À lire la nuit
traduit de l’anglais (Irlande) par Marianne Véron
Actes Sud, Babel n°709, 2005

 

 

Une enfance irlandaise

On peut dire que Seamus Deane aura laissé courir le temps dans les souterrains de sa mémoire avant de donner son premier roman. Poète et essayiste confirmé, c’est en effet à cinquante ans passés qu’il a couché ses souvenirs de jeunesse dans À lire la nuit.

Une enfance, avec ses émois, ses légendes et ses tiroirs à secret si difficiles à forcer. Une enfance irlandaise de surcroît, zébrée de bagarres, d’interrogatoires, de détonations nocturnes. De ce matériau si dense, Seamus Deane extrait, au fil d’une suite de brefs chapitres, un récit poignant, centré sur un non-dit qui régit sourdement les rapports de sa grande famille : les circonstances de la mort d’Eddie, l’oncle paternel, au plus fort de la lutte indépendantiste de 1921.
Qui était réellement ce personnage ? Un martyre de la cause ? Une balance à la solde des autorités britanniques ? Un fantôme en tout cas, qui hante les parents du petit Seamus, et dont il parviendra peu à peu à reconstituer l’absurde destinée, de révélations recueillies sur un lit d’agonie en aveux livrés à demi-mot.

L’écriture de Deane est irriguée des mystères et des malédictions de l’Eire profonde. Sa chronique principale se ramifie en narrations secondaires, propres à glacer le sang du plus rationaliste des lecteurs, ou en évocations du quotidien des couches populaires. Le dialogue rebondissant lors du cours de mathématiques est à ce titre une vertigineuse et drolatique mise en scène de pédagogie confinant à la folie ; une illustration parmi d’autres de la virtuosité de l’auteur…

À lire la nuit n’est donc pas vraiment un texte à dominante politique, même s’il s’arc-boute sur une dénonciation contenue, et d’autant plus puissante, de la propagande anglaise, du climat de suspicion généralisée qu’elle suscita et des répressions qui s’ensuivirent. Dans les dernières pages, le bruit des moteurs de bulldozers et de blindés, venus balayer de dérisoires barricades, imposera son couvre-feu à l’histoire, avec ou sans majuscule. Il faudra se résoudre, comme le faisait jadis Seamus, à éteindre la lumière, garder le livre entre les mains et prolonger la lecture en imagination. L’œuvre nous apparaîtra alors dans toute sa complexité et sa bouleversante beauté, « comme un labyrinthe, étroitement conçu, avec quelqu’un qui sanglote en son milieu».

Frédéric Saenen
(novembre 2005)

Frédéric Saenen, licencié en philologie romane, professeur de français-langue étrangère, auteur et poète, collabore à de nombreuses revues de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et en France et participe régulièrement à des lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric Dufoing, il anime Jibrile, revue de critique littéraire et politique.

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