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"Mes
jambes et ma famille-pas-tranquille"
Eli, 15 ans,
vit au bout d'un chemin non goudronné, dans une maison dont
la construction n'a jamais vraiment été achevée,
faute de moyens... Mais la forêt n'est pas loin et quand elle
a envie de s'isoler, rien de mieux que de se réfugier parmi
les grands arbres, dans son abri sous les peupliers : « Un
banc, un toit, et je peux méditer à l'abri de la pluie.
Méditer est peut-être un bien grand mot. Je rêvasse,
je baguenaude, je laisse les images flotter dans ma tête sans
chercher la plupart du temps à les mettre en ordre. Je voyage.
J'observe le mouvement des arbres sous le vent et les feuilles mouillées
qui scintillent. » C'est dans ce lieu hors du temps qu'elle
conserve l'unique photo de son père, mort avant sa naissance,
un cliché volé sur sa pierre tombale... Mais il reste
à Eli sa mère George (dont le prénom n'est
pas la seule originalité), sans véritable métier,
sans le sou, qui a le don d'attirer les ennuis (les voisins vont
jusqu'à voir en elle une sorcière) et ses demi-frères
jumeaux Trick et Tin, non moins spéciaux que leur mère
; leur père, psychologue, ne vit pas avec eux mais se met
à s'intéresser à ses fils quand il apprend
qu'ils « souffrent » de cryptophasie (un drôle
de langage qu'ils ont inventé et que seule Eli comprend)
et qu'ils possèdent un QI de 127...
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La
jeune fille a peu d'amis et, au lycée, elle répond
rarement aux méchancetés des autres élèves
; d'autres soucis l'accaparent : d'abord, parvenir à
se concentrer en cours de maths (elle est amoureuse de Marcellin
Loiret, son prof), puis faire le grand nettoyage de la maison
poussiéreuse (George n'est pas la ménagère
idéale...), soutenir sa mère quand elle rencontre
des difficultés professionnelles (George a été
blessée alors qu'elle travaillait au noir...), faire
les courses avec 20 euros en poche, gérer la garde
de ses frères et attendre patiemment... ses premières
règles. Quand, à tout cela, s'ajoute une révélation
inattendue sur sa naissance et ses origines, c'en est trop
: Eli perd l'usage de ses jambes et refuse de jamais remarcher...
Heureusement, elle s'est fait deux amis, Isabelle et Marco,
ce dernier lui ouvrant toutes grandes les portes d'un univers
jusqu'alors méconnu : Emily Brontë, Kafka, Dostoïevski,
Gogol, etc., bref, celui des livres et la littérature.
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«
Avancer dans la vie est une lente désillusion. »
pense-t-elle avec lucidité ; elle est fatiguée de
ce parcours du combattant de l'entre-deux (entre enfance et âge
adulte) et l'auteur décrit parfaitement les tourments d'une
jeune fille submergée par une vie difficile, ses sentiments
contradictoires et ses désirs inaccessibles. Dans le même
temps, on est surpris de la grande maturité et de la sagesse
de la jeune narratrice ; peut-être parce que très tôt,
on lui a demandé beaucoup... Cette histoire douce-amère
oscille entre fantaisie et réalisme social et dévoile
une tranche de vie optimiste que n'épargnent cependant pas
quelques vicissitudes : un beau mixe de bonheurs simples et de petits
coups du destin, des personnages dont le pittoresque n'a d'égal
que la débrouillardise et la faculté de faire face.
Ce roman d'apprentissage est le joli conte d'une adolescence atypique
(les facéties de George y sont pour beaucoup), l'histoire
d'un sauvetage (en partie grâce à l'école :
"Je viens de comprendre que l'école mettait l'univers
en mots"), mais au-delà de cette spécificité,
on y trouve des thèmes qui peuvent aussi toucher un lecteur
adulte : la métaphore de la paralysie qui affecte Eli est
finement élaborée et peut s'appliquer à tout
âge de la vie, de même que le contraste établi
entre le chaleureux foyer de George et l'atmosphère glaciale
de l'hôpital. Eli et sa famille pas comme les autres trouveront
sans mal un lectorat au grand coeur...
Blandine
Longre
(janvier 2004)

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