Une
enfance irlandaise
On peut dire
que Seamus Deane aura laissé courir le temps dans les souterrains
de sa mémoire avant de donner son premier roman. Poète
et essayiste confirmé, c’est en effet à cinquante
ans passés qu’il a couché ses souvenirs de jeunesse
dans À lire la nuit.
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Une
enfance, avec ses émois, ses légendes et ses
tiroirs à secret si difficiles à forcer. Une
enfance irlandaise de surcroît, zébrée
de bagarres, d’interrogatoires, de détonations
nocturnes. De ce matériau si dense, Seamus Deane extrait,
au fil d’une suite de brefs chapitres, un récit
poignant, centré sur un non-dit qui régit sourdement
les rapports de sa grande famille : les circonstances de la
mort d’Eddie, l’oncle paternel, au plus fort de
la lutte indépendantiste de 1921.
Qui
était réellement ce personnage ? Un martyre
de la cause ? Une balance à la solde des autorités
britanniques ? Un fantôme en tout cas, qui hante les
parents du petit Seamus, et dont il parviendra peu à
peu à reconstituer l’absurde destinée,
de révélations recueillies sur un lit d’agonie
en aveux livrés à demi-mot. |
L’écriture
de Deane est irriguée des mystères et des malédictions
de l’Eire profonde. Sa chronique principale se ramifie en
narrations secondaires, propres à glacer le sang du plus
rationaliste des lecteurs, ou en évocations du quotidien
des couches populaires. Le dialogue rebondissant lors du cours de
mathématiques est à ce titre une vertigineuse et drolatique
mise en scène de pédagogie confinant à la folie
; une illustration parmi d’autres de la virtuosité
de l’auteur…
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À
lire la nuit n’est donc pas vraiment
un texte à dominante politique, même s’il
s’arc-boute sur une dénonciation contenue,
et d’autant plus puissante, de la propagande anglaise,
du climat de suspicion généralisée
qu’elle suscita et des répressions qui s’ensuivirent.
Dans les dernières pages, le bruit des moteurs de
bulldozers et de blindés, venus balayer de dérisoires
barricades, imposera son couvre-feu à l’histoire,
avec ou sans majuscule. Il faudra se résoudre, comme
le faisait jadis Seamus, à éteindre la lumière,
garder le livre entre les mains et prolonger la lecture
en imagination. L’œuvre nous apparaîtra
alors dans toute sa complexité et sa bouleversante
beauté, « comme un labyrinthe, étroitement
conçu, avec quelqu’un qui sanglote en son milieu».
Frédéric
Saenen
(novembre 2005)
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Frédéric
Saenen, licencié
en philologie romane, professeur de français-langue étrangère,
auteur et poète, collabore à de nombreuses revues
de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et
en France et participe régulièrement à des
lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric
Dufoing, il anime Jibrile, revue de critique
littéraire et politique.
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