma chambre. A Paris."

B. Longre
(mars 2003)

 

 

De Téhéran à Paris et vice-versa

Chahdrott Djavann est née en 1967 en Iran. Elle vit à Paris depuis 1993. Je viens d’ailleurs, son premier roman, est publié en 2002, qu’elle écrit directement en français, langue qu’elle a apprise en arrivant en France. Ce livre court raconte, par fragments, vingt ans de sa vie, de sa prime enfance à son premier retour en Iran en 1998. Elle commence par évoquer sa première passion : l’écriture, y compris l’acte physique d’écrire, qui consiste à tracer soigneusement les lettres à l’encre sur le papier, transmise par son père qui, pourtant, n’était pas un écrivain, et sa quasi certitude qu’un jour, elle ne ferait qu’écrire.
Elle dit ses premières déceptions à l’école devant la pauvreté des lectures qu’on lui propose et ses désirs insatisfaits. « C’est ainsi, dit-elle, que je suis devenue une interdite, interdite d’écriture, interdite de parole, interdite de pensée. »
Elle se rappelle aussi sa rencontre avec la langue française : « Cette langue a accueilli mon histoire, mon passé, mon enfance, mes souvenirs et mes blessures. Elle m’a adoptée. Je l’ai adoptée. Mais, quels que soient nos efforts mutuels, les vingt-quatre ans que j’ai vécus sans elle laisseront à jamais une lacune en moi. Une lacune qui n’est pas un vide. Une lacune remplie de langue persane. Et c’est pour cela qu’il y aura toujours du persan dans mon français. »
En 1978, elle vit à Téhéran et elle a douze ans. Ce sont les prémisses de la Révolution et les derniers mois du règne du Chah, l’époque des manifestations massives dans les rues, des répressions féroces, des écoles fermées, des discussions passionnées. Le 16 janvier 1979, le Chah quitte le pays. Le 1er février, Khomeyni, réfugié en France, arrive à Téhéran en vainqueur. La liberté enfin, pensent certains.
Chahdrott se lie d’une très forte amitié avec Sara et Mahsa, deux camarades d’école issues de milieux plutôt éclairés, aux fortes personnalités. Pourtant, à l’école, l’ambiance a changé. Les enseignantes sont remplacées par des femmes plus strictes, austères qui font scander aux jeunes élèves des slogans en faveur de Khomeyni. Certains manuels scolaires, jugés trop subversifs par le nouveau pouvoir, sont supprimés. Les lois religieuses sont instaurées dans les écoles, la salle de spectacle devient une mosquée. Les vêtements des femmes s’allongent.
Chahdrott, Sara et Mahsa militent cependant à l’association des étudiants communistes à l’insu de leurs parents, tandis que l’islam de Khomeyni installe sa chape sur le pays et multiplie les interdictions, l’espionnage des citoyens, les fouilles et les arrestations arbitraires.
A cause de leurs activités politiques, les trois amies sont séparées. Les mollahs viennent dans les écoles dispenser leurs leçons de morale islamique, appellent à la délation des citoyens et des élèves désobéissants. Mahsa est arrêtée. Puis Sara disparaît à son tour avec ses parents, du jour au lendemain.

En 1983, Chahdrott a dix-sept ans et passe le concours d’entrée à l’université. Toutes les femmes sont désormais voilées dans le pays et elles portent toutes le pantalon, le manteau noir boutonne jusqu’au cou et le petit tchador noir. Son grand-père meurt. Puis elle part en 1986 étudier à Bandar Abbas, le port le plus important du golfe Persique, à la frontière des Emirats Arabes unis, surnommé le « Texas de l’Iran ». C’est une ville hors-la-loi, où règnent en maîtresses les grandes et riches familles traditionnelles, l’un des centres du trafic des produits de contrebande que le régime islamique ne parvient pas à contrôler.
« Au bord de la mer, la brise fait voler le voile des femmes pour caresser voluptueusement leur cou. C’est fou comme l’interdit nous apprend à jouir de peu. La révolution, en fait, n’a rien inventé. L’islam s’était bien avant elle emparé du corps féminin. Dans les quartiers populaires, certaines femmes sont dissimulées entièrement sous le noir. Outre le grand tchador épais qui couvre la tête jusqu’aux pieds, elles portent un masque noir qu’on appelle communément « corbeau », à cause de son grand nez saillant. […] A travers les fentes du masque, les prunelles ne cessent de s’agiter, lucioles affolées, et mettent mal à l’aise celui qui voudrait les fixer pour y chercher un regard. »
Chahdrott Djavann raconte sa vie à la cité universitaire où filles et garçons cohabitent dans le même bâtiment, séparés seulement par une simple cloison, où ils se côtoient, flirtent ou jouent avec les interdits. « Le secret du régime islamique, c’est qu’il assure le triomphe de l’interdit. »
A cette occasion, elle évoque l’incroyable discours du Président de la République, l’ayatollah Rafsandjani, sur le mariage temporaire, qui fit beaucoup de bruit. « Découvrant que les jeunes gens avaient des besoins sexuels mais pas d’argent, il les invitait à se marier temporairement. Le mariage temporaire, reconnu par l’islam, suppose le consentement de deux partenaires qui souscrivent un contrat et se retrouvent du même coup mariés pour une durée limitée qui peut se réduire à quelques jours, voire un jour ou une heure pour servir de paravent à la prostitution. Rafsandjani se montrait vraiment large d’idées, allant même jusqu’à dire que l’initiative de la proposition pouvait venir des filles si les garçons se montraient trop timides. Le lendemain, on ne parlait que de ça dans les journaux … et à l’université. »
A Bandar Abbas, elle suit un stage à l’hôpital au service d’obstétrique. Là, elle assiste à une scène déchirante au centre de laquelle une fillette de treize ans, admise à l’hôpital pour une fausse couche. Elle était enceinte de quatre mois ! Elle refuse désespérément de dire ce qui lui est arrivé et la doctoresse qui s’occupe d’elle à du mal à comprendre le drame qu’elle vient de vivre. C’est une femme de son village qui explique que l’homme qui l’a mise enceinte ne peut pas l’épouser parce que c’est son oncle maternel... Deux membres du comité islamique l’attendent dans la cour. « Bon, tout ce scandale se terminera par quatre-vingts coups de fouet et le mariage imposé, c’est le tarif, nous affirme la doctoresse. »

