Revue DITS
Quatrième année/automne-hiver 2006. N°7 « Dépeindre ».

 

 

Cette publication semestrielle du MAC's allie l’approche spécialisée à la médiation envers le grand public. Chaque numéro s’articule autour d’une thématique qui engage le lecteur à découvrir les multiples aspects et tendances de l’art contemporain. DITS offre des articles de référence à la pointe de l’actualité qui renvoient le lecteur moins averti à un lexique définissant termes et références spécifiques. Cette revue propose également des pages éducatives et ludiques spécialement conçues pour les jeunes.

 

Le seul sens qui soit va du langage humain vers le monde

Décrire ou dépeindre, les deux entreprises se manquent l’une l’autre : décrire et dépeindre, c’est rater quelque chose. Ce quelque chose de raté, c’est la vérité, autrement dit l’adéquation de l’intellect à la chose. Ce raté s’effectue au bénéfice d’un gain. Ce gain est un ajout de sens. En échouant à décrire exactement une chose imagée avec des mots ; en échouant à dépeindre le réel avec du langage, on se heurte à l’incommensurabilité de deux systèmes d’expression différents et distincts : signe linguistique et signe iconique sont d’une autre nature. D’une façon générale, le signe est à la fois en-deçà et au-delà du réel : il ne fait que désigner le réel qui y prend la forme d’un simple référent ; et il ajoute au réel un signifié, c’est-à-dire du sens. Le signe (mot, image, note de musique…) est moins et plus que le réel. Il se définit et signifie dans cet écart. Par exemple, pour décrire avec des mots une peinture, je ne peux avoir recours qu’à des pis-aller, du plus concis - « ceci est un tableau » - au plus technique – « c’est un tableau de telles dimensions, de tel auteur, réalisé à telle date, conservé dans tel musée, sur tel support » – en passant par le plus enclin à l’ekphrasis. Jamais une combinaison de mots, si longue soit elle, ne pourra être équivalente à une image en deux dimensions. Si je cherche maintenant à confronter le langage non plus à l’image mais au réel, même problème : une combinaison de mots, si longue soit elle, ne pourra être équivalente à un réel fourmillant de perceptions et multiple dans ses dimensions spatio-temporelles.

Pour Frédéric Paul, auteur d’un article dans le numéro de la revue DITS consacré à «Dépeindre», « le chemin mène toujours du réel au langage, puis du langage à un réel reconfiguré par lui. En principe, donc la description se donne pour rien. Elle accompagne, elle dit, elle montre et elle s’efface aussitôt », alors que précisément le seul sens qui soit va du langage humain vers le monde. « Décrire » se fait passer pour rien, mais ce n’est pas rien. Décrire semble être une activité objective. Cette apparence est trompeuse. Décrire c’est faire croire que les choses se décrivent d’elles-mêmes. C’est une illusion d’effacement, de transparence, de neutralité. Décrire c’est feindre la facilité, maquiller la peine de l’homme au travail, dissimuler les traits de l’effort sous un masque serein. Décrire c’est faire croire que tout est donné et rien n’est construit.

Si l’on remet les choses dans le bon sens : le seul sens qui soit va de l’homme vers le monde, il faut le répéter. Décrire c’est tout ce qui est pour moi. Une chose existe pour l’homme si et seulement s’il la décrit c’est-à-dire s’il (se) la représente (en images, en pensées, en mots, en rêves, peu importe). Décrire c’est nommer les choses c’est-à-dire les faire exister. On nomme les choses et on se nomme soi-même : « penser, c’est dire Je », se décrire. « L’enfant est comme séparé du spectacle de la nature, et ne commence jamais par s’en approcher tout seul ; on le lui montre et on le lui nomme. C’est donc à travers l’ordre humain qu’il connaît toute chose ; et c’est certainement de l’ordre humain qu’il prend l’idée de lui-même, car on le nomme, et on le désigne à lui-même, comme on lui désigne les autres » . Dire Je c’est me décrire comme différent des autres choses que je nomme et c’est me décrire comme celui qui nomme les choses. Tout découle de ce pouvoir du langage à partir de quoi tout est possible : la capacité de dire est infinie, elle peut même dire son incapacité : « je n’arrive justement pas à décrire le réel ou une image avec des mots ». Je donne du sens aux choses. L’homme met du sens dans chaque chose. Le sens ne préexiste pas à l’homme et ses mots. Ce sont les mots qui créent et font naître le sens. L’homme est fondamentalement anthropocentriste. Il n’est pas nombriliste dans le sens où il rapporterait tout à lui, où tout serait centré sur lui. L’anthropocentrisme est précisément le contraire : tout part de l’être humain qui est le centre à partir duquel tout existe c’est-à-dire sort de soi et, en l’occurrence, de lui. Le monde n’existe que pour lui. L’homme est une force centrifuge : à partir de lui, le sens va aux choses.

Toute description est mensongère, précisément parce qu’elle vise un idéal de vérité tandis qu’elle doit faire avec une inadéquation essentielle entre la chose et l’intellect, et surtout parce qu’elle exhibe le premier tout en dissimulant la seconde. La description est un miroir aux alouettes. Par là, toute description est fiction, puisque réalisme, objectivité, neutralité ne sont pas de son ressort, contrairement à ce qu’affirme Frédéric Paul : « Ainsi, d’une entreprise fondée sur le souci de réalisme, peut-on basculer par simple atténuation ou par simple exagération du côté de l’affabulation, puis franchement de la fiction ». Certes, la description est une entreprise fondée sur le souci de réalisme, mais elle n’est pas « réaliste » (aurait-on ainsi accès au réel ? par quel moyen ? de quel réel parle Frédéric Paul ? ce réel existe-t-il ou joue-t-il un simple rôle de présupposé ?). De même, comme le souligne justement Anne Nandrin, auteur d’un article de ce numéro, intitulé « Regard d’aveugle » : « Aucun homme […] ne voit, n’entend, ne sent les choses de la même manière. Il n’existe pas de notion de ‘pur visuel’ et une différence s’impose entre ‘sensation’ visuelle et ‘perception’ visuelle. La première résulte de la formation d’une image sur la rétine, la deuxième implique une tentative d’interprétation de l’environnement. Entre l’œil et le monde, il y a toujours un troisième élément : ce ‘quelque chose’ qu’on pourrait appeler le sens, sa signification que nous attribuons aux choses. »

Frédéric Paul poursuit : « Et comme il n’est pas sûr que l’on puisse se passer d’images, comme toute image est réputée porteuse d’une signification, on suivra cette pente naturelle par laquelle il faut tout expliquer. » Quelques remarques, pour finir : On ne peut se passer d’images, et tous ces mots ne sont aussi que des images. Comme le remarquait Foucault à propos de « Ceci n’est pas une pipe » de Magritte, le texte est fait du même trait que le dessin représentant une pipe. « Le titre ne contredit pas le dessin ; il affirme autrement », précisait Magritte. L’image n’a pas usurpé sa réputation. On suivra cette pente culturelle…
…par laquelle on ne peut qu’expliquer, ou se taire.

Louise Charbonnier
(mars 2007)

Louise Charbonnier est doctorante, allocataire de recherche et monitrice en Sciences de l'Information et de la Communication à l'Université Lumière Lyon 2. Ses thématiques de prédilection sont le dispositif iconique, la photographie et le rapport entre réel et fiction à l'oeuvre dans les dispositifs de représentation par l'image. Elle est l'auteur de deux travaux de recherche sur le cadre rectangulaire qui délimite la majorité des appareils de communication visuelle qui nous entourent.

 

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