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Cette
publication semestrielle du MAC's allie l’approche
spécialisée à la médiation envers le
grand public. Chaque numéro s’articule autour d’une
thématique qui engage le lecteur à découvrir
les multiples aspects et tendances de l’art contemporain.
DITS offre des articles de référence à la pointe
de l’actualité qui renvoient le lecteur moins averti
à un lexique définissant termes et références
spécifiques. Cette revue propose également des pages
éducatives et ludiques spécialement conçues
pour les jeunes.
Le
seul sens qui soit va du langage humain vers le monde
Décrire
ou dépeindre, les deux entreprises se manquent l’une
l’autre : décrire et dépeindre, c’est
rater quelque chose. Ce quelque chose de raté, c’est
la vérité, autrement dit l’adéquation
de l’intellect à la chose. Ce raté s’effectue
au bénéfice d’un gain. Ce gain est un ajout
de sens. En échouant à décrire exactement une
chose imagée avec des mots ; en échouant à
dépeindre le réel avec du langage, on se heurte à
l’incommensurabilité de deux systèmes d’expression
différents et distincts : signe linguistique et signe iconique
sont d’une autre nature. D’une façon générale,
le signe est à la fois en-deçà et au-delà
du réel : il ne fait que désigner le réel qui
y prend la forme d’un simple référent ; et il
ajoute au réel un signifié, c’est-à-dire
du sens. Le signe (mot, image, note de musique…) est moins
et plus que le réel. Il se définit et signifie dans
cet écart. Par exemple, pour décrire avec des mots
une peinture, je ne peux avoir recours qu’à des pis-aller,
du plus concis - « ceci est un tableau » - au plus technique
– « c’est un tableau de telles dimensions, de
tel auteur, réalisé à telle date, conservé
dans tel musée, sur tel support » – en passant
par le plus enclin à l’ekphrasis. Jamais une
combinaison de mots, si longue soit elle, ne pourra être équivalente
à une image en deux dimensions. Si je cherche maintenant
à confronter le langage non plus à l’image mais
au réel, même problème : une combinaison de
mots, si longue soit elle, ne pourra être équivalente
à un réel fourmillant de perceptions et multiple dans
ses dimensions spatio-temporelles.
Pour Frédéric
Paul, auteur d’un article dans le numéro de
la revue DITS consacré à «Dépeindre»,
« le chemin mène toujours du réel au langage,
puis du langage à un réel reconfiguré par lui.
En principe, donc la description se donne pour rien. Elle accompagne,
elle dit, elle montre et elle s’efface aussitôt »,
alors que précisément le seul sens qui soit va du
langage humain vers le monde. « Décrire » se
fait passer pour rien, mais ce n’est pas rien. Décrire
semble être une activité objective. Cette apparence
est trompeuse. Décrire c’est faire croire que les choses
se décrivent d’elles-mêmes. C’est une illusion
d’effacement, de transparence, de neutralité. Décrire
c’est feindre la facilité, maquiller la peine de l’homme
au travail, dissimuler les traits de l’effort sous un masque
serein. Décrire c’est faire croire que tout est donné
et rien n’est construit.
Si l’on
remet les choses dans le bon sens : le seul sens qui soit va de
l’homme vers le monde, il faut le répéter. Décrire
c’est tout ce qui est pour moi. Une chose existe pour l’homme
si et seulement s’il la décrit c’est-à-dire
s’il (se) la représente (en images, en pensées,
en mots, en rêves, peu importe). Décrire c’est
nommer les choses c’est-à-dire les faire exister. On
nomme les choses et on se nomme soi-même : « penser,
c’est dire Je », se décrire. « L’enfant
est comme séparé du spectacle de la nature, et ne
commence jamais par s’en approcher tout seul ; on le lui montre
et on le lui nomme. C’est donc à travers l’ordre
humain qu’il connaît toute chose ; et c’est certainement
de l’ordre humain qu’il prend l’idée de
lui-même, car on le nomme, et on le désigne à
lui-même, comme on lui désigne les autres »
. Dire Je c’est me décrire comme différent des
autres choses que je nomme et c’est me décrire comme
celui qui nomme les choses. Tout découle de ce pouvoir du
langage à partir de quoi tout est possible : la capacité
de dire est infinie, elle peut même dire son incapacité
: « je n’arrive justement pas à décrire
le réel ou une image avec des mots ». Je donne
du sens aux choses. L’homme met du sens dans chaque chose.