Chahdrott quitte l’Iran en 1993 et s’installe à Paris. Elle revient dans sa ville natale en 1998 et revoit sa mère pour la première fois. Elle retrouve une ville énorme : « Téhéran déborde de monde, de voitures, de bidonvilles, de périphériques, de pollution, de quartiers pauvres, de mendiants, de jeunes désoeuvrés, de drogués. » Elle revoit ses amis, assiste à des réceptions somptueuses dans les belles propriétés des quartiers riches du nord de la ville où la bonne société mène une vie dorée, où les fils des ayatollahs se sont considérablement enrichis et savent faire des entorses à la morale islamique.
« Notre hôtesse apparaît : scintillante d’or et de diamants, une de ces fausses créatures blondes au sourire appliqué et aux gestes artificiellement distingués. […] Nous pénétrons dans un salon de dimensions imposantes éclairé par un grand lustre en cristal. Plusieurs ensembles de meubles de style, repoussés contre le mur, laissent à découvert le gigantesque tapis de Tabriz que foulent orgueilleusement les talons aiguilles des femmes toutes couvertes d’or et de diamants. Les hommes eux aussi ont des allures de copies conformes : leur coupe de cheveux, leurs vêtements rappellent les derniers acteurs américains. Quelques filles dansent au milieu. D’autres, assises, les regardent. Certaines discutent discrètement pour ne pas perturber le spectacle. Les hommes, en majorité debout, verre de whisky à la main, observent d’un œil expert celles qui dansent et apprécient la prestation. »
Elle évoque le plaisir qu’elle a à revoir ses amis, mais aussi la corruption qui règne dans sa ville, l’argent qu’il faut donner aux agents d’Allah pour acheter leur silence si l’on a bu de l’alcool par exemple, ses amies femmes qui doivent lutter chaque jour pour exister, prêtes à épouser des Iraniens vivant à l’étranger pour quitter le pays.
« Golnaze a beaucoup de talent et une sensibilité d’artiste. Elle est peintre, enfin elle peint. C’est difficile d’être peintre en Iran, surtout pour les filles. D’ailleurs il est difficile d’être quoi que ce soit pour une fille. En Iran, qui dit femme dit mère ; être femme, c’est être mère. Et une fois mère, on n’est plus rien d’autre. »
Elle revoit enfin son amie Mahsa, après des années de séparation. Son arrestation au début de la Révolution et les années d’emprisonnement subies semblent avoir eu raison de l’énergie et de la conviction de sa jeunesse. Elle enseigne dans une école d’un quartier très pauvre de la ville et s’apprête à épouser un islamiste ! « Le mariage d’une ardente communiste avec un islamiste, quelle ironie du sort ! »
Enfin, avant de repartir en France, elle fait un court séjour à Arak, une ville lugubre située à 200 kilomètres de Téhéran où, pour ses recherches universitaires, elle veut filmer et interviewer des élèves, ce que les autorités lui refusent d’ailleurs nettement. Elle assiste dans la rue à une scène violente qui conduit à la mort d’une petite fille, Parvaneh, piétinée par les « pasdaran », les soldats de Dieu...

Catherine Gentile
(octobre 2007)

Catherine Gentile est documentaliste, formatrice en littérature jeunesse, présidente de l'Association du Festival du Livre de jeunesse et de bande dessinée de la ville de Cherbourg-Octeville et auteur de Bulles en stock (Bibliographie sélective et commentée de bandes dessinées, ed. Cedis, 1999) ; elle a aussi chroniqué littérature de jeunesse et bande dessinée dans la revue Inter CDI pendant plus de quinze ans.

 

www.autrement.com

www.gallimard.fr

 

Pour en savoir plus sur l’Iran, d’autres livres intéressants :

Tajadod, Nahal. – Passeport à l’iranienne. – Jean-Claude Lattès, 2007

Goli Taraghi
Les trois bonnes - Actes Sud, 2004

Mohsen Makhmalbâf
Le jardin de cristal - Serpent à Plumes, 2003

Dowlatabadi
Cinq histoires cruelles - Gallimard, 2002

Que pense Allah de l'Europe ?
de Chahdortt Djavann - Gallimard, 2004

Bozorg Alavi
Danse macabre - L'Aube, 2004

Collectif. - Les Jardins de solitude. – 1001 nuits

Coville, Thierry. – Iran, la révolution invisible. – La Découverte, 2007

Djavann, Chahdortt. – Bas les voiles ! – Gallimard, 2003 (Hors série connaissances)

Djavann, Chahdortt. – Autoportrait de l’autre. – Sabine Wepieser, 2004

Ebadi, Shirin. – Iranienne et libre. – La Découverte

Hedayat, Sadeq. – Trois gouttes de sang. – Phébus