Guide pratique de l'écrivain

du manuscrit au lecteur
Leduc.s Editions, 2004

 

 

Vous écriviez ? J'en suis fort aise ; et bien, publiez maintenant !

L'an passé, Paul Desalmand régalait notre intellect de lecteur et/ou d'écrivain avec Ecrire est un miracle, une suite d'essais, d'exercices de style et de petits pamphlets vigoureux qui mettait en valeur le sens de l'humour, l'érudition et les compétences d'un homme de lettres avisé ; dans ce guide, il nous offre un autre versant de ses qualités et décide de partager une riche et longue expérience professionnelle (en tant qu'auteur, éditeur, directeur de collections) sur un ton plus "sérieux", sans pour autant ménager l'écrivain débutant auquel il s'adresse, le tutoyant tout naturellement "comme dans les anciens livres de métier" ; car si écrire tient déjà du miracle, se faire éditer est une toute autre paire de manches, un véritable Rubicon que même le plus courageux des poètes ou le plus talentueux des romanciers ne peut espérer franchir sans connaître au moins quelques ficelles du monde éditorial et sans maîtriser quelques rudiments juridiques, administratifs ou documentaires.

On pourra toujours arguer du fait que de nombreux guides proposant des conseils aux "jeunes" écrivains existent déjà mais celui-ci se démarque de ses rivaux sur de nombreux points ; on apprécie d'abord la mise en page limpide, la technicité toujours abordable de certains domaines (en particulier des chapitres dédiés au livre en tant qu'objet, aux codes typographiques, etc.) la structure et le découpage des chapitres, assurément explicites (une partie portant sur le livre et l'édition, une autre sur le tapuscrit et sa protection et enfin une dernière sur les démarches à effectuer pour trouver un éditeur et découvrir les différents types de contrats, histoire de ne pas se faire entourlouper…) et surtout, les conseils ici prodigués font toujours montre de prudence, de lucidité et d'ouverture d'esprit.

Mais ce qui distingue ce manuel de ceux que l'on peut actuellement consulter, c'est bien sûr la personnalité de son auteur, son penchant (qu'on ne saurait lui reprocher, bien au contraire) pour l'anecdotique, la citation, ainsi que son goût prononcé pour l'histoire littéraire en général. Ainsi, certains chapitres sont ponctués d'anecdotes amusantes qui mettent en scène de nombreux auteurs et éditeurs passés ou présents ; on appréciera tout particulièrement un encart intitulé "recette pour ne pas être édité", un autre, "l'écrivain fantôme" (traduction de la locution anglo-saxonne, hautement préférable à celle de "nègre"...), les chapitres "le choix d'un titre", "le choix d'un pseudonyme", "précautions contre le plagiat" ou encore "le droit de citation" (un véritable casse-tête !) ; on y apprend, entre autres et en vrac, comment Cendrars, après avoir proposé un titre de trois lignes à son éditeur, intitula en fin de compte l'un de ses romans L'Or, que le titre "Lune de Fiel" désigne cinq ouvrages différents (quand bien même le titre est protégé par la loi sur la propriété littéraire) ou que Baudelaire souhaitait d'abord intituler ses Fleurs du mal Les Limbes, puis Les Lesbiennes... Plus loin, Paul Desalmand s'interroge sur l'utilité des pseudonymes (certains patronymes, paraissant ridicules ou étant tout simplement trop courants, peuvent tout simplement faire obstacle au succès) et parsème son propos d'exemples ; ainsi Jules Farigoule a préféré devenir Jules Romains, mais il en est d'autres qui ont utilisé des pseudonymes pour des raisons poétiques (Romain Gary, Stendhal, Pessoa, etc.) Quant au plagiat, il peut être délibéré ou non, mais le mot d'ordre est "méfiance"...

Pour finir, ce guide, qui réconcilie bon sens et littérature, érudition et pragmatisme (comme quoi les artistes ne sont pas d’oisifs rêveurs…) ne serait pas ce qu’il est sans la patte de Paul Desalmand ; et même si le ton demeure neutre dans l’ensemble, on sent que l’auteur aime à partager son amusement, qui pointe derrière certaines anecdotes ; une façon d’échapper au caractère habituellement impersonnel, voire froidement clinique, de cette catégorie d’ouvrages (dont la lecture, il faut l’avouer, n’est pas nécessairement une partie de plaisir…)

Que le lecteur potentiel soit cependant averti : ce guide n’est pas un manuel d’écriture, l'auteur se défend bien de donner des conseils sur ce plan - écrire (dans son emploi intransitif) est un acte beaucoup trop intime - et il explique pourquoi en ces termes : "Le véritable écrivain n'a que faire de mes conseils puisqu'il écrit simplement parce qu'il ne peut faire autrement. C'est pourquoi je ne donne pas de conseils autres que pratiques. Je ne sais pas ce qu'il faut faire pour être bon. En revanche, je sais pourquoi tant sont mauvais. Ils ne s'intéressent qu'à leurs petites personnes et à rien d'autre, nombrilisant à longueur de ligne. Le véritable écrivain, bien sûr, est égocentrique, égotiste même, mais, et c'est ce qui le distingue des mauvais, il se met à la place des autres." Et d'ajouter : "Celui qui a une vocation profondément ancrée ne suivra pas mes conseils et ira son chemin." Mais au-delà du talent, comme dans Ecrire est un miracle, il insiste sur la notion de travail ("on ne devient pas violoniste, même modeste, sans des années d'apprentissage et d'exercice. Pourquoi en serait-il autrement pour l'écriture ?"). Pour parachever le tout, Paul Desalmand termine en beauté en proposant un petit exercice de style contre-créatif, intitulé très justement ( ! ) "la journée d'un glandeur", un anti-texte littéraire factuel assez amusant : à ne pas écrire (ou plagier...) et surtout, à ne jamais proposer à un éditeur !

Blandine Longre
(juillet 2004)

 

du même auteur, un ouvrage complémentaire :
Ecrire est un miracle ! (Bérénice, 2003)

et un roman
Le Pilon, Quidam, 2006

http://www.leduc-s.com

http://users.skynet.be/www.gensheureux.com/Desalmand_Poubelle.htm