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Dans Après la forêt, la voix
unique d’Irène, la jeune narratrice, introduit le lecteur
dans son esprit et son intimité. Ses pensées, ses
sensations, ses émotions, souvent communiquées au
moment même où elles naissent, sans ordre narratif,
font succéder les instants forts de sa vie. De nombreuses
phrases disent la succession des perceptions : « Hall
éclairé du cinéma, visages abrités par
les parapluies et rapprochant leurs lèvres, voix clapotantes,
rires.». Le passé et le présent s’imbriquent
: un élément, un détail présent, provoque
l’émergence de souvenirs anciens, comme lors du repas
d’anniversaire de Soho et de sa sœur jumelle, quand Irène
revit, brusquement, un banquet familial : « Leur fête
se déroule sous l’une de ces petites cloches de verre
que l’on pose sur la table après un dîner pour
faire de la musique ». Un blanc, un astérisque
au centre de la page, et le passé se substitue au présent
: « Nous n’avions plus faim, je n’arrivais
pas à finir ma part de vacherin. Les hommes avaient défait
leurs cravates et savouraient la prune que le père avait
su distiller…».
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L’écriture
épouse ainsi les mouvements de la pensée d’Irène,
librement, sans censure. Des termes prosaïques, lorsqu’elle
évoque sa relation charnelle avec Petronjevic, s’opposent
à des champs lexicaux poétiques et picturaux lorsqu’elle
parle de Soho : « Soho offre le vermillon de ses lèvres,
l’ébène de ses cheveux, et son cou neigeux.
». Le style coule fluide, limpide et beau. Des litanies
de noms de fleurs inconnues et rares sont souvent déroulées
pour le plaisir de dire ce lexique complexe, esthétique,
mystérieux, tout en donnant à voir Irène,
jeune fleuriste, à son travail : «Livraison
d’orchidées et d’iris noirs. Gueules obscènes
des phaleanopsis et des phaius. Fleurs serrées en abondance
derrière la vitrine où n’entre pas le froid.».
Récits et brèves descriptions s’enchaînent.
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Puis, de rares
dialogues surgissant de la mémoire de la narratrice interrompent
cette écriture subtile. La parole saccadée, heurtée,
d’Irène hésite à naître. «
Ta ta cheville est p…plus fine que la mienne »…
Ce bégaiement trahit un secret familial : la mort de sa sœur
disparue en mer, la violence de son père, le silence de sa
mère et surtout sa culpabilité. Le traumatisme, né
de la mort obsédante d’Isabelle, perçue comme
injuste et scandaleuse, apparaît non seulement dans le dit,
mais surtout dans le non dit. Les éléments liquides,
ici paradoxalement symboles de mort, dominent l’ouvrage. L’eau,
le sang coulent, disant la vie qui s’échappe, la vie
emportée : « Rasoir jeté par terre, trousse
de toilette fébrilement ouverte, sang très clair répandu
sur sa jambe . Je me suis coupée. Coton, eau oxygénée,
elle se laisse tomber sur le lit, les lèvres blanches, lustrée
et presque évanouie. L’eau continue de couler dans
la douche. Ma sirène a perdu toutes ses couleurs. »
Il pleut toujours dans cet ouvrage, une pluie froide, triste, rideau
aqueux voilant le monde et nuisant à sa compréhension.
Irène ne sait plus où elle en est ni qui elle est.
Elle devient même Isabelle au point de disparaître à
tout jamais, comme elle, dans cette eau mortifère, victime
d’un univers masculin cynique et violent.
Un ouvrage beau et touchant, qui mérite non seulement une
lecture mais aussi une relecture afin d’apprécier pleinement
ses subtilités et sa richesse stylistique et sémantique.
Annie
Forest-Abou Mansour
(avril 2005)
Annie
Forest-Abou Mansour, professeur certifié,
docteur ès lettres, est passionnée de littérature,
de critique littéraire, de cinéma et de théâtre.

http://www.lerouergue.com/
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