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Mais la liberté, maman ?
Emilia Apostoae
est une vieille dame qui vit dans la Roumanie d’aujourd’hui
et qui se souvient… Sa mémoire la ramène à
son enfance rurale, à sa fuite en ville, à ses parents,
à tante Lucrecia et tonton Andrei qui l’invitaient
chez eux et lui faisaient goûter aux plaisirs citadins tout
en l’attelant aux tâches ménagères, à
son travail en usine, à son mariage, à sa fille Alice
partie faire carrière et se marier au Canada… Comme
une remise à plat de tout le passé, « comme
une carte de géographie pleine de petites ampoules qui s’allument
simultanément », ses souvenirs posent la question
centrale : « Emilia Apostoae a-t-elle été
réellement heureuse ou est-ce seulement une impression ?
» ; et la question subsidiaire : «Comment as-tu
pu être heureuse quand tous ces gens étaient malheureux
? »
Et c’est
là le paradoxe : au cours de ses longues discussions avec
Alice, Emilia réalise combien sa vie est liée au communisme
: « J’étais plus communiste que ma fille
ne l’avait cru. Et même plus que je ne le croyais moi-même
». Comment échapper aux ambiguïtés
de toute une vie ? A celles d’une enfance douce malgré
les contraintes de la vie sociale et familiale ? A celle d’un
labeur obligatoire qui laissait la place aux petits arrangements
quotidiens ? A celles que commande la confrontation entre la liberté
retrouvée, vantée par sa fille, et les difficultés
de tous les jours (« Si j’avais ne serait-ce que
la moitié de ce que j’avais au temps du communisme,
je serais bien contente ») ? A celles d’une relative
aisance personnelle inséparable du malheur de certains, qui
ont tout perdu ?
«
Une vieille coco », certes. Cela ne l’empêchait
pas de rire de bon cœur aux irrésistibles blagues qui
circulaient sur Ceausescu, sa femme et ses sbires, ni de souscrire
au résumé comico-réaliste que faisait l’impayable
Mitu : « Un : en Roumanie tout le monde a un emploi. Deux
: alors que tout le monde a un emploi, personne ne travaille. Trois
: alors que personne ne travaille, le Plan est réalisé
et même dépassé. Quatre : alors qu’on
remplit et qu’on dépasse le Plan, les magasins sont
vides. Cinq : alors que les magasins sont vides, tout le monde a
de quoi manger. Six : alors que tout le monde a de quoi manger,
personne n’est content. Sept : alors que personne n’est
content, tout le monde applaudit ! ». Et cela ne l’empêche
pas de raconter les fiévreux préparatifs que, pendant
plusieurs jours, les chefs de l’usine et du parti imposèrent
à l’ouvrière qu’elle était et à
ses camarades en prévision de la visite du « Génie
des Carpates », qui ne vint jamais. Tout cela ne relève
ni de la dénonciation ni de la justification, mais de la
réalité d’un être en butte aux bouleversements
vécus par un pays entier, aux désillusions sur la
politique, la société, les hommes…
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Ainsi,
Je suis une vieille coco ! pourrait
être qualifié de roman réaliste, comme
pouvait l’être Le
paradis des poules : à la manière
de Balzac, Dan Lungu « fait concurrence à l’état
civil », en jetant des ponts entre l’un et l’autre
récits, en ménageant le retour de certains personnages,
en mettant en scène le petit peuple et son existence
quotidienne. Mais surtout, c’est un roman vivant, attachant,
jubilatoire, qui pose avec une fausse naïveté
les problèmes auxquels est confrontée la Roumanie
d’aujourd’hui, dans toutes ses contradictions,
dans toute sa complexité.
Jean-Pierre
Longre
(mars 2008) |
Jean-Pierre
Longre enseigne la littérature contemporaine à
l’Université Jean Moulin Lyon 3. Auteur d’études
sur divers écrivains du XXe siècle, collaborateur
de plusieurs revues, il a participé à la publication
des romans de Queneau dans la Bibliothèque de la Pléiade,
s’intéresse à la comparaison des arts (littérature,
musique, peinture) et effectue des recherches sur les littératures
francophones (Roumanie et Belgique
en particulier). Dernier ouvrage paru : Raymond Queneau
en scènes, Presses Universitaires de Limoges,
2005.

Du même
auteur
Le
paradis des poules, Jacqueline Chambon, 2005
Ecrits
franco-roumains (dossier thématique)
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