August Strindberg
mise en scène Robert Cantarell

Théâtre de La Colline, Paris
décembre 2004

 

texte français Terje Sinding
adaptation Robert Cantarella et Julien Fišera
dramaturgie Julien Fišera
scénographie Laurent Berger
costumes Cécile Feilchenfeldt
collaboration technique Christophe Bernard

avec Jean-Claude Bolle-Reddat, Florence Giorgetti, Philippe Journo, Johanna Korthals Altes, Jacek Maka, Wolgang Menardi, Emilien Tessier

Théâtre National de la Colline
15, rue malte-brun
75980 PARIS CEDEX 20
Tél location 01 44 62 52 52

production Théâtre Dijon Bourgogne, Théâtre National de la Colline, le duo dijon


Ce feu follet de Strindberg

Quand le rideau se lève, le héros du Chemin de Damas, poète solitaire prisonnier d’une vision noire de l’existence, vit la pire vie possible dans le pire des mondes possibles, et travaille de tout son désespoir à se préserver des malheurs à venir. Et pourtant… Amour, jalousie, ambition, ces leurres douloureux, qui vouent à l’échec, se retrouveront sur son chemin de souffrance, et si tout se passe mal, s’il n’est rien d’autre à faire ici bas que se tourmenter dans l’attente du trépas, ce poète incapable de la moindre concession va tout de même emprunter le chemin de Damas, cette route vers la conversion chrétienne, en se posant encore et encore la question de la possibilité de l’amour, du pardon, de la foi, de l’espérance, et même du vouloir-vivre.

Pas de quoi rire, assurément, dans cette pièce de Strindberg écrite lors d’une profonde crise religieuse et psychologique (le dramaturge suédois est même interné, névrosé et schizophrène). La première partie est un voyage du poète, avec une belle femme qui a la sagesse muette de ne pas réfléchir, dans un cercle infernal digne de Dante et de l’Eternel Retour nietzschéen ; la seconde, un drame familial de haine et de cruauté ; la troisième, une interrogation métaphysique hâchée, entre le couvent et le tombeau.
Mais le metteur en scène Robert Cantarella sait pimenter, dynamiser et intensifier cette longue pièce sombre. Effets de lumières, costumes et décors participent d’une esthétique du laid, rose ou verdâtre, évoquant à la fois le mauvais goût Ikea et la lourdeur nordique ; et le recours à la vidéo, ou à de la musique moderne (notamment le groupe des années 1970 Suicide), révèlent assez la volonté d’actualiser cette fable chrétienne. Le rythme est rapide, le jeu des acteurs très énergique, au point que la confrontation entre le mal moderne (le désespoir devant l’absurde) et la charité chrétienne (dont le prêche mou et la tolérance mesquine sont efficacement parodiés) semble laisser la place à une débauche morbide et exutoire de pulsions à l’état brut.

Cette mise en scène libre, libérée, qui veut toujours mettre en regard la noirceur et l’insensé, s’avère finalement propre au fou rire, réaction nerveusement légitime devant le gouffre ténébreux de l’existence. Au personnage du fou, toujours présent dans un coin de la scène pour mettre à distance la tragédie par des galipettes ou par de curieuses postures, correspond tout un attirail loufoque, dont le happening bordélique du deuxième acte est le point d’orgue. Cantarella dit de son travail que c’est « un artisanat du regard qui dégage les choses de leur charme ». Outre la grande performance des acteurs, ce Chemin de Damas marquera les esprits pour avoir réussi à dynamiter dans l’excentricité une pièce fort complexe et austère.

Nicolas Cavaillès
(décembre 2004)

Nicolas Cavaillès, spécialiste de l'œuvre de Cioran, lié à la Roumanie et à sa littérature, poursuit, après des études de lettres et de philosophie, des recherches autour de l'écriture, des manuscrits et de la création artistique (critique génétique).

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