Le Pilon
préface de Patrick Cauvin
Quidam éditeur, 2006

 

 

 

le 22 septembre 2006 à18 h 30

Librairie À Plus D’un Titre

Signature, lecture, débat autour du premier roman de Paul Desalmand : Le Pilon
et son essai paru à La Passe du vent : Sartre s’est-il toujours trompé ?

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Les mémoires de Livre.

Ce sont les pérégrinations d’un narrateur bien singulier que nous suivons tout au long de ce roman atypique et savoureux, qui s’inscrit résolument dans la veine de la vraie fausse autobiographie, tout autant que dans le cercle (souvent bien restreint) des ouvrages «engagés» ; excepté que ce personnage attachant, humble mais soucieux de sa valeur, qui prend corps dès les premières lignes, n’est ni un homme, ni une femme, mais un livre… en de nombreux points semblable à celui que nous venons d’ouvrir ; en apparence un simple objet (mais le livre est- il vraiment un « produit » comme les autres ?) mais dont l’existence, telle qu’il nous la raconte, mérite d’être découverte, appréciée et comprise : « J’ai vécu avec suffisamment d’intensité pour que mon existence soit une vie », nous confiera-t-il un peu plus loin.

Ceux qui aiment les livres (et pas seulement pour leur habillage qui fera joli sur une étagère) ressentiront d’emblée beaucoup d’empathie pour ce narrateur qui relate ses propres aventures, ses déboires, ses rencontres, ses espoirs et ses découragements avec sensibilité, fraîcheur et lucidité, mais qui établit aussi, en filigrane, de nombreux constats sur l’univers qui l’entoure, d’un bout à l’autre de la « chaîne » du livre, multipliant les anecdotes et rapportant les petites histoires entendues ici et là ; il en tire quelques intéressantes conclusions et en profite pour lancer des piques bien senties ; car sans en donner l’air, Livre observe, écoute et comprend les choses ; Livre est un érudit, un esprit doté d’une véritable intelligence, qui réfléchit avant de donner son avis, de s’étonner, ou de régler ses comptes avec l’intolérance des religions (ces «fables consolantes »), avec l’histoire et ces écrivains aux écrits nauséabonds (« la crapulerie et la haute culture peuvent faire bon ménage ») ; ou bien avant d’égratigner sans regret ces ouvrages ultra médiatisés qui brassent du vent (tandis que leurs pseudo auteurs brassent de l’argent facile), les politiciens et leurs conseillers en communication, ou encore, plus anecdotiquement, ceux qui ne maîtrisent pas l’art de la citation !

La satire, omniprésente, est peut-être moins virulente que dans Ecrire est un miracle, cet intarissable ouvrage d’essais dans lequel l’auteur s’amusait à donner des conseils aux auteurs en herbe ; les attaques se font ici moins acerbes, surtout parce que d’autres aspects du roman tendent à les nuancer ; car notre héros est certes capable de porter des jugements, d’examiner lucidement certaines situations, mais aussi de donner un peu d’humanité à ceux qui ont tout perdu. Livre n’est pas qu’un pur intellect et peut se faire vibrant, nous parler d’amour (« Mon lecteur préféré entre tous fut une lectrice »…), d’amitié (ressentie pour une « traduction de Crime et châtiment parue au début du XXe siècle », dont il admire l’auteur) et s’émouvoir des comportements des lecteurs plus ou moins sympathiques qui croisent temporairement son chemin — du chauffeur de taxi kabyle qui a fait de son véhicule une petite bibliothèque ambulante à ce fanatique iranien qui a décidé de le « livrer au Comité d’incinération », en passant par Prosper le clochard, un authentique amoureux des livres.

De l’entrepôt de sa petite enfance où il végète tout un été au fond d’un carton, entouré de centaines de congénères, jusqu’à sa dernière librairie de quartier, près de vingt ans plus tard, Livre connaîtra de nombreux lecteurs, dont certains compteront ainsi plus que d’autres. Mais il n’en oublie pas ses « frères de papier » et compatit au sort de ceux qui ne seront jamais lus («Combien vont être rangés dans un endroit d’où ils ne bougeront plus »), et de ceux qui finissent au « pilon », sans jamais avoir été ouverts, une fin peu enviable, « Le pire qui puisse arriver à un livre. » (Lui-même y échappera-t-il ?) et qui incarne, par extension, le « fantastique pilon de la société marchande qui clochardise la planète »… Livre est un moraliste (mais jamais moralisateur), un humaniste dans l'âme, un héros comme on en rencontre peu.

Le Pilon devrait figurer en bonne place chez tous les libraires (d’occasions ou non), car si notre narrateur est plein de gratitude envers ses lecteurs (du moins ceux qui ne lisent pas «comme on tricote »…), il rend aussi hommage à ces marchands pas comme les autres, dont Pierre Landry (de Tulle), Veyrier, des puces de Clignancourt, Pierre Clerc (de Montpellier) – tous réels – sans oublier de mentionner leur contre-exemple à tous, Octave, qui croule sous les offices et ne prend pas la peine d’ouvrir les cartons qu’il reçoit...
Le Pilon tient autant du roman picaresque que du pamphlet érudit (dénonçant quelques-unes des absurdités contemporaines) et de l’ode aux auteurs, aux lecteurs, et autres amoureux des mots ; et c’est avec un plaisir grandissant que l’on avance dans sa lecture, comme si le livre que nous tenons entre les mains s’adressait directement à nous, nous parlait sans l’intermédiaire de son créateur. Un bel artifice que Paul Desalmand a su mettre en place en s’effaçant derrière son héros… L’essentiel, dit notre livre-narrateur, est d’avoir été lu et aimé… Que Le Pilon se rassure, c’est le cas !

Blandine Longre
(septembre 2006)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

 

du même auteur
Guide pratique de l'écrivain (Leduc.s, 2004)

Ecrire est un miracle ! (Bérénice, 2003)

Quidam Editeur se consacre à la littérature contemporaine, française et étrangère, avec une prépondérance pour des ouvrages dont le style jaillit de la forme. La maison a l'intention d'élaborer dans les marges de la production courante une collection d'auteurs européens en particulier, oubliés, délaissés ou parfois incompris à cause de leur trop grande singularité.

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