un film écrit et réalisé par Vincent Dieutre

France, 2000
77 minutes

Avec
Vincent Dieutre, Hubert Geiger, Andrzej Burzynski

Sortie le 24 janvier 2001

 

« Se forcer à ne voir du monde que la beauté est une imposture où tombent jusqu'aux plus clairvoyants » L-R. Des Forêts.

Affirmons-le d'emblée: Leçons de Ténèbres est un film rare, difficile, exigeant. A la limite de la vidéo d'art contemporain et du cinéma expérimental, le second long-métrage de Vincent Dieutre sollicite du spectateur un regard décalé et nouveau…nouveau quant au fond (donner une autre image de l'homosexualité) et nouveau quant à la forme (plans sombres, « bougés » et subjectifs, utilisation du super-huit et de la DV).
Leçons de Ténèbres (titre tiré de certaines compositions musicales du 17e Siècle) suit les déambulations nocturnes d'un quadragénaire (Vincent Dieutre dans son propre rôle) à travers trois villes : Utrecht, Naples et Rome. En ces trois cités, Vincent Dieutre nous fait part de sa passion pour la peinture du Caravage et de ses rencontres amoureuses. Sans scénario, sans acteur ni véritable mise en scène, le film est une sorte de journal intime accompagné d'une voix off « durassienne » qui crée une distance avec les évènements vécus. Les ténèbres, ici, s'avèrent le chemin indispensable vers la lumière et la vie. Dieutre tend à montrer qu'à la source de celle-ci se trouvent la mort et l'obscur (maladie, drogue, rupture, etc..).

Malgré une grande part d'improvisation et de hasard, le film est extrêmement structuré : divisé en trois blocs ou leçons qui correspondent aux trois villes, il utilise encore trois formats (Super-huit, DV, 35 mm) et fonctionne (grâce à la voix off utilisant le « tu ») selon une triangulation cinéaste-film-spectateur ayant pour but de faire circuler, entre ces entités, affects, formes et sensations.
La bande-son, toujours en décalage avec l'action (comme chez Godard), intervient à la manière d'un contre-point ou d'un élément parasitant toute tendance vers la fiction ou la narration. Plus généralement le film est rythmé par des coupures (plans « cut ») et des ruptures abruptes : Dieutre intercale notamment de nombreux plans sur les tableaux du Caravage et de ses disciples, ou encore des plans fixes sur un mur lépreux, une ruelle aveugle. Il offre au spectateur une véritable expérience de cinéma et de vision, à l'instar du Caravage qui, en son temps, faisait table rase du maniérisme en vogue pour aborder la réalité et la trivialité des corps.
Si Vincent Dieutre s'essaye à de nouvelles formes et à de nouveaux dispositifs, c'est en effet pour capter le réel épars et fuyant des hommes et des villes, trop étouffé aujourd'hui par un regard dominant esthétique et uniforme.
Cette leçon de cinéma, dans la lignée de Chantal Akerman, Alain Cavalier et des Straub, force le spectateur à s'émanciper de son confort habituel. Le film constitue, en cela, un objet aux antipodes du Placard. On lui reprochera peut-être son volontarisme formel poussé parfois jusqu'à l'outrance, un ton un peu professoral et son montage très cérébral : paradoxalement, ils conduisent le cinéaste à l'oubli d'un abord simple des choses et du réel.

Jean-Emmanuel Denave

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