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La
mémoire des Pierres.
Tout fait sens
dans ce palpitant roman, d’un bout à l’autre
du récit de Keiko qui relate son séjour au Japon –
un pays qu’elle ne connaissait pas en dépit de ses
origines. Elle le découvre aux côtés de Pierre,
son ami français que la langue et la culture japonaises fascinent.
Cela fait maintenant un an qu’ils se sont installés
dans un petit appartement, à Tokyo, un lieu que Keiko s’est
approprié avec une férocité dont elle seule
a conscience (« m’arracher à l’appartement
m’est devenu aussi douloureux qu’une amputation »),
sacralisant secrètement l’endroit et engageant, au
quotidien, un dialogue muet avec les objets et les meubles qui étaient
déjà là lors de leur emménagement –
elle les dote d’une vie propre (tout particulièrement
la collection de poupées alignées au fond d’une
alcôve percée dans le mur), entretenant avec chacun
d’eux une relation sensorielle particulière, entre
attraction et répulsion, une relation qui prend des tournures
animistes à la fois belles et inquiétantes.
Peu à
peu, elle s’est détachée de Pierre, préférant,
à sa présence amoureuse mais passablement étouffante
(«son amour absolu, son admiration sans bornes, m’éloignent
de lui»), une solitude qui, pense-t-elle, peut l’aider
à retrouver sa véritable identité, dont elle
se sent désormais privée : sa mère a voulu
faire d’elle une vraie française, « débarrassée
de l’encombrant bagage des origines », tandis que
Pierre ne la voit qu’à travers ces mêmes origines
– « même en rêve, il a besoin de me
savoir japonaise. Il ne peut m’aimer en dehors de cet univers
étranger. ». Ce qu’elle désigne comme
une « fusion » qu’il lui imposerait lui
est devenu insupportable et il lui semble même qu’elle
et l’appartement se liguent contre lui chaque jour un peu
plus, (« de partout son corps déborde, en proie
à l’hostilité des choses »), comme
l’humidité et la poussière qui imprègnent
les tatamis de la chambre et qui accentuent les crises d’asthme
de Pierre – car lui aussi étouffe ici, à sa
manière, et l’hostilité du lieu se fait plus
prégnante, le gouffre entre les deux amants plus sombre ;
à l’image d’un autre gouffre, celui dont la jeune
femme sera proche tant qu’elle n’aura pas trouvé
une voie à suivre ou à inventer, une manière
de se faufiler entre les identités que les autres veulent
lui imposer ; située dans un entre-deux « gris
», « ni nuit, ni jour », elle ajoute
: « c’est ainsi que je vis (…), titubant d’être
sans racines comme cet espace, à chaque secousse sismique,
vacille sur ses fondations hâtivement creusées dans
les ruines. » - tout en cherchant à se débarrasser
des accoutrements stéréotypés (symboliques
ou concrets) dont on l’a affublée.
Les tensions
qui ne cessent de grandir entre les protagonistes et la confusion
existentielle et identitaire de Keiko (qui s’accompagne d’un
trouble linguistique logique et récurrent - « je
perds la mémoire des lettres et des signes »)
sont paradoxalement en décalage avec le ton posé,
le lent pas de l’écriture soigneusement ciselée,
non dépourvue d'un lyrisme soigné, qui s’attarde
inlassablement sur chaque mouvement de pensée de la narratrice,
chacun de ses gestes, du plus essentiel au plus ténu, sur
chacun des échanges entre elle et les choses, qui «
s’ouvrent à vous ou se rétractent au plus profond
de la matière, rétives. » ; sensible à
chaque ombre, chaque grain de poussière, aux moindres modifications
de l’espace qu’elle a intériorisé et qui
la hante, Keiko l’est aussi avec les pierres, matières
mortes qu’elle collectionne depuis l’enfance (serait-ce
parce que son prénom signifie « pierre » en japonais
?) – et plus particulièrement les pierres volcaniques,
froides et éteintes, mais qui conservent la mémoire
du feu des origines qui un jour les a fait vivre.
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On
l’aura compris : on pénètre ici un monde
intime et fragile, chargé de lourds et profonds secrets
et, comme Keiko, on y avance avec circonspection, à
tâtons, participant à sa quête désespérée
et par instants fragmentée, sans parvenir à
l’éloigner des fêlures qui la poussent
vers des abîmes psychiques insoupçonnables. Ce
roman à la fois polymorphe et épuré se
bâtit autour d’une multiplicité de paradoxes
(de la fascination à la répulsion, de l’amour
à la haine, de la matière à l’esprit),
de métaphores filées habiles et cohérentes,
qui traversent le récit de part et d’autre, le
nourrissent aussi, pour en faire une œuvre complexe et
surprenante.
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B.
Longre
(décembre 2005)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

http://www.maelstromeditions.com/
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