À
déguster lentement
Certes, le chocolat
est nourrissant, mais surtout il se déguste avec délices,
avec passion, au point de devenir objet stupéfiant d’accoutumance.
Il peut en aller de même avec les anthologies poétiques,
et le choix ici opéré par Francis Dannemark correspond
bien à la comparaison qu’il fait dans son avant-propos
: « Comme un boîte de chocolats » (belges,
de surcroît, ce qui ne gâte rien) : la variété,
qui permet de faire voisiner les francophones avec les néerlandophones
(ces derniers traduits en français, qu’on se rassure),
les auteurs-compositeurs comme Adamo, Jacques Brel ou Julos Beaucarne
avec des écrivains atypiques comme Henri Michaux, Jean-Pierre
Verheggen ou Eugène Savitzkaya, Emile Verhaeren, Norge ou
Maurice Carême avec les surréalistes (Nougé,
Mesens, Mariën, Dumont, Dotremont…), la prose avec les
vers, les aphorismes avec le lyrisme…
Aurait-on affaire
à un gentil fatras de friandises accumulées dans une
boîte où les doigts auraient à fouiller interminablement
avant de trouver leur préférence ? Non : il y a un
choix, personnel sans doute, mais qui d’abord se situe «
à la frontière de deux mondes », de «
deux univers linguistiques », et qui ensuite se présente
d’une manière méthodique et progressive. Les
six chapitres proposent une répartition formelle et thématique,
ménageant des possibilités d’itinéraires
particuliers au milieu de la diversité générale.
Après avoir goûté la musicalité de textes
proches de la chanson (« Laisse-moi chanter »),
puis les vagabondages d’une poésie de l’ailleurs
spatial et temporel, aux limites du descriptif et du narratif («
Des jours remplis d’histoires »), on est précipité
vers la rupture proclamée avec plus ou moins de violence,
rupture sociale, lyrique, surréaliste (« Pour déserter
»), qui conduit presque naturellement aux évocations
du temps et de la mort (« Manger des chrysanthèmes
») ; mais Francis Dannemark, qui rappelle à cette
occasion et à juste titre qu’il est poète, n’oublie
pas que la poésie dit aussi, et même parfois violemment,
les sentiments (« Le grand amour ») et participe
à la quête du bonheur (« Tâchons d’être
heureux »).
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Cette
belle route franchement tracée laisse la liberté
de prendre les chemins adjacents et parallèles sans
grand risque de se perdre. Chaque poème est une borne,
un buisson, un arbre, voire un carrefour, en tout cas un
signe. Bien sûr, le lecteur aura ses points de repère
préférés, tel « testament
» de Franz Hellens, une belle prière de Hugo
Claus, le « soleil est à l’intérieur
» de Paul Nougé, tel aphorisme de Scutenaire…
mais ne refaisons pas l’anthologie. Contentons-nous
d’affirmer que ce livre, ce n’est pas «
de la roupie de cent sonnets », comme disait
André Blavier, le poète de Verviers, manquant
ici à l’appel – mais d’une absence
qui n’efface pas l’humour, la vivacité,
la vigueur et la représentativité de l’ensemble.
Dégustons donc, sans bouder le plaisir durable et
prometteur, selon le dernier vers du dernier poème,
malicieusement emprunté à Liliane Wouters
: « Tu crois finir, tu commences ».
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Jean-Pierre
Longre
(mars 2005)
Jean-Pierre
Longre, enseignant en littérature du XXème
siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est
l'auteur d'une thèse sur Raymond
Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains
contemporains et sur la comparaison des langages littéraire
et musical. Il a participé à l'édition
des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue
des recherches sur les littératures francophones (Roumanie,
Belgique, Québec).

Francis
Dannemark, auteur d'Une
fraction d’éternité (2005)
est actuellement éditeur, conseiller littéraire indépendant,
et responsable du programme d'Escales des lettres à Bruxelles.
En 1998, il a créé la collection " Escales du
Nord " qu'il dirige en collaboration avec Jean-Yves Reuzeau
et Bénédicte Pérot aux éditions Le Castor
Astral. Il est aussi membre du comité éditorial de
la collection les "Carnets littéraires",
publiée par les éditions Estuaire.
http://www.francisdannemark.be
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