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« Son crime était l’innocence »
Pour prendre
connaissance du numéro que la revue Marginales
consacre en grande part à Stig Dagerman, il y a, en somme,
deux façons de procéder. La première, canonique,
est de le lire d’une traite, pour se faire du personnage une
image nuancée, tranchant avec la mythologie romantique, quasi
rimbaldienne, qui lui est traditionnellement associée (essentiellement
liée à sa rupture avec l’écrit à
l’âge de vingt-six ans et son suicide cinq années
plus tard). La seconde manière est de viser directement au
risque et au rare, en se rendant à la page 121 pour y encaisser
le stupéfiant Tuer un enfant. Une
implacable démonstration où se mêlent inextricablement
fatalité et responsabilité et qui constitue une synthèse
du fulgurant génie de Dagerman. S’y retrouvent un art
consommé de la narration, une lucidité extrême
et une intense charge émotionnelle. Ces éléments
communiquent au lecteur, abasourdi, un sentiment d’urgence
autant que d’impuissance à réagir – un
paradoxe qui tiraillera Dagerman toute son existence durant.
La vie n’est
en effet pas aisée à l’homme qui s’est
choisi pour devise : « La seule chose qui est insensée
est d’accepter le possible ». Dagerman n’envisagera
jamais la Littérature autrement que comme un éveil
de la conscience, la sienne et celle de ses contemporains. Ses engagements
politiques et sociaux ne démentiront pas cette position,
ni non plus son investissement total dans l’écriture,
notamment au moment de sa collaboration à l’organe
de presse anarcho-syndicaliste Arbetaren (Le Travailleur).
Le journalisme tel que le conçoit Dagerman est une incessante
prise au collet avec le réel, une percée de lumière
à travers les ombres et les gravats de son époque,
une expérience de partage sans condition. À ce titre,
Dagerman déniera à l’écrivain toute possibilité
de se garantir une sphère privée. « Privé
signifie en effet quelque chose que l’on garde secret, que
l’on isole et que l’on barricade, mais la tâche
de la littérature est à l’opposé de cela,
puisqu’elle a pour rôle d’accroître continûment,
avec sincérité et passion, la connaissance de l’être
humain. »
À n’en
pas douter, les deux maîtres mots de ce qui précède
sont « sincérité » et « passion
»… Ces vertus cardinales le guideront dans la rédaction
de ces « billets quotidiens » (où il parvient
à poétiser jusqu’aux nouvelles de la Bourse
!), l’amèneront à sillonner l’Allemagne
dévastée par les bombardements alliés et à
témoigner de ce spectacle apocalyptique. Elles lui inspireront,
en plein mitan du siècle, ces réflexions sur l’avenir
: « Mes espoirs ? Je les mets dans une littérature
qui combatte sans ménagements en faveur des trois droits
inaliénables de la personne humaine enfermée dans
le système des blocs et des organisations de masse : la liberté,
la fuite et la trahison. Je veux dire la liberté de ne pas
avoir à choisir entre l’anéantissement et l’extermination,
je veux dire fuir du prochain champ de bataille où se prépare
la fin du monde, et trahir tout système qui criminalise la
conscience, la peur et l’amour du prochain ».
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vient
de paraître, de Stig Dagerman
Tuer
un enfant
Nouvelles traduites du suédois par É. Backlund
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Ce dossier
marque à coup sûr un tournant dans la (re)découverte
de l’auteur de L’île des condamnés
auprès du public francophone, et en particulier des
enjeux idéologiques de sa création. Il lui
redonne sa juste place dans le débat autour de la
renaissance de la veine prolétarienne dans l’immédiat
après-guerre. Il offre également d’éprouver
les multiples facettes de ce talent, à la fois généreux
et mordant, au fil de nombreux articles, extraits de romans,
lettres, poèmes, etc., inédits ou difficilement
accessibles. Un conseil afin de parachever ce tour d’horizon
aussi dignement qu’on l’a entamé : garder
pour la fin Attention au chien !,
publié au lendemain de la mort de Dagerman dans le
journal dont il tint la rubrique culturelle des années
durant… et qui était le seul à ne pas
être informé de sa disparition !
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Frédéric
Saenen
(mars 2007)
Frédéric
Saenen, licencié
en philologie romane, professeur de français-langue étrangère,
auteur et poète, collabore à de nombreuses revues
de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et
en France et participe régulièrement à des
lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric
Dufoing, il anime Jibrile,
revue de critique littéraire et politique.

http://atheles.org/agone/
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