Enregistrements pirates
Editions du Rocher, 2004

parution en poche
Gallimard, Folio, 2006

 

 

Décidément, Philippe Delerm semble fait pour les textes brefs, pour les ouvrages dont l’unité tient non de la continuité narrative, mais de la tonalité intimiste du quotidien visité par la poésie. A lire Enregistrements pirates, on pense forcément à La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules ou à La sieste assassinée. Mais ici, il ne s’agit plus de s’auto-analyser, d’observer les petits riens qui remplissent la vie du scripteur ; il s’agit d’aller voir ailleurs, du côté des autres, et d’en rendre compte comme on rendrait compte d’un tableau observé au musée. D’ailleurs, le premier et le dernier textes («La polenta» et «Va-t-elle acheter ce tissu?») sont des évocations d’œuvres picturales de Pietro Longhi, à caractère symbolique : le premier annonce que le choix de l’auteur, comme le choix du peintre, est délibérément celui de l’intimisme, contre celui du mythe ; du dernier, on retient que l’auteur, comme le peintre, cherche l’art « de rassembler tant de regards étrangers, acteurs d’une comédie qui se révèle toute dans un instant infime, suspendu ».

Philippe Delerm, donc, effleure des atmosphères insaisissables, détachées de l’ego et de ses petites jouissances, tournées vers l’extérieur. Ce carnet d’instantanés se feuillette tranquillement, à l’ancienne, même s’il y a des concessions – d’autant plus remarquables qu’elles sont rares – à la modernité du téléphone portable, à la critique sociale fustigeant, par exemple, le sort réservé à « une petite fille sans liberté, réduite à ce carcan social qui l’émoustille et la condamne », ou simplement à la mauvaise humeur contre le refrain de ceux qui ne veulent pas être dérangés : « Je suis en réunion »… Ainsi le ton parfois se hausse, l’écriture se fait incisive, avant de retrouver la sérénité ambiante, le style subtil – n’échappant pas, parfois, à certains tics, comme celui (déjà dénoncé par d’autres à propos d’autres recueils) qui consiste à reprendre à la fin (en « chute ») le titre du texte (« Le paysage d’automne est accompli », ou « Qui est la mère, qui est la fille ! »).

Jardinier soigneux et attentif, Delerm cultive le lieu commun, le nourrit, l’élève, le choie, le cajole, et l’on peut penser à Georges Perec avec sa prédilection pour les listes, les « tentatives d’épuisement » et les Je me souviens, aux bons mots de comptoir (dont Raymond Queneau, bien avant Jean-Marie Gourio et ses Brèves…, avait reproduit le pittoresque dans Conversations dans le département de la Seine), mais aussi à Francis Ponge et à sa poésie de l’objet. On peut y penser, assurément, car l’auteur a certainement beaucoup lu ; mais le commentaire souriant, attendri, agacé, humain qui accompagne la relation esquissée des faits relève bien de la plume originale de Philippe Delerm. De cette originalité dont le mode d’emploi est contenu dans le filigrane des pages, et pourrait faire l’objet d’un relevé systématique. Contentons-nous d’en donner quelques bribes enregistrées clandestinement çà et là (rien de tel que de finir par les mots mêmes de l’auteur, en manière de reconnaissance) : « C’est meilleur de ne pas percevoir le contenu précis de leurs phrases ». « On entend tout cela dans cet infime décalage de la voix ». « Les mots disent ce qu’ils veulent dire puisqu’ils sont là. Ils ont ce pouvoir mêlé de bonheur et de résignation, de satisfaction sereine et de défaite consentie ». « Les mots juste à côté refont le monde ».

Jean-Pierre Longre
(mars 2004)

Jean-Pierre Longre, enseignant en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical. Il a participé à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

 

L'ouvrage existe aussi sous forme de livre audio
http://www.radiofrance.fr/liredanslenoir/enregistrements.php

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