Stig Dagerman, la littérature et la conscience
Revue Marginales n°6 (printemps 2007)
Éditions Agone

 

 


« Son crime était l’innocence »

Pour prendre connaissance du numéro que la revue Marginales consacre en grande part à Stig Dagerman, il y a, en somme, deux façons de procéder. La première, canonique, est de le lire d’une traite, pour se faire du personnage une image nuancée, tranchant avec la mythologie romantique, quasi rimbaldienne, qui lui est traditionnellement associée (essentiellement liée à sa rupture avec l’écrit à l’âge de vingt-six ans et son suicide cinq années plus tard). La seconde manière est de viser directement au risque et au rare, en se rendant à la page 121 pour y encaisser le stupéfiant Tuer un enfant. Une implacable démonstration où se mêlent inextricablement fatalité et responsabilité et qui constitue une synthèse du fulgurant génie de Dagerman. S’y retrouvent un art consommé de la narration, une lucidité extrême et une intense charge émotionnelle. Ces éléments communiquent au lecteur, abasourdi, un sentiment d’urgence autant que d’impuissance à réagir – un paradoxe qui tiraillera Dagerman toute son existence durant.

La vie n’est en effet pas aisée à l’homme qui s’est choisi pour devise : « La seule chose qui est insensée est d’accepter le possible ». Dagerman n’envisagera jamais la Littérature autrement que comme un éveil de la conscience, la sienne et celle de ses contemporains. Ses engagements politiques et sociaux ne démentiront pas cette position, ni non plus son investissement total dans l’écriture, notamment au moment de sa collaboration à l’organe de presse anarcho-syndicaliste Arbetaren (Le Travailleur). Le journalisme tel que le conçoit Dagerman est une incessante prise au collet avec le réel, une percée de lumière à travers les ombres et les gravats de son époque, une expérience de partage sans condition. À ce titre, Dagerman déniera à l’écrivain toute possibilité de se garantir une sphère privée. « Privé signifie en effet quelque chose que l’on garde secret, que l’on isole et que l’on barricade, mais la tâche de la littérature est à l’opposé de cela, puisqu’elle a pour rôle d’accroître continûment, avec sincérité et passion, la connaissance de l’être humain. »

À n’en pas douter, les deux maîtres mots de ce qui précède sont « sincérité » et « passion »… Ces vertus cardinales le guideront dans la rédaction de ces « billets quotidiens » (où il parvient à poétiser jusqu’aux nouvelles de la Bourse !), l’amèneront à sillonner l’Allemagne dévastée par les bombardements alliés et à témoigner de ce spectacle apocalyptique. Elles lui inspireront, en plein mitan du siècle, ces réflexions sur l’avenir : « Mes espoirs ? Je les mets dans une littérature qui combatte sans ménagements en faveur des trois droits inaliénables de la personne humaine enfermée dans le système des blocs et des organisations de masse : la liberté, la fuite et la trahison. Je veux dire la liberté de ne pas avoir à choisir entre l’anéantissement et l’extermination, je veux dire fuir du prochain champ de bataille où se prépare la fin du monde, et trahir tout système qui criminalise la conscience, la peur et l’amour du prochain ».


vient de paraître, de Stig Dagerman
Tuer un enfant
Nouvelles traduites du suédois par É. Backlund

Ce dossier marque à coup sûr un tournant dans la (re)découverte de l’auteur de L’île des condamnés auprès du public francophone, et en particulier des enjeux idéologiques de sa création. Il lui redonne sa juste place dans le débat autour de la renaissance de la veine prolétarienne dans l’immédiat après-guerre. Il offre également