La Barbe-bleue
de Dedieu

Seuil Jeunesse, 2005

 

 

Du grand art

Sur la couverture, Barbe-bleue est gargantuesque, arborant comme seules références à la légende une barbe d’aspect phallique et une clé rouge accrochée à sa poche… La page de garde nous fait découvrir avec subtilité l’image d’une clé et le trou d’une serrure, en fort contraste, laissant présager mystères et autres tourments.
Le conte est repris dans son cadre traditionnel, selon le récit de Charles Perrault, et Barbe-bleue a, comme il se doit, une magnifique barbe bleue... Mais pour Dedieu, c’est « la » Barbe-bleue avec une connotation déjà féminine… Après avoir été courtisée, la cadette épouse le monstre à ses risques et périls. Face au dégoût de sa réputation d’assassin, ses richesses feront le contrepoids. Le mariage « se conclut ».
Après ses noces, Barbe-bleue part en voyage et confie à sa femme son trousseau de clés en n’omettant pas de lui indiquer une certaine porte à ne pas ouvrir : « C’est la clé du cabinet au bout de la grande galerie : ouvrez tout, allez partout, mais pour ce petit cabinet, je vous défends d’y entrer. »… On notera au passage les redondances et l’interdit quasi enfantin. La tentation est ici symbolisée par un bras et une main fine et dentelée au bout de laquelle la clé fait face à la serrure dans l’immobilité et le silence le plus total, tel celui du condamné avant la sentence.

Tentation face à l’interdit : « Elle ouvrit en tremblant la porte ». Au milieu des cadavres qu’elle découvre, la jeune femme laisse échapper la clé, qui tombe au sol, imprégnée du sang des victimes, indélébile. La clé dorénavant rouge sera la preuve de sa désobéissance, la trahison comme l’incarnation suprême de l’infidélité. Le verdict : la mort.
Implorante, la cadette envoie sa sœur demander si ses frères daigneraient la sauver en arrivant prestement : « Anne, ma sœur Anne… »... mais obtient le désert pour toute réponse. Et la belle, moitié dévêtue, frôle le couperet du « coutelas » quand les épées des frères, enfin, transpercent l’ogre. Vertueuse, elle se remariera.

La prouesse de l’auteur est de faire de Barbe-bleue un conte féminin, parfois érotisant, dans lequel il est aisé de lier séduction, infidélité et trahison. On ne peut s’empêcher de s’interroger sur la mort de la Barbe-bleue : est-il le bourreau ou la victime ? Le doute plane… L’extraordinaire travail graphique des collages mêle avec finesse le vide et le plein, et l’aspect dentelé et ciselé est au plus près des mots tranchants et du rapport féminin/masculin ; le choix des couleurs dans la palette des beiges (ocre, beige, rouge) intensifie la sobriété du texte.
L’aspect « interdit » du conte est dégagé avec brio, dans ce texte que Dedieu s’est réapproprié en ne s’encombrant que de l’essentiel. Apprenant aux femmes à ne pas ouvrir toutes les portes, à ne pas aiguiser leur curiosité aux dépens d’un mari fort gentilhomme, à rester dans la sagesse que le conte attend d’elle...

Cendrine Genin
(janvier 2006)

Cendrine Genin, après des études de philosophie et de lettres, a suivi une formation de libraire ; une passion totale pour la littérature jeunesse ainsi que pour la danse l’ont incitée à collaborer à Sitartmag, depuis 2000 ; l'écriture est son autre domaine de prédilection et elle compte pouvoir prochainement faire partager son univers à de jeunes lecteurs.

http://www.ricochet-jeunes.org/auteur.asp?id=374

lire aussi

La barbe bleue, de Charles Perrault et Elsa Oriol, Kaléidoscope, 2007

Elsa Oriol, qui vient d’illustrer un album pour les plus jeunes (La nouvelle d’Elisabeth Duval, Kaléidoscope), propose ici un grand album où l’illustration prend toute sa place. Une peinture que l’on pourrait qualifier de classique met en valeur le texte dans sa version originale. On est happé par l’intensité expressive des personnages, séduit et touché par de nombreux et très beaux effets de perspective renforcés par la grande taille de l’illustration. Une version traditionnelle qui permet « un retour aux sources » et enrichit la confrontation avec des réécritures « modernes » de ce texte comme Frisson de fille d'Edward van de Vendel et Isabelle Vandenabeele (Le Rouergue) ou La Barbe bleue de Dedieu (Seuil).
F. Mattes (septembre 2007)