Attatruc 1er
de Dedieu

Seuil Jeunesse, 2006
à partir de 5-6 ans

 

 

Le pouvoir et l’art

Un roi, bête et méchant, décide de devenir peintre et se heurte à la difficulté de ce que ni l’argent ni le pouvoir ne peuvent acheter, le talent. On assiste à la montée de son délire : achats d’œuvres célèbres de tous les temps, volonté de les corriger selon sa conception de l’art (ainsi on ajoute une oreille à van Gogh, on réorganise un Picasso de façon réaliste, on brûle Bosch…) et enfin emprisonnement d’un peintre chargé de peindre pour lui : Kandinsky. La fin réédite la leçon du Wang Fo de Marguerite Yourcenar : la peinture libère et se joue de l’oppression. Mais on peut y voir une nuance de plus : ici, c’est la libération de la peinture, son échappée vers l’abstraction, qui lui éviterait d’être au service des tyrans (ce qui reste à confirmer).

Si la peinture de ce dictateur borné ne manque pas de sel, on peut mettre toutefois un bémol à cette histoire édifiante sur les pouvoirs de l’art : c’est en étant enchaîné et menacé que Kandinsky invente une nouvelle forme d’art : l’art ne s’inventerait-il bien que sous les dictatures?
Autre gêne : si cette fable s’achève par la précision “ Attatruc n’a jamais existé, Kandinsky, si ”, ce qui permet au lecteur débutant de comprendre qu’il se trouve face à deux niveaux de représentation ; Ataturc, fondateur de la démocratie laïque turque, a bien existé, et on voit que Dedieu (privilège de l’artiste) se permet de jouer avec les noms sans craindre de brouiller les pistes ni de créer des incidents diplomatiques.

Dernière question : Attatruc devient fou parce qu’il ne comprend pas le tableau de Kandinsky ; cela signifie-t-il que ceux qui n’ont pas accès à l’art moderne sont des “ attatrucs ” ?
Autant dire que cet album mérite d’être accompagné si l’on veut que le sens se dégage de façon intéressante.Mais le plaisir visuel est entier : la mise en images de cette fable discutable est magnifique par ses couleurs et sa stylisation, bien dans le style de Dedieu. Elle parle d’oppression et de censure d’une part, et de liberté et de dignité d’autre part et enfin des pouvoirs de l’art, ce qui est un grand mérite.

Anne-Marie Mercier-Faivre
(décembre 2006)

Anne-Marie Mercier-Faivre est professeure des Universités. Elle enseigne à l'IUFM de Lyon et à l'Université Lumière-Lyon 2.

 

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