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Lire
aussi
Que pense Allah de l'Europe ?
(Gallimard, 2004)
Chahdortt
Djavann revient de loin
Chahdortt Djavann
vient d'ailleurs, mais nous livre son premier roman dans un français
parfaitement maîtrisé, une langue qui l'a "adoptée"
en 1993, quand elle s'installe en France. L'auteure est le pur produit
de deux cultures, persane et occidentale, nullement incompatibles
: vingt-quatre années en Iran, sa terre natale, puis le reste
de sa vie en France, pays d'accueil ; la langue française
l'a accueillie et lui permet aujourd'hui de faire le récit
de son adolescence iranienne, par instants déchirante, une
période marquée par une "schizophrénie"
volontaire, qui permet à la jeune fille de paraître
se conformer à la loi religieuse, tout en fomentant une rébellion
intime virulente.
En janvier 1979, le chah quitte l'Iran, chassé par le peuple
qui croit que la révolution et le temps des libertés
est enfin venu ; quelques jours plus tard, Khomeyni "débarquait
à Téhéran en vainqueur" ; la narratrice
a 12 ans et avec ses amies Sara et Mahsa, elle rejoint des groupes
d'étudiants qui luttent pour la liberté. L'illusoire
liberté est de courte durée, et bientôt, le
régime islamique de l'imam Khomeyni pénètre
dans les écoles et les universités : arrestations
arbitraires, disparitions mystérieuses, manuels scolaires
supprimés, slogans anti-américains à réciter
chaque matin, leçons de morale... Puis vient le temps de
son séjour à Bandar Abbas, le "Texas de l'Iran",
où les étudiants passent leur temps non pas à
se préoccuper de leurs études, mais à tenter
de trouver des moyens pour déjouer la surveillance des gardiens
de l'Islam qui, kalachnikov à l'épaule, veillent à
ce que les filles et les garçons ne puissent communiquer...
Paradoxalement, explique-t-elle : "Le secret du régime
islamique, c'est qu'il assure le triomphe de l'interdit. L'interdit
était notre véritable maître, car nous ne pensions
qu'à lui."
Dans
ce roman autobiographique intelligent et poignant, qui fait
écho à Persepolis
de Marjane Satrapi (le Tome 3 est sorti en septembre 2002),
l'auteure raconte ces années avec pudeur et dignité,
tout en dénonçant les absurdités et la
perversité du régime (par exemple, le "mariage
temporaire", imaginé par un ayatollah "humaniste",
qui reconnaît que les étudiants sans le sou ont
eux aussi des besoins sexuels...), les hypocrisies du système
et le voile qui, loin de "libérer" les femmes,
"affiche une sexualité coupable",
montre du doigt les êtres à stigmatiser... Après
l'exil choisi, vient le temps du retour en Iran, pour un mois
de vacances, en 1998 : une période douloureuse et touchante,
où la narratrice redécouvre son pays avec des
yeux d'étrangère (là aussi, elle vient
"d'ailleurs"...), tout en tentant de se réadapter,
en vain, au pays : "une semaine plus tard, j'étais
chez moi" dit-elle en guise de dénouement,
"Dans ma chambre. A Paris."
B.
Longre
(mars 2003)
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De
Téhéran à Paris et vice-versa
Chahdrott Djavann
est née en 1967 en Iran. Elle vit à Paris depuis 1993.
Je viens d’ailleurs, son premier
roman, est publié en 2002, qu’elle écrit directement
en français, langue qu’elle a apprise en arrivant en
France. Ce livre court raconte, par fragments, vingt ans de sa vie,
de sa prime enfance à son premier retour en Iran en 1998.
Elle commence par évoquer sa première passion : l’écriture,
y compris l’acte physique d’écrire, qui consiste
à tracer soigneusement les lettres à l’encre
sur le papier, transmise par son père qui, pourtant, n’était
pas un écrivain, et sa quasi certitude qu’un jour,
elle ne ferait qu’écrire.
Elle dit ses premières déceptions à l’école
devant la pauvreté des lectures qu’on lui propose et
ses désirs insatisfaits. « C’est ainsi, dit-elle,
que je suis devenue une interdite, interdite d’écriture,
interdite de parole, interdite de pensée. »
Elle se rappelle aussi sa rencontre avec la langue française
: « Cette langue a accueilli mon histoire, mon passé,
mon enfance, mes souvenirs et mes blessures. Elle m’a adoptée.
Je l’ai adoptée. Mais, quels que soient nos efforts
mutuels, les vingt-quatre ans que j’ai vécus sans elle
laisseront à jamais une lacune en moi. Une lacune qui n’est
pas un vide. Une lacune remplie de langue persane. Et c’est
pour cela qu’il y aura toujours du persan dans mon français.
»
En 1978, elle vit à Téhéran et elle a douze
ans. Ce sont les prémisses de la Révolution et les
derniers mois du règne du Chah, l’époque des
manifestations massives dans les rues, des répressions féroces,
des écoles fermées, des discussions passionnées.
