La Madone des Sleepings
de Maurice Dekobra

Éditions Zulma, 2006

 

 

 

Épicure en Guerlain

Grand reporter, globe-trotter impénitent, traducteur, auteur sulfureux mondialement salué de son temps, véritable pionnier du cosmopolitisme en littérature, Maurice Dekobra compta parmi les figures majeures du renouveau du roman français dans les années 1920-30, avant de sombrer dans l’oubli. Hommage est enfin rendu à son talent de prosateur avec la réédition chez Zulma de son succès, La Madone des Sleepings (1925).

Mais qui est-elle, cette Lady Diana Wyndham, veuve joyeuse qui se veut de tous les galas, de tous les cocktails, de toutes les unes de magazines mondains ? Cette superbe flambeuse, sûre de son irrésistible pouvoir de séduction sur la gent masculine, s’avère impossible à cataloguer. Qu’importe, car comme le note Dekobra : « Pourquoi devrions-nous classer toutes les femmes d’après quelques modèles courants exposés au bazar de la Destinée ? La Femme Fatale, la Femme Froide, la Femme Honnête, la Femme Légère ? Quel naturaliste orgueilleux oserait affirmer les caractères spécifiques d’une femme froide qui, demain, sera légère sans transition, ou d’une femme fatale qui, un jour, brûlera ses armes sur le seuil de l’honnêteté ? ».

Hélas, l’inconstance étant pourvue du même système nerveux que la guerre, dès l’instant où l’argent vient à manquer et où notre fantasque héroïne est au bord de la ruine, son existence bascule. Il s’agit de trouver des rentrées, d’où qu’elles proviennent, et le scandale de s’exhiber nue, en danseuse lascive, sur une scène dont le public est le Tout-Londres médusé ne suffit pas à renflouer les caisses. Lady Wyndham sort alors sa botte secrète, quand elle se rappelle que son héritage inclut une lointaine propriété, riche en pétrole, perdue aux confins de la Géorgie, dont elle revendique l’usufruit. Seul os, mais de taille : cette mine d’or noir, négociée à l’époque glorieuse de Tsars, est désormais sous la coupe des Bolcheviks, dont on sait qu’ils sont tous assoiffés de sang et qu’ils vivent un couteau entre les dents…

Qu’à cela ne tienne : pour régler l’affaire, Lady Wyndham dépêche son fidèle Gérard, «secrétaire par plaisir » avec qui elle entretient une amitié franche, relevée ici où là d’une pincée de sensualité. Un dévouement aveugle amènera l’homme de confiance à connaître de folles aventures, de Berlin à Batoum, et surtout à en découdre avec l’impitoyable Irina Mouravieff, qui lui fera subir une terrible descente aux enfers dans les geôles de la Tcheka.

On l’aura compris, ce roman oscille entre Tintin au Pays des Soviets et L’Europe galante de Paul Morand. Il faudra donc faire fi de son manichéisme politique outrancier pour goûter pleinement à son style pétillant, parfaitement filé. Un bonheur où, sous les strass, se mêlent traits d’esprit perfides, anglicismes fraîchement empruntés et sous-entendus grivois. Une leçon d’épicurisme snob, au parfum délicieusement suranné.

Frédéric Saenen
(novembre 2006)

Frédéric Saenen, licencié en philologie romane, professeur de français-langue étrangère, auteur et poète, collabore à de nombreuses revues de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et en France et participe régulièrement à des lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric Dufoing, il anime Jibrile, revue de critique littéraire et politique.

 

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