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"Tuer
l'amour"
En un prélude,
un prologue et quatorze saynètes, Dea Loher offre une interprétation
très libre du personnage de Barbe-Bleue ; Henri multiplie
les conquêtes mais ses obsessions le poussant à sommairement
les achever, il cultive l'art du crime. Du premier au dernier amour
d'Henri, l'auteur parcourt une carte du tendre inversée et
passe en revue divers sentiments, états psychologiques et
différentes manières de tuer, incarnés par
les femmes qu'Henri rencontre : Anne est obnubilée par la
beauté ou la laideur des mots, qu'elle liste minutieusement,
Tania a toujours refusé l'amour, Eve est suicidaire et Judith
est insomniaque...
Chacune de ces apparitions féminines, abruptes, passe dans
la pièce telle une ébauche, un archétype. La
seule femme qui se dévoile vraiment n'a pas de prénom,
elle est l'aveugle, amoureuse d'Henri et pourtant la plus lucide
de toutes, celle qui pourra peut-être changer le cours horrifiant
de choses qui paraissaient immuables...
Le talent de l'auteur pour retravailler le mythe ne s'arrête
pas là. La transposition de l'ancien au moderne est particulièrement
bien réussie dans Manhattan Medea,
qui contient tous les éléments de base de l'histoire
de Jason et Médée : la fuite des amants, le meurtre
du frère, Jason abandonnant Médée et la cruelle
vengeance de cette dernière. Mais Dea Loher situe l'intrigue
à Manhattan, devant une demeure cossue de la 5e avenue. Là,
sur ce trottoir, c'est une Médée trahie et désespérée
qui attend Jason et son enfant. Le passage d'une Grèce mythique
au monde d'aujourd'hui est fluide, sans accrocs ni artifices : la
preuve est faite que la tragédie se prête parfaitement
à tous les espaces ou à tous les temps, à condition
que l'auteur sache aussi y greffer sa propre vision du monde et
que son talent soit, comme c'est ici le cas, à la hauteur
du mythe abordé : Dea Loher crée une Médée
coléreuse et toxicomane, qui a su s'adapter à un environnement
urbain sauvage,
peut-être aussi sauvage que la Grèce des héros...
On retrouve les grands thèmes mythologiques : inceste, meurtres
familiaux, passion et vengeance. Mais ici, les dieux qui régissent
habituellement le destin des hommes semblent avoir disparu, en témoignent
les répliques suivantes :
- Sweatshop
boss.On t'appelle sorcière.
-
Médée. ça devient à la mode.
Mais c'est juste pratique. L'expression d'une paresse, qui proclame
: le bon vouloir de dieux méchants, lorsqu'elle doit regarder
les conséquences de ses actes ; ça débarrasse
facilement de la responsabilité.
(Manhattan
Medea,
page 93)
Ainsi, les dieux
ne seraient qu'une invention des hommes, une illusion, un prétexte
fallacieux qui leur permettrait d'échapper au jugement des
autres... La démonstration de Dea Loher inclue donc la notion
de libre arbitre et de responsabilité individuelle, une idée
absente des grandes tragédies qui sont remontées jusqu'à
nous. Mais le discours de l'auteur est loin d'être théorique.
Ses personnages vivent, parlent et souffrent et la puissance émotionnelle
qui se dégage du texte est primordiale. Car ce que ces deux
pièces ont en commun, c'est avant tout la mort de l'amour,
le désir profond de "tuer l'amour" (dernière
parole de l'aveugle dans Barbe-Bleue), un sentiment qui fait ici
des ravages et qui lui-même engendre mort et souffrance.
Blandine
Longre
(novembre 2001)

du
même auteur
Innocence - L'Arche 2006
Les relations de Claire - L'Arche 2003
http://www.arche-editeur.com/Catalogue/L/loher2.htm
http://www.theatre-contemporain.net/auteurs/loher/pdgdl.htm
Pages
en allemand
http://www.theater-schauspiel-oper.de/loher.html
http://www.theaterheute.de/galerie/03-01/foyer.html
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