Le 16 janvier 1979, le Chah quitte le pays. Le 1er février,
Khomeyni, réfugié en France, arrive à Téhéran
en vainqueur. La liberté enfin, pensent certains.
Chahdrott se lie d’une très forte amitié avec
Sara et Mahsa, deux camarades d’école issues de milieux
plutôt éclairés, aux fortes personnalités.
Pourtant, à l’école, l’ambiance a changé.
Les enseignantes sont remplacées par des femmes plus strictes,
austères qui font scander aux jeunes élèves
des slogans en faveur de Khomeyni. Certains manuels scolaires, jugés
trop subversifs par le nouveau pouvoir, sont supprimés. Les
lois religieuses sont instaurées dans les écoles,
la salle de spectacle devient une mosquée. Les vêtements
des femmes s’allongent.
Chahdrott, Sara et Mahsa militent cependant à l’association
des étudiants communistes à l’insu de leurs
parents, tandis que l’islam de Khomeyni installe sa chape
sur le pays et multiplie les interdictions, l’espionnage des
citoyens, les fouilles et les arrestations arbitraires.
A cause de leurs activités politiques, les trois amies sont
séparées. Les mollahs viennent dans les écoles
dispenser leurs leçons de morale islamique, appellent à
la délation des citoyens et des élèves désobéissants.
Mahsa est arrêtée. Puis Sara disparaît à
son tour avec ses parents, du jour au lendemain.
En 1983, Chahdrott
a dix-sept ans et passe le concours d’entrée à
l’université. Toutes les femmes sont désormais
voilées dans le pays et elles portent toutes le pantalon,
le manteau noir boutonne jusqu’au cou et le petit tchador
noir. Son grand-père meurt. Puis elle part en 1986 étudier
à Bandar Abbas, le port le plus important du golfe Persique,
à la frontière des Emirats Arabes unis, surnommé
le « Texas de l’Iran ». C’est une ville
hors-la-loi, où règnent en maîtresses les grandes
et riches familles traditionnelles, l’un des centres du trafic
des produits de contrebande que le régime islamique ne parvient
pas à contrôler.
« Au bord de la mer, la brise fait voler le voile des
femmes pour caresser voluptueusement leur cou. C’est fou comme
l’interdit nous apprend à jouir de peu. La révolution,
en fait, n’a rien inventé. L’islam s’était
bien avant elle emparé du corps féminin. Dans les
quartiers populaires, certaines femmes sont dissimulées entièrement
sous le noir. Outre le grand tchador épais qui couvre la
tête jusqu’aux pieds, elles portent un masque noir qu’on
appelle communément « corbeau », à cause
de son grand nez saillant. […] A travers les fentes du masque,
les prunelles ne cessent de s’agiter, lucioles affolées,
et mettent mal à l’aise celui qui voudrait les fixer
pour y chercher un regard. »
Chahdrott Djavann raconte sa vie à la cité universitaire
où filles et garçons cohabitent dans le même
bâtiment, séparés seulement par une simple cloison,
où ils se côtoient, flirtent ou jouent avec les interdits.
« Le secret du régime islamique, c’est qu’il
assure le triomphe de l’interdit. »
A cette occasion, elle évoque l’incroyable discours
du Président de la République, l’ayatollah Rafsandjani,
sur le mariage temporaire, qui fit beaucoup de bruit. « Découvrant
que les jeunes gens avaient des besoins sexuels mais pas d’argent,
il les invitait à se marier temporairement. Le mariage temporaire,
reconnu par l’islam, suppose le consentement de deux partenaires
qui souscrivent un contrat et se retrouvent du même coup mariés
pour une durée limitée qui peut se réduire
à quelques jours, voire un jour ou une heure pour servir
de paravent à la prostitution. Rafsandjani se montrait vraiment
large d’idées, allant même jusqu’à
dire que l’initiative de la proposition pouvait venir des
filles si les garçons se montraient trop timides. Le lendemain,
on ne parlait que de ça dans les journaux … et à
l’université. »
A Bandar Abbas, elle suit un stage à l’hôpital
au service d’obstétrique. Là, elle assiste à
une scène déchirante au centre de laquelle une fillette
de treize ans, admise à l’hôpital pour une fausse
couche. Elle était enceinte de quatre mois ! Elle refuse
désespérément de dire ce qui lui est arrivé
et la doctoresse qui s’occupe d’elle à du mal
à comprendre le drame qu’elle vient de vivre. C’est
une femme de son village qui explique que l’homme qui l’a
mise enceinte ne peut pas l’épouser parce que c’est
son oncle maternel... Deux membres du comité islamique l’attendent
dans la cour. « Bon, tout ce scandale se terminera par
quatre-vingts coups de fouet et le mariage imposé, c’est
le tarif, nous affirme la doctoresse. »
Chahdrott quitte
l’Iran en 1993 et s’installe à Paris. Elle revient
dans sa ville natale en 1998 et revoit sa mère pour la première
fois. Elle retrouve une ville énorme : « Téhéran
déborde de monde, de voitures, de bidonvilles, de périphériques,
de pollution, de quartiers pauvres, de mendiants, de jeunes désoeuvrés,
de drogués. » Elle revoit ses amis, assiste à
des réceptions somptueuses dans les belles propriétés
des quartiers riches du nord de la ville où la bonne société
mène une vie dorée, où les fils des ayatollahs
se sont considérablement enrichis et savent faire des entorses
à la morale islamique.
