|
Du
grand art
Sur la couverture,
Barbe-bleue est gargantuesque, arborant comme seules références
à la légende une barbe d’aspect phallique et
une clé rouge accrochée à sa poche… La
page de garde nous fait découvrir avec subtilité l’image
d’une clé et le trou d’une serrure, en fort contraste,
laissant présager mystères et autres tourments.
Le conte est repris dans son cadre traditionnel, selon le récit
de Charles Perrault, et Barbe-bleue a, comme il se doit, une magnifique
barbe bleue... Mais pour Dedieu, c’est « la »
Barbe-bleue avec une connotation déjà féminine…
Après avoir été courtisée, la cadette
épouse le monstre à ses risques et périls.
Face au dégoût de sa réputation d’assassin,
ses richesses feront le contrepoids. Le mariage « se conclut
».
Après ses noces, Barbe-bleue part en voyage et confie à
sa femme son trousseau de clés en n’omettant pas de
lui indiquer une certaine porte à ne pas ouvrir : «
C’est la clé du cabinet au bout de la grande galerie
: ouvrez tout, allez partout, mais pour ce petit cabinet, je vous
défends d’y entrer. »… On notera au
passage les redondances et l’interdit quasi enfantin. La tentation
est ici symbolisée par un bras et une main fine et dentelée
au bout de laquelle la clé fait face à la serrure
dans l’immobilité et le silence le plus total, tel
celui du condamné avant la sentence.
 |
Tentation
face à l’interdit : « Elle ouvrit en
tremblant la porte ». Au milieu des cadavres qu’elle
découvre, la jeune femme laisse échapper la
clé, qui tombe au sol, imprégnée du sang
des victimes, indélébile. La clé dorénavant
rouge sera la preuve de sa désobéissance, la
trahison comme l’incarnation suprême de l’infidélité.
Le verdict : la mort.
Implorante, la cadette envoie sa sœur demander si ses
frères daigneraient la sauver en arrivant prestement
: « Anne, ma sœur Anne… »...
mais obtient le désert pour toute réponse. Et
la belle, moitié dévêtue, frôle
le couperet du « coutelas » quand les
épées des frères, enfin, transpercent
l’ogre. Vertueuse, elle se remariera. |
La prouesse
de l’auteur est de faire de Barbe-bleue un conte féminin,
parfois érotisant, dans lequel il est aisé de lier
séduction, infidélité et trahison. On ne peut
s’empêcher de s’interroger sur la mort de la Barbe-bleue
: est-il le bourreau ou la victime ? Le doute plane… L’extraordinaire
travail graphique des collages mêle avec finesse le vide et
le plein, et l’aspect dentelé et ciselé est
au plus près des mots tranchants et du rapport féminin/masculin
; le choix des couleurs dans la palette des beiges (ocre, beige,
rouge) intensifie la sobriété du texte.
L’aspect « interdit » du conte est dégagé
avec brio, dans ce texte que Dedieu s’est réapproprié
en ne s’encombrant que de l’essentiel. Apprenant aux
femmes à ne pas ouvrir toutes les portes, à ne pas
aiguiser leur curiosité aux dépens d’un mari
fort gentilhomme, à rester dans la sagesse que le conte attend
d’elle...
Cendrine
Genin
(janvier 2006)
Cendrine
Genin,
après des études de philosophie et de lettres, a suivi
une formation de libraire ; une passion totale pour la littérature
jeunesse ainsi que pour la danse l’ont incitée à
collaborer à Sitartmag, depuis 2000 ; l'écriture est
son autre domaine de prédilection et elle compte pouvoir
prochainement faire partager son univers à de jeunes lecteurs.

http://www.ricochet-jeunes.org/auteur.asp?id=374
lire aussi
| 
|
La
barbe bleue, de Charles Perrault et Elsa Oriol,
Kaléidoscope, 2007
Elsa Oriol,
qui vient d’illustrer un album pour les plus jeunes
(La nouvelle d’Elisabeth
Duval, Kaléidoscope), propose ici un grand album où
l’illustration prend toute sa place. Une peinture que
l’on pourrait qualifier de classique met en valeur le
texte dans sa version originale. On est happé par l’intensité
expressive des personnages, séduit et touché
par de nombreux et très beaux effets de perspective
renforcés par la grande taille de l’illustration.
Une version traditionnelle qui permet « un retour aux
sources » et enrichit la confrontation avec des réécritures
« modernes » de ce texte comme Frisson
de fille d'Edward van de Vendel et Isabelle Vandenabeele
(Le Rouergue) ou La Barbe bleue
de Dedieu (Seuil).
F. Mattes (septembre 2007) |
|