Que
devient le roman ?
Des piles de
livres jusqu'au ciel, des billions de kilomètres de pellicule,
des séries télés ultra-scénarisées,
des nuées de narrateurs accouchant leur petite histoire :
notre monde déborde de fictions de toutes sortes (et cependant,
le réel court toujours). Source majeure de cette débauche
narrative, dépassé sur son propre terrain, que devient
le roman aujourd'hui ? À quoi travaille t-il ? La revue «
Inculte » propose dans sa dernière livraison une palette
de réponses correspondant à autant d'auteurs priés
de s'interroger sur leur pratique.

|
Il
n'est qu'un point sur lequel toutes les interventions s'accordent
d'emblée : le genre romanesque, tout au long de son
histoire et encore aujourd'hui, ne se définit que par
sa mutabilité. Aussi l'intitulé de la revue,
« Devenirs du roman », figure cette insaisissabilité
théorique : « devenir, le roman l'est ontologiquement
puisque processus dans sa pratique, disponible dans son genre,
hyperplastique dans sa forme, [...] rejeton tardif et mauvais
genre de la littérature » (Maylis de Kerangal).
Ce constat induit une posture très courante aujourd'hui
: certains auteurs renoncent sans scrupules à penser
leur pratique : Stéphane Audeguy
s'éclipse élégamment derrière
ses oeuvres, d'autres figent ce même retrait dans une
logorrhée post-célinienne plus ou moins convaincante
(Claro, Etienne Celmare).
|
La plupart
des intervenants toutefois prennent le risque de réfléchir.
Alors, loin des avortons d' «écoles littéraires
» à usage commercial (cf. l' « autofiction »
ou les « moins-que-rien »), se dessinent des tendances
contradictoires, des vraies lignes de force et de rupture. Dans
un texte au titre révélateur (« les engagés
ne sont pas légion »), François Bégaudeau
défend une littérature de l'engagement en voie de
disparition, non sans un solide argumentaire : le champ d'appropriation
romanesque que réclament les injustices de notre société
semble lâchement déserté par les romanciers
au profit d'un narcissisme et d'un sentimentalisme confortables.
A l'inverse, plusieurs contributions soulignent la spécificité
positive du roman français à l'heure où beaucoup
de journalistes voudraient « qu'on oublie tout, qu'on
pardonne, qu'on se désintéresse des scrupules »
pour en revenir à des « romans solides de facture
traditionnelle » (Emmanuelle Pireyre). C'est nier, tout
d'abord, que cette spécificité « typiquement
française » résulte d'une histoire, dont un
universitaire, William Marx, décrit quelques mécanismes
: le roman hexagonal est le produit d'un double mouvement de «
survalorisation » puis de «dévalorisation »
qui a affecté la littérature française, notamment
avec le phénomène de « l'art pour l'art »,
à la fin du dix-neuvième siècle : depuis, contrairement
à ce qui s'est passé dans les pays anglophones, en
France « la réalité est en quelque sorte
un cadavre dans le placard de la littérature ».
Pourtant, tout en prenant acte de la réflexivité inhérente
au genre romanesque, nombre d'auteurs manifestent le rêve
d'une écriture qui, brisant les codes du langage ordinaire,
opère à même le réel. Car produire de
la fiction, à l'heure où le cinéma et la télévision
en inondent nos représentations, ne suffira pas au roman
pour se survivre : il faut au contraire malmener ce «bon
vieux roman » (Eric Chevillard)
ou, pour adopter la terminologie de Louise Desbrusses «entailler
la Grande Fiction ». Expérience du langage avant
tout, c'est dans le langage que le roman semble combattre le plus
efficacement, pourvu qu'il soit un « fil tendu entre l'emploi
des mots et le sens des mots, passerelle au-dessus de la fêlure
entre le discours et l'expérience du monde, pont qui enjambe
la coupure, l'abîme en devenir. » (L. Desbrusses).
Dans ce très bon numéro d' « Inculte »,
la variété des modes d'intervention – texte
libres, entretiens, textes collectifs – offre un mélange
tout à fait stimulant pour lire la variété
de la littérature d'aujourd'hui. Bon à savoir : sous
la tiédeur ambiante, il est encore des questions brûlantes,
essentielles, que certains auteurs n'hésitent pas à
affronter.
Jean-Baptiste
Monat
(mars 2007)
Jean-Baptiste
Monat poursuit
des études de Lettres qui le mènent plus particulièrement
dans le domaine poétique français, et déambule
volontiers aux confins des genres littéraires, vers certaines
de leurs marges (la chanson notamment).

http://inculte.over-blog.com/
|