« Notre hôtesse apparaît : scintillante d’or
et de diamants, une de ces fausses créatures blondes au sourire
appliqué et aux gestes artificiellement distingués.
[…] Nous pénétrons dans un salon de dimensions
imposantes éclairé par un grand lustre en cristal.
Plusieurs ensembles de meubles de style, repoussés contre
le mur, laissent à découvert le gigantesque tapis
de Tabriz que foulent orgueilleusement les talons aiguilles des
femmes toutes couvertes d’or et de diamants. Les hommes eux
aussi ont des allures de copies conformes : leur coupe de cheveux,
leurs vêtements rappellent les derniers acteurs américains.
Quelques filles dansent au milieu. D’autres, assises, les
regardent. Certaines discutent discrètement pour ne pas perturber
le spectacle. Les hommes, en majorité debout, verre de whisky
à la main, observent d’un œil expert celles qui
dansent et apprécient la prestation. »
Elle évoque le plaisir qu’elle a à revoir ses
amis, mais aussi la corruption qui règne dans sa ville, l’argent
qu’il faut donner aux agents d’Allah pour acheter leur
silence si l’on a bu de l’alcool par exemple, ses amies
femmes qui doivent lutter chaque jour pour exister, prêtes
à épouser des Iraniens vivant à l’étranger
pour quitter le pays.
« Golnaze a beaucoup de talent et une sensibilité
d’artiste. Elle est peintre, enfin elle peint. C’est
difficile d’être peintre en Iran, surtout pour les filles.
D’ailleurs il est difficile d’être quoi que ce
soit pour une fille. En Iran, qui dit femme dit mère ; être
femme, c’est être mère. Et une fois mère,
on n’est plus rien d’autre. »
Elle revoit enfin son amie Mahsa, après des années
de séparation. Son arrestation au début de la Révolution
et les années d’emprisonnement subies semblent avoir
eu raison de l’énergie et de la conviction de sa jeunesse.
Elle enseigne dans une école d’un quartier très
pauvre de la ville et s’apprête à épouser
un islamiste ! « Le mariage d’une ardente communiste
avec un islamiste, quelle ironie du sort ! »
Enfin, avant de repartir en France, elle fait un court séjour
à Arak, une ville lugubre située à 200 kilomètres
de Téhéran où, pour ses recherches universitaires,
elle veut filmer et interviewer des élèves, ce que
les autorités lui refusent d’ailleurs nettement. Elle
assiste dans la rue à une scène violente qui conduit
à la mort d’une petite fille, Parvaneh, piétinée
par les « pasdaran », les soldats de Dieu...
Catherine
Gentile
(octobre 2007)
Catherine
Gentile est documentaliste, formatrice en littérature
jeunesse, présidente de l'Association du Festival du Livre
de jeunesse et de bande dessinée de la ville de Cherbourg-Octeville
et auteur de Bulles en stock (Bibliographie
sélective et commentée de bandes dessinées,
ed. Cedis, 1999) ; elle a aussi chroniqué littérature
de jeunesse et bande dessinée dans la revue Inter CDI pendant
plus de quinze ans.

www.autrement.com
www.gallimard.fr
Pour
en savoir plus sur l’Iran, d’autres livres intéressants
:
Tajadod,
Nahal. – Passeport à l’iranienne. –
Jean-Claude Lattès, 2007
Goli
Taraghi
Les trois bonnes - Actes Sud, 2004
Mohsen
Makhmalbâf
Le jardin de cristal - Serpent à Plumes, 2003
Dowlatabadi
Cinq histoires cruelles - Gallimard, 2002
Que
pense Allah de l'Europe ?
de Chahdortt Djavann - Gallimard, 2004
Bozorg
Alavi
Danse macabre - L'Aube, 2004
Collectif.
- Les Jardins de solitude. – 1001 nuits
Coville,
Thierry. – Iran, la révolution invisible. – La
Découverte, 2007
Djavann,
Chahdortt. – Bas les voiles ! – Gallimard, 2003 (Hors
série connaissances)
Djavann,
Chahdortt. – Autoportrait de l’autre. – Sabine
Wepieser, 2004
Ebadi,
Shirin. – Iranienne et libre. – La Découverte
Hedayat,
Sadeq. – Trois gouttes de sang. – Phébus
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