Innocence
Traduit de l’allemand par Laurent Muhleisen
L'Arche, 2006

 

 


Le temps de l’innocence


Outre-Rhin, Dea Loher est considérée comme l’une sinon la plus importante dramaturge de sa génération. Elle a connu le succès dès sa première pièce en 1990 avec L’espace d’Olga, réflexion sur les rapports victime/bourreau. Lauréate en 1992 du Prix de la meilleure pièce contemporaine d'un jeune auteur du Goethe Institut et du Playwrights Award du Royal Court Theater pour Tatouage, elle en a depuis écrit une dizaine.

Innocence, qui paraît aux éditions de l’Arche — traduit par Laurent Muhleisen — a été créée en octobre 2003 au théâtre Thalia de Hambourg où elle est en résidence depuis 1999.
« Sans doute son meilleur texte, le plus dense, le plus privé mais aussi le plus universel.», a pu-t-on lire sous la plume de la critique Christine Dössel dans le Süddeutsche Zeitung.

«Passion théâtrale polyphonique sur l’état du monde », «mise en scène de la folie quotidienne», «histoire sur la tristesse de notre temps », Innocence évoque une société chaotique où l’existence a perdu sa valeur, à l’image de cette femme, au début de la pièce, qui plie soigneusement ses habits sur la plage avant d’aller se noyer à la vue de tous. Les suicidés sont monnaie courante, ils font partie du quotidien, de la violence ordinaire, aussi insignifiants que les sans papiers qui errent dans les rues — fantômes noirs en transit, hantant la nuit des tours bourrées d’amiante. Tous viennent grossir la rubrique fait-divers avec les tueurs en série et les hold-up !
« La vie, rien d’autre que l’attente de la mort. Et moi, j’ai fait de cette attente mon métier. Un beau métier. » déclare Franz — qui collectionne les urnes funéraires d’inconnus rapportées de la morgue — à sa jeune femme Rosa, en mal d’amour.
Comment vivre avec le passé — « Je veux que ça ait disparu Tout ce qui me fait mal d’avant doit avoir disparu » —, la mémoire, les remords, la nostalgie ?
Comment trouver un sens à sa vie ? Autre question fondamentale à laquelle chacun des neuf personnages essaie de répondre, dont Ella, la « philosophe vieillissante », qui « ne croit plus qu’à la contingence. Les hasards, les erreurs, les impondérables (…) » après des années passées à élaborer des théories.

Pourtant, il ne faudrait pas se méprendre sur les propos de Dea Loher, qui prône, finalement, un retour vers « l’innocence » : une simple rencontre dans la rue, une parole échangée avec un inconnu, un amour naissant, le désir qui s’éveille… La solution serait en chacun de nous, à condition de se défaire des idées reçues (Histoire, religion, argent, politique) et de recommencer à croire en l’humain, à son instinct, d’accepter nos limites intellectuelles, notre ignorance, telle Absolue, la call-girl que tous désirent, dont les parents ont fait analyser les gènes pour s’assurer qu’elle serait aveugle comme eux, parce qu’ils pensent vivre ainsi dans un monde « parfait ».
En attendant que la pièce soit montée en France, laissez-vous habiter par ces dix-neuf scènes courtes construites en résonance où les voix s’élèvent, lyriques et excessives, jusqu’à atteindre une véritable beauté formelle : « Forger des ornements. Une occupation parfaitement vide de sens, et peut-être la seule indispensable : embellir le monde. ».

Maïa Brami
(avril 2006)

Née en 1976, Maïa Brami est écrivain — pour petits, moyens et grands! — et journaliste. En parallèle aux ateliers d'écriture dans les écoles et lycées, elle anime une chronique hebdomadaire sur la littérature Jeunesse dans l'émission Au fil des pages, diffusée sur les ondes de RCF. Après un premier roman, Vis ta vie Nina (Grasset Jeunesse, Prix Chronos 2002) elle a reçu en juin 2005 le Prix Matti Chiva de l'Institut Danone pour un album, Goûte au moins! (éditions Circonflexe). Derniers titres paru : Mon arbre ami illustré par Ingrid Monchy (Les albums Duculot, Casterman, 2005) et un roman, Norma (Folies d'Encre, 2006)

 

du même auteur
Les relations de Claire - L'Arche 2003
Barbe-bleue, espoir des femmes / Manhattan Medea L'Arche, 2001

http://www.arche-editeur.com

Pages en allemand

http://www.theater-schauspiel-oper.de/loher.html

http://www.theaterheute.de/galerie/03-01/foyer.html