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Décidément,
Philippe Delerm semble fait pour les textes brefs, pour les ouvrages
dont l’unité tient non de la continuité narrative,
mais de la tonalité intimiste du quotidien visité
par la poésie. A lire Enregistrements pirates,
on pense forcément à La première
gorgée de bière et autres plaisirs minuscules
ou à La sieste assassinée.
Mais ici, il ne s’agit plus de s’auto-analyser, d’observer
les petits riens qui remplissent la vie du scripteur ; il s’agit
d’aller voir ailleurs, du côté des autres, et
d’en rendre compte comme on rendrait compte d’un tableau
observé au musée. D’ailleurs, le premier et
le dernier textes («La polenta» et «Va-t-elle
acheter ce tissu?») sont des évocations d’œuvres
picturales de Pietro Longhi, à caractère symbolique
: le premier annonce que le choix de l’auteur, comme le choix
du peintre, est délibérément celui de l’intimisme,
contre celui du mythe ; du dernier, on retient que l’auteur,
comme le peintre, cherche l’art « de rassembler
tant de regards étrangers, acteurs d’une comédie
qui se révèle toute dans un instant infime, suspendu
».
Philippe Delerm,
donc, effleure des atmosphères insaisissables, détachées
de l’ego et de ses petites jouissances, tournées vers
l’extérieur. Ce carnet d’instantanés se
feuillette tranquillement, à l’ancienne, même
s’il y a des concessions – d’autant plus remarquables
qu’elles sont rares – à la modernité du
téléphone portable, à la critique sociale fustigeant,
par exemple, le sort réservé à « une
petite fille sans liberté, réduite à ce carcan
social qui l’émoustille et la condamne »,
ou simplement à la mauvaise humeur contre le refrain de ceux
qui ne veulent pas être dérangés : «
Je suis en réunion »… Ainsi le ton parfois
se hausse, l’écriture se fait incisive, avant de retrouver
la sérénité ambiante, le style subtil –
n’échappant pas, parfois, à certains tics, comme
celui (déjà dénoncé par d’autres
à propos d’autres recueils) qui consiste à reprendre
à la fin (en « chute ») le titre du texte («
Le paysage d’automne est accompli », ou «
Qui est la mère, qui est la fille ! »).
Jardinier soigneux
et attentif, Delerm cultive le lieu commun, le nourrit, l’élève,
le choie, le cajole, et l’on peut penser à Georges
Perec avec sa prédilection pour les listes, les «
tentatives d’épuisement » et les Je
me souviens, aux bons mots de comptoir (dont Raymond
Queneau, bien avant Jean-Marie Gourio et ses Brèves…,
avait reproduit le pittoresque dans Conversations dans le département
de la Seine), mais aussi à Francis Ponge et à
sa poésie de l’objet. On peut y penser, assurément,
car l’auteur a certainement beaucoup lu ; mais le commentaire
souriant, attendri, agacé, humain qui accompagne la relation
esquissée des faits relève bien de la plume originale
de Philippe Delerm. De cette originalité dont le mode d’emploi
est contenu dans le filigrane des pages, et pourrait faire l’objet
d’un relevé systématique. Contentons-nous d’en
donner quelques bribes enregistrées clandestinement çà
et là (rien de tel que de finir par les mots mêmes
de l’auteur, en manière de reconnaissance) : «
C’est meilleur de ne pas percevoir le contenu précis
de leurs phrases ». « On entend tout cela dans
cet infime décalage de la voix ». «
Les mots disent ce qu’ils veulent dire puisqu’ils sont
là. Ils ont ce pouvoir mêlé de bonheur et de
résignation, de satisfaction sereine et de défaite
consentie ». « Les mots juste à côté
refont le monde ».
Jean-Pierre
Longre
(mars
2004)
Jean-Pierre
Longre, enseignant en littérature du XXème siècle
à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une
thèse sur Raymond
Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains
contemporains et sur la comparaison des langages littéraire
et musical. Il a participé à l'édition
des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue
des recherches sur les littératures francophones (Roumanie,
Belgique, Québec).

L'ouvrage existe
aussi sous forme de livre audio
http://www.radiofrance.fr/liredanslenoir/enregistrements.php
http://www.gallimard.fr/
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