Le sens ne préexiste pas à l’homme et ses mots.
Ce sont les mots qui créent et font naître le sens.
L’homme est fondamentalement anthropocentriste. Il n’est
pas nombriliste dans le sens où il rapporterait tout à
lui, où tout serait centré sur lui. L’anthropocentrisme
est précisément le contraire : tout part de l’être
humain qui est le centre à partir duquel tout existe c’est-à-dire
sort de soi et, en l’occurrence, de lui. Le monde n’existe
que pour lui. L’homme est une force centrifuge : à
partir de lui, le sens va aux choses.
Toute description
est mensongère, précisément parce qu’elle
vise un idéal de vérité tandis qu’elle
doit faire avec une inadéquation essentielle entre la chose
et l’intellect, et surtout parce qu’elle exhibe le premier
tout en dissimulant la seconde. La description est un miroir aux
alouettes. Par là, toute description est fiction, puisque
réalisme, objectivité, neutralité ne sont pas
de son ressort, contrairement à ce qu’affirme Frédéric
Paul : « Ainsi, d’une entreprise fondée sur
le souci de réalisme, peut-on basculer par simple atténuation
ou par simple exagération du côté de l’affabulation,
puis franchement de la fiction ». Certes, la description
est une entreprise fondée sur le souci de réalisme,
mais elle n’est pas « réaliste » (aurait-on
ainsi accès au réel ? par quel moyen ? de quel réel
parle Frédéric Paul ? ce réel existe-t-il ou
joue-t-il un simple rôle de présupposé ?). De
même, comme le souligne justement Anne Nandrin,
auteur d’un article de ce numéro, intitulé «
Regard d’aveugle » : « Aucun homme […]
ne voit, n’entend, ne sent les choses de la même manière.
Il n’existe pas de notion de ‘pur visuel’ et une
différence s’impose entre ‘sensation’ visuelle
et ‘perception’ visuelle. La première résulte
de la formation d’une image sur la rétine, la deuxième
implique une tentative d’interprétation de l’environnement.
Entre l’œil et le monde, il y a toujours un troisième
élément : ce ‘quelque chose’ qu’on
pourrait appeler le sens, sa signification que nous attribuons aux
choses. »
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Frédéric
Paul poursuit : « Et comme il n’est pas sûr
que l’on puisse se passer d’images, comme toute
image est réputée porteuse d’une signification,
on suivra cette pente naturelle par laquelle il faut tout expliquer.
» Quelques remarques, pour finir : On
ne peut se passer d’images, et tous ces mots ne sont aussi
que des images. Comme le remarquait Foucault à propos
de « Ceci n’est pas une pipe » de
Magritte, le texte est fait du même trait que le dessin
représentant une pipe. « Le titre ne contredit
pas le dessin ; il affirme autrement », précisait
Magritte. L’image n’a pas usurpé sa réputation.
On suivra cette pente culturelle…
…par laquelle on ne peut qu’expliquer, ou se taire. |
Louise
Charbonnier
(mars 2007)
Louise
Charbonnier est doctorante, allocataire de recherche
et monitrice en Sciences de l'Information et de la Communication
à l'Université Lumière Lyon 2. Ses thématiques
de prédilection sont le dispositif iconique, la photographie
et le rapport entre réel et fiction à l'oeuvre dans
les dispositifs de représentation par l'image. Elle est l'auteur
de deux travaux de recherche sur le cadre rectangulaire qui délimite
la majorité des appareils de communication visuelle qui nous
entourent.

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