Barbe-bleue, espoir des femmes
/ Manhattan Medea

L'Arche, 2001

 

 

"Tuer l'amour"

En un prélude, un prologue et quatorze saynètes, Dea Loher offre une interprétation très libre du personnage de Barbe-Bleue ; Henri multiplie les conquêtes mais ses obsessions le poussant à sommairement les achever, il cultive l'art du crime. Du premier au dernier amour d'Henri, l'auteur parcourt une carte du tendre inversée et passe en revue divers sentiments, états psychologiques et différentes manières de tuer, incarnés par les femmes qu'Henri rencontre : Anne est obnubilée par la beauté ou la laideur des mots, qu'elle liste minutieusement, Tania a toujours refusé l'amour, Eve est suicidaire et Judith est insomniaque...
Chacune de ces apparitions féminines, abruptes, passe dans la pièce telle une ébauche, un archétype. La seule femme qui se dévoile vraiment n'a pas de prénom, elle est l'aveugle, amoureuse d'Henri et pourtant la plus lucide de toutes, celle qui pourra peut-être changer le cours horrifiant de choses qui paraissaient immuables...
Le talent de l'auteur pour retravailler le mythe ne s'arrête pas là. La transposition de l'ancien au moderne est particulièrement bien réussie dans Manhattan Medea, qui contient tous les éléments de base de l'histoire de Jason et Médée : la fuite des amants, le meurtre du frère, Jason abandonnant Médée et la cruelle vengeance de cette dernière. Mais Dea Loher situe l'intrigue à Manhattan, devant une demeure cossue de la 5e avenue. Là, sur ce trottoir, c'est une Médée trahie et désespérée qui attend Jason et son enfant. Le passage d'une Grèce mythique au monde d'aujourd'hui est fluide, sans accrocs ni artifices : la preuve est faite que la tragédie se prête parfaitement à tous les espaces ou à tous les temps, à condition que l'auteur sache aussi y greffer sa propre vision du monde et que son talent soit, comme c'est ici le cas, à la hauteur du mythe abordé : Dea Loher crée une Médée coléreuse et toxicomane, qui a su s'adapter à un environnement urbain sauvage, peut-être aussi sauvage que la Grèce des héros... On retrouve les grands thèmes mythologiques : inceste, meurtres familiaux, passion et vengeance. Mais ici, les dieux qui régissent habituellement le destin des hommes semblent avoir disparu, en témoignent les répliques suivantes :

- Sweatshop boss.On t'appelle sorcière.
- Médée. ça devient à la mode. Mais c'est juste pratique. L'expression d'une paresse, qui proclame : le bon vouloir de dieux méchants, lorsqu'elle doit regarder les conséquences de ses actes ; ça débarrasse facilement de la responsabilité.
(Manhattan Medea, page 93)

Ainsi, les dieux ne seraient qu'une invention des hommes, une illusion, un prétexte fallacieux qui leur permettrait d'échapper au jugement des autres... La démonstration de Dea Loher inclue donc la notion de libre arbitre et de responsabilité individuelle, une idée absente des grandes tragédies qui sont remontées jusqu'à nous. Mais le discours de l'auteur est loin d'être théorique. Ses personnages vivent, parlent et souffrent et la puissance émotionnelle qui se dégage du texte est primordiale. Car ce que ces deux pièces ont en commun, c'est avant tout la mort de l'amour, le désir profond de "tuer l'amour" (dernière parole de l'aveugle dans Barbe-Bleue), un sentiment qui fait ici des ravages et qui lui-même engendre mort et souffrance.

Blandine Longre
(novembre 2001)

du même auteur
Innocence - L'Arche 2006
Les relations de Claire - L'Arche 2003

http://www.arche-editeur.com/Catalogue/L/loher2.htm

http://www.theatre-contemporain.net/auteurs/loher/pdgdl.htm

Pages en allemand

http://www.theater-schauspiel-oper.de/loher.html

http://www.theaterheute.de/galerie/03-01/foyer.html