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Des
volatiles très humains
Dan Lungu fait
partie des écrivains invités en France dans le cadre
des « Belles Etrangères
» 2005, ce qui, à bon escient, donne à son
premier roman traduit en français la notoriété
qu’il mérite. L’auteur, qui enseigne la sociologie
à l’Université de Iasi, prête non seulement
un regard attentif et scrutateur, mais aussi une plume animée
par la verve et la poésie, au microcosme de la rue des Acacias,
lointaine et proche, dont on peut se dire qu’elle est représentative
d’un monde à plus grande échelle, roumain, populaire,
humain tout bonnement.
Il y a là,
autour du lieu traditionnel de rassemblement des hommes, à
savoir le bistrot du «Tracteur chiffonné » où
la prune distillée, la vodka, le rhum coulent à flot
et souvent à crédit, des maisons qui abritent quelques
familles chez lesquelles la « transition » entre communisme
et capitalisme, la « P’tite Lumière
», « fiancée des chômeurs »,
laisse une image amère et brouillée. Le contexte est
difficile, et chacun l’affronte à sa manière
: en entamant des discussions sans fin échauffées
par l’alcool, en se murant dans un silence buté, en
se cachant, en épiant les mouvements de la rue, en s’activant
aux travaux ménagers, en se réfugiant dans la maladie
réelle ou simulée, dans ses souvenirs, dans ses illusions,
en s’occupant de son jardin et de ses poules…
En général,
on parle beaucoup dans ce « paradis des poules ».
Les rumeurs vont bon train, par exemple sur le Colonel dont seule
Milica a franchi le seuil de la porte, ou encore sur Ceausescu,
chez qui Mitu raconte comment il fut un jour reçu, sur Iliescu
aussi, sur les travaux (ou démolitions) finalement interrompus
par le changement de régime, sur les placements d’argent
hasardeux donnant lieu à toutes les folies, sur les raisons
pour lesquelles le jardin de Relu Covalciuc, spécialiste
en rêves prémonitoires, est soudain envahi par des
monceaux de vers de terre, lui qui se pose de vastes questions existentielles
à propos des poules (« Est-ce qu’elles ont
le même Dieu que nous ? Est-ce qu’il y a un paradis
des poules ? »). On parle beaucoup (on caquette), on
regarde beaucoup (trop ?) la télévision, emblème
du changement, un changement qui enferme les gens chez eux au moment
du feuilleton ; et l’on réfléchit beaucoup,
comparant l’avant et le maintenant, comme le fait «
M’sieur Covalciuc » : «Maintenant, même
eux, les travailleurs, ne se serraient plus les uns contre les autres,
avec chaleur, comme ses poulettes, ils allaient chacun dans leur
coin dans le privé, c’était peut-être
pour cette raison qu’il avait un jour prié pour arriver
au paradis des poules. Une tristesse tiède le submergea,
lui faisant monter les larmes aux yeux ».
Une émotion
équivoque, une nostalgie réelle, une gouaille réjouissante,
une observation attendrie, une effervescence spontanée, le
bonheur, le malheur, les amitiés, les jalousies, les colères,
le pittoresque… Le paradis des poules est
un roman où, dans tous les sens du terme et dans toutes ses
dimensions, on n’échappe pas à l’humanité,
et où l’humanité ne nous échappe pas.
Jean-Pierre
Longre
(novembre 2005)
Jean-Pierre
Longre enseigne la littérature contemporaine à
l’Université Jean Moulin Lyon 3. Auteur d’études
sur divers écrivains du XXe siècle, collaborateur
de plusieurs revues, il a participé à la publication
des romans de Queneau dans la Bibliothèque de la Pléiade,
s’intéresse à la comparaison des arts (littérature,
musique, peinture) et effectue des recherches sur les littératures
francophones (Roumanie et Belgique
en particulier). Dernier ouvrage paru : Raymond Queneau
en scènes, Presses Universitaires de Limoges,
2005.
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Ecrits
franco-roumains (dossier thématique)
Belles
étrangères 2005
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