Je suis l'arbre qui cache la forêt

L'Ecole des loisirs, 2004
collection médium
à partir de 12-13 ans

 

"Mes jambes et ma famille-pas-tranquille"

Eli, 15 ans, vit au bout d'un chemin non goudronné, dans une maison dont la construction n'a jamais vraiment été achevée, faute de moyens... Mais la forêt n'est pas loin et quand elle a envie de s'isoler, rien de mieux que de se réfugier parmi les grands arbres, dans son abri sous les peupliers : « Un banc, un toit, et je peux méditer à l'abri de la pluie. Méditer est peut-être un bien grand mot. Je rêvasse, je baguenaude, je laisse les images flotter dans ma tête sans chercher la plupart du temps à les mettre en ordre. Je voyage. J'observe le mouvement des arbres sous le vent et les feuilles mouillées qui scintillent. » C'est dans ce lieu hors du temps qu'elle conserve l'unique photo de son père, mort avant sa naissance, un cliché volé sur sa pierre tombale... Mais il reste à Eli sa mère George (dont le prénom n'est pas la seule originalité), sans véritable métier, sans le sou, qui a le don d'attirer les ennuis (les voisins vont jusqu'à voir en elle une sorcière) et ses demi-frères jumeaux Trick et Tin, non moins spéciaux que leur mère ; leur père, psychologue, ne vit pas avec eux mais se met à s'intéresser à ses fils quand il apprend qu'ils « souffrent » de cryptophasie (un drôle de langage qu'ils ont inventé et que seule Eli comprend) et qu'ils possèdent un QI de 127...

La jeune fille a peu d'amis et, au lycée, elle répond rarement aux méchancetés des autres élèves ; d'autres soucis l'accaparent : d'abord, parvenir à se concentrer en cours de maths (elle est amoureuse de Marcellin Loiret, son prof), puis faire le grand nettoyage de la maison poussiéreuse (George n'est pas la ménagère idéale...), soutenir sa mère quand elle rencontre des difficultés professionnelles (George a été blessée alors qu'elle travaillait au noir...), faire les courses avec 20 euros en poche, gérer la garde de ses frères et attendre patiemment... ses premières règles. Quand, à tout cela, s'ajoute une révélation inattendue sur sa naissance et ses origines, c'en est trop : Eli perd l'usage de ses jambes et refuse de jamais remarcher... Heureusement, elle s'est fait deux amis, Isabelle et Marco, ce dernier lui ouvrant toutes grandes les portes d'un univers jusqu'alors méconnu : Emily Brontë, Kafka, Dostoïevski, Gogol, etc., bref, celui des livres et la littérature.

« Avancer dans la vie est une lente désillusion. » pense-t-elle avec lucidité ; elle est fatiguée de ce parcours du combattant de l'entre-deux (entre enfance et âge adulte) et l'auteur décrit parfaitement les tourments d'une jeune fille submergée par une vie difficile, ses sentiments contradictoires et ses désirs inaccessibles. Dans le même temps, on est surpris de la grande maturité et de la sagesse de la jeune narratrice ; peut-être parce que très tôt, on lui a demandé beaucoup... Cette histoire douce-amère oscille entre fantaisie et réalisme social et dévoile une tranche de vie optimiste que n'épargnent cependant pas quelques vicissitudes : un beau mixe de bonheurs simples et de petits coups du destin, des personnages dont le pittoresque n'a d'égal que la débrouillardise et la faculté de faire face. Ce roman d'apprentissage est le joli conte d'une adolescence atypique (les facéties de George y sont pour beaucoup), l'histoire d'un sauvetage (en partie grâce à l'école : "Je viens de comprendre que l'école mettait l'univers en mots"), mais au-delà de cette spécificité, on y trouve des thèmes qui peuvent aussi toucher un lecteur adulte : la métaphore de la paralysie qui affecte Eli est finement élaborée et peut s'appliquer à tout âge de la vie, de même que le contraste établi entre le chaleureux foyer de George et l'atmosphère glaciale de l'hôpital. Eli et sa famille pas comme les autres trouveront sans mal un lectorat au grand coeur...

Blandine Longre
(janvier 2004)

http://www.ecoledesloisirs.fr