|
Science
et conscience
Est-il encore
nécessaire de raconter un roman de David Lodge et d'inévitablement
en faire l'éloge ? D'y ajouter les épithètes
"humain", "divertissant", "réaliste"
et "convaincant" ? De conseiller vivement au lecteur potentiel
de s'y plonger sans crainte ?
Thinks, comme les autres romans, est habilement construit
; ici, sur le mode de l'alternance narrative : d'abord le journal
intime d'Helen Reed, romancière invitée à animer
un cours intitulé "creative writing" à l'Université
de Gloucester. Helen ne parvient plus à écrire (excepté
son journal) depuis la mort soudaine de son mari. Le deuxième
journal est tout autre, mais pas moins intime : les enregistrements
privés qu'effectue Ralph Messenger, professeur de Science
cognitive dans la même université ; celui-ci se livre
à cet exercice d'abord pour des raisons scientifiques, puis
prend goût à ces monologues qu'il souhaite traiter
comme matériau brut, des pensées telles qu'elles viennent
à l'esprit d'un individu, pour ensuite les retranscrire et
les analyser. C'est, d'après lui, l'unique occasion de pénétrer
la conscience d'un individu sincère qui dévoile ses
fantasmes ou ses pensées les plus secrètes... Et les
pensées de Ralph Messenger ne manquent ni de piquant, ni
de drôlerie, apportant une petite touche scabreuse à
l'ensemble.
Les pensées d'Helen sont beaucoup plus circonspectes, posées,
et ces deux personnages ont peu en commun... Mais tout comme dans
Nice work, l'auteur s'amuse à faire se télescoper
de manière conflictuelle deux univers parallèles mais
qui rarement se rencontrent, ici la littérature et la science
; Ralph explique qu'un jour le cerveau n'aura plus de mystère
pour les scientifiques, que ces derniers pourront peut-être
créer un ordinateur capable d'imiter les réactions
et les sentiments d'un être humain ; s'il se livre à
ses séances d'enregistrement du "flux de sa conscience",
c'est pour mieux comprendre comment fonctionne cette même
conscience ; Helen ne manque pas de riposter en lui rappelant que
certains écrivains (Virginia Woolf, James Joyce ou Henry
James, pour ne citer qu'eux) ont tenté l'expérience
bien avant que le monde scientifique ("froid, sans pitié
et réducteur") ne s'empare du domaine de la conscience...
Mais dire que les deux personnages principaux de ce roman se contentent
d'incarner les deux pôles de ce conflit traditionnel reviendrait
à schématiser grossièrement les intentions
de l'auteur, qui s'intéresse aussi à eux en tant qu'êtres
humains pensants, vivement brossés et savamment étoffés,
en particulier à travers leurs intentions amoureuses. Car
Thinks, loin d'être un ouvrage ennuyeux, est
avant tout une comédie de moeurs dominée par les multiples
tentatives que Ralph Messenger met en oeuvre pour séduire
Helen Reed et l'amener dans son lit. Ralph est un coureur invétéré
et son attachement à sa femme Carrie et à ses enfants
n'y change rien et pour lui, hédoniste dans l'âme,
la vie ne serait rien sans la sexualité et les femmes. Mais
Helen n'entend pas céder, pour des raisons personnelles que
seul son journal connaît... ; de la même façon
qu'elle rejette les avances de l'éminent professeur, elle
refuse aussi de lui livrer le réceptacle de ses pensées
intimes, lorsque Ralph, sur un coup de tête, lui fait une
proposition incongrue : échanger ses enregistrements (plutôt
compromettants et loin d'être flatteurs) contre le fameux
journal...
Ainsi, de manière à la fois frivole et presque scientifique
(après tout, un romancier n'est-il pas un scientifique de
l'âme ?), David Lodge s'intéresse à l'adultère,
à la trahison et aux déceptions ou aux revirements
qui peuvent accompagner ces phénomènes, mais aussi
à l'acte d'écrire par le biais d'Helen, la romancière,
qui s'interroge : est-il possible d'écrire une séquence
fictionnelle totalement objective, qui "décrive le
comportement et les apparences, rapportant ce que les gens se racontent
mais sans jamais dire au lecteur ce que les personnages pensent,
sans jamais utiliser le monologue intérieur ou le style indirect
libre pour nous laisser épier leurs pensées secrètes"
? Bien sûr, cela est faisable et l'auteur s'y essaye tout
au long du roman : des séquences narratives qui ressemblent
davantage à l'écriture théâtrale (avec
dialogues et didascalies) qu'à un roman, mais qui fonctionnent
néanmoins très bien et apportent une petite touche
désuète au roman. N'oublions pas de mentionner quelques
croustillants interludes littéraires, supposés être
un échantillon des travaux d'écriture des étudiants
d'Helen, de brillantes parodies d'auteurs tels que " M*rt*n
Am*s " et Irv*ne W*lsh, où Lodge
semble s'en être donné à coeur joie.
|
Fiction
réalistico-fantaisiste, Thinks est un
ouvrage qui ouvre de multiples pistes de réflexion
et dont les personnages énergiques ne manquent pas
de nous séduire, puis de nous décevoir, en véritables
individus. Il est vrai que l'auteur, dans sa hâte d'en
finir, semble vouloir les lâcher un peu rapidement et
l'on regrettera le dénouement quelque peu frustrant
; mais unités de temps, de lieu et d'action obligent...
Comme quoi il est encore possible d'apprécier un certain
classicisme en littérature!
Blandine
Longre
(juillet 2002)
|
|

http://www.penguin.co.uk/
Dans
les coulisses du roman (Rivages, 2007)
|