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« Se forcer
à ne voir du monde que la beauté est une imposture
où tombent jusqu'aux plus clairvoyants » L-R. Des Forêts.
Affirmons-le
d'emblée: Leçons de Ténèbres
est un film rare, difficile, exigeant. A la limite de la vidéo
d'art contemporain et du cinéma expérimental, le second
long-métrage de Vincent Dieutre sollicite du spectateur un
regard décalé et nouveau…nouveau quant au fond (donner
une autre image de l'homosexualité) et nouveau quant à
la forme (plans sombres, « bougés » et subjectifs, utilisation
du super-huit et de la DV).
Leçons de Ténèbres (titre tiré
de certaines compositions musicales du 17e Siècle) suit les
déambulations nocturnes d'un quadragénaire (Vincent
Dieutre dans son propre rôle) à travers trois villes :
Utrecht, Naples et Rome. En ces trois cités, Vincent Dieutre
nous fait part de sa passion pour la peinture du Caravage et de
ses rencontres amoureuses. Sans scénario, sans acteur ni
véritable mise en scène, le film est une sorte de
journal intime accompagné d'une voix off « durassienne »
qui crée une distance avec les évènements vécus.
Les ténèbres, ici, s'avèrent le chemin indispensable
vers la lumière et la vie. Dieutre tend à montrer
qu'à la source de celle-ci se trouvent la mort et l'obscur
(maladie, drogue, rupture, etc..).
Malgré
une grande part d'improvisation et de hasard, le film est extrêmement
structuré : divisé en trois blocs ou leçons
qui correspondent aux trois villes, il utilise encore trois formats
(Super-huit, DV, 35 mm) et fonctionne (grâce à la voix
off utilisant le « tu ») selon une triangulation cinéaste-film-spectateur
ayant pour but de faire circuler, entre ces entités, affects,
formes et sensations.
La bande-son, toujours en décalage avec l'action (comme chez
Godard), intervient à la manière d'un contre-point
ou d'un élément parasitant toute tendance vers la
fiction ou la narration. Plus généralement le film
est rythmé par des coupures (plans « cut ») et des ruptures
abruptes : Dieutre intercale notamment de nombreux plans sur les
tableaux du Caravage et de ses disciples, ou encore des plans fixes
sur un mur lépreux, une ruelle aveugle. Il offre au spectateur
une véritable expérience de cinéma et de vision,
à l'instar du Caravage qui, en son temps, faisait table rase
du maniérisme en vogue pour aborder la réalité
et la trivialité des corps.
Si Vincent
Dieutre s'essaye à de nouvelles formes et à de nouveaux
dispositifs, c'est en effet pour capter le réel épars
et fuyant des hommes et des villes, trop étouffé aujourd'hui
par un regard dominant esthétique et uniforme.
Cette leçon de cinéma, dans la lignée de Chantal
Akerman, Alain Cavalier et des Straub, force le spectateur à
s'émanciper de son confort habituel. Le film constitue, en
cela, un objet aux antipodes du Placard. On lui reprochera peut-être
son volontarisme formel poussé parfois jusqu'à l'outrance,
un ton un peu professoral et son montage très cérébral :
paradoxalement, ils conduisent le cinéaste à l'oubli
d'un abord simple des choses et du réel.
Jean-Emmanuel
Denave

http://www.pierre-grise.com
http://www.rtbf.be/tv/programme/emissions/interieurnuit/intime/texte.htm
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