Jazz

28 avril 2002 à 20h
Auditorium de Lyon
en collaboration
avec Jazz à Vienne


chronique

Charlie Haden & Gonzalo Rubalcaba

Nocturne - Boleros from Cuba and Mexico
Charlie Haden, contrebasse
Gonzalo Rubalcaba, piano
Ignacio Berroa, batterie et percussion
David Sanchez, saxophone
Frederico Britos Ruiz, violon


Charlie Haden - photo : Caroll Friedman

"Ce projet résulte d'une alchimie et d'une énergie commune, qui nous permettent de jouer de beaux morceaux empreints d'un certain lyrisme. Charlie souhaitait obtenir quelques informations concernant la musique cubaine. Je pensais à ce moment-là aux boléros et aux ballades cubaines. Et comme il était disposé à enregistrer ce disque, le moment opportun s'est présenté pour le réaliser. J'avais extrait de ma discothèque les musiques des années 1930, 1940 et 1950. Je lui en ai fait parvenir une sélection afin qu'il arrête un choix pour le CD."
Gonzalo Rubalcaba

Dave Holland Quintet

Not For Nothin'
Dave Holland, contrebasse
Robin Eubanks, trombone
Chris Potter, saxophones
Steve Nelson, vibraphone et marimba
Billy Kilson, batterie

Musicien avec lequel il faut compter depuis plus de trente ans, contrebassiste et improvisateur de jazz des plus respecté, Dave Holland a atteint un nouveau degré de popularité auprès du public et d'appréciation auprès de la critique avec son quintette actuel. Les deux albums de cette formation, Points of View et Prime Directive, ont été sélectionnés pour un Grammy ; le groupe a été élu Formation de jazz acoustique n° 1 dans le classement des critiques de Down Beat, meilleur combo de l'année dans les prix du jazz de Bell Atlantic ; l'Association des journalistes de jazz a donné ses prix de Concert live de l'année et de meilleure petite formation au Dave Holland Quintet, et élu Prime Directive Album de l'année. Prime Directive a également reçu les 4 clés ffff de Télérama, le CHOC de Jazzman et le " recommandé " par Répertoire.

Renseignements - réservations
Auditorium de Lyon
04 78 95 95 95
149 rue Garibaldi - 69003 Lyon

 

C'était, en ce dimanche 28 avril, la soirée des contrebassistes, leaders de groupe. Loin d'en faire les " besogneux " qu'ils sont si souvent dans la musique classique, toute l'histoire du Jazz (de Jimmy Blanton à François Moutin entendu à Lyon ce mois et chroniqué par nos soins, en passant, bien sur par Charles Mingus), est pleine de ces rois du tempo qui composent, animent et mettent en scène. Et ce, toujours sans tapage car, ce qui est important pour le contrebassiste, c'est le groupe. Charlie HADEN et Dave HOLLAND qui se présentaient, en cette soirée, s'inscrivent dans cette longue lignée et en sont incontestablement deux grandes figures actuelles.

Charlie HADEN, avec la précieuse complicité du jeune pianiste cubain Gonzalo RUBALCABA, a sorti de son tiroir un projet vieux de dix ans : Refaire découvrir, à leur manière, le Boléro ; cette chanson d'amour dansée sur rythme lent, à trente-deux mesures, dès la fin du 19e siècle, d'abord à Cuba, puis dès les années trente au Mexique, à Porto Rico et dans l'ensemble du monde latino-américain, devint un fort emblème au même titre que le tango pour les Argentins. Puis, des bigbands américains (Tommy Dorsey)aux reprises récentes(" what différence the day makes " accaparé par la pub) ou clins d'œil sur le dernier M.Jonacz, cette musique est restée bien présente.

En une suite d'une dizaine de " chansons "(dont quatre boléros cubains et un mexicain, deux compositions originales de C.HADEN et un thème signé G.RUBALCABA), l'ensemble prend le parti du lyrisme sur des tempos très lents, s'écartant en cela du boléro traditionnel joué en grande formation avec cuivres, violons et percussions très présents sur un tempo plus enlevé quoique lent. Ici, la section rythmique fait dans la retenue : la contrebasse s'harmonise à la légère pulsation insufflée par les balais du batteur cubain Ignacio BERROA. Le pianiste joue tout en discrétion et suavité. Le saxophone du cubain David SANCHEZ et le violon de l'Uruguayen Fédérico BRITOS RUIZ (par ailleurs premier violon à l'Opéra de La Havane), alternent les interventions plus qu'ils ne jouent ensemble, sauf sur le morceau final.
Si l'on adhère à ce charme délicieusement suranné, on est vite transporté dans un univers de soirée d'été en bord de mer (avec quelques rafraîchissements, bien entendu !) d'autant que l'exceptionnelle pureté du son du sax ténor apporte une si belle couleur ajoutée aux mélodieuses sonorités du piano.
" Moonlight ", notamment, est un très beau thème de C.HADEN où les accords plaqués puis plus percussifs du piano répondent à un jeu élégant de la contrebasse et à la douce mélodie déroulée par le sax. Le thème mexicain " El ciego ", nous révèle un violon sautillant puis réservé dans le pizzicato, puis majestueux, la contrebasse donnant le pas de danse. Le dernier morceau joué en quintet entremêle finement deux boléros cubains où les thèmes se croisent sans s'entrechoquer, les musiciens se répondant dans la finesse.
Reste que sur d'autres morceaux, le charme de " Nocturne " s'estompe un peu car le parti pris d'un tempo ralenti parfois à l'extrême, d'une batterie minimaliste, de l'absence de percussions, d'une contrebasse du leader qui ne fut pas toujours le régulateur attendu, fait transparaître une musique un peu ennuyeuse. Décidément, qu'il est difficile de donner de l'énergie, un concert entier, sur des tempos lents !
Une formation numériquement plus étoffée aurait, à mon sens, apporté à la prestation scénique. Durant cette première partie, j'ai souvent pensé à Chico O'Farril, disparu en 2001 et son afro-cuban jazz orchestra et à Gerry Mulligan en grande formation, trop vite parti lui aussi. Ce qu'ils auraient pu nous concocter dans le même exercice ! Nostalgie…
Cela n'enlève rien aux mérites de " Nocturne " dont l'écoute attentive sur le label Verve (réf : 013611-2) reste un grand moment de musique apaisante et de qualité.

En deuxième partie de soirée, nous était donc proposé le quintet de Dave HOLLAND avec une petite modification dans la composition annoncée à savoir à la batterie, le jeune Nate SMITH remplaçait Billy Kilson (qui joue sur le disque " Not for Nothin ", paru chez ECM sous la référence 1758 en août 2001).
Contrebassiste de Mile DAVIS entre 1968 et 1970, Dave HOLLAND a " surfé " sur tous les courants jazzistiques depuis 30 ans. Du free avec A.BRAXTON au Hard Pop contemporain que joue son quintet actuel depuis cinq ans, en passant par la m.base de Steve COLEMAN, le trio Gateway avec DEJOHNETTE et ABERCROMBIE. A seulement 53 ans, il en a visité des musiques, ce vieux briscard, anglais de naissance !
Homme de rencontres, comme beaucoup de jazzmen, mais surtout découvreur de jeunes talents, D.HOLLAND, en évoquant son quintet actuel parle " d'une magnifique communion collective ". C'est vrai que tout au long de sa prestation, on voit à l'œuvre un chef souriant laisser ses jeunes pousses vivre leur vie musicale sans pour cela s'écarter un instant du projet commun.
Le contrebassiste compositeur est un virtuose qui, au premier morceau, " Looking out ", impulse un vigoureux tempo dès la prise du thème par les deux soufflants. Et puis le vibraphone de Steve NELSON, dès son entrée en lice, par un jeu subtil et élégant, donne une couleur particulière à l'ensemble. Il s'agit d'un choix délibéré du leader qui, à la question posée dans la revue Jazzman de décembre 1999, de savoir pourquoi il préférait au piano le vibraphone ou la guitare, répondit : " Guitare et vibraphone présentent une palette d'accords limitée et, du coup, positionnent le groupe dans un espace plus ouvert harmoniquement. Je pense beaucoup à la sonorité globale ".
La musique est, en effet, très homogène, avec de longues parties très arrangées pour soutenir le premier chorus structuré de Chris POTTER au sax ténor.
Suit un thème qui débute sur une ambiance quasi indienne donnée par le vibraphone et le marimba pour s'achever sur un tempo afro-cubain ! Le jeune batteur, Nate SMITH, s'impose avec brio, sur ce parcours plein d'embûches. Le tromboniste Robin EUBANKS dialogue longuement avec C.HADEN, l'un et l'autre n'hésitant pas à s'aventurer dans l'aigu. Le trombone fait aussi un petit bout de chemin avec la clarinette de C.POTTER.
Arrive une ballade où le contrebassiste se met à l'archer pour lancer un thème envoûtant que le saxo alto, cette fois de C.POTTER et le trombone de R.EUBANKS relaient élégamment avec une discrète présence du vibraphone. Pur moment de bonheur musical !
Le groupe enchaîne sur un rythme endiablé avec une clarinette qui allie vélocité et montée en tension, bien accentuée par le trombone et la batterie.
La prestation du quintet s'acheva sur une pièce à la conception musicale diversifiée : Contrebasse seule puis tout l'ensemble sur un rythme très saccadé, puis une série d'entrelacements des sons des deux souffleurs dans un jeu de contrepoint où, peu à peu, l'humour transparaît (à toi, à moi) sous le sourire de leurs partenaires amusés.
Il y a vraiment de la musique dans ce quintet ! Il y a cette unité, ce dialogue, cette connivence que souvent, seuls les trios peuvent nous apporter. Un grand groupe et un vrai leader qu'il ne faut pas manquer à leur prochain passage dans la région.


Philippe Anthonioz
(30 avril 2002)



http://www.jazzavienne.com/

Charlie Haden
http://www.citizenjazz.com/ebn.asp?pid=55&id_article=86
http://www.jazzmagazine.com/Interviews/Dauj/haden/haden.htm

Gonzalo Rubalcaba
http://www.bluenote.tm.fr/us_news/g_rubalcaba.htm
http://www.centraljazz.com/fich_grubalcaba_inner.htm

Dave Holland
http://www.ecmrecords.com/ecm/artists/282.html
http://www.soundicate.com/show/showB0.asp?ID=1448&TK_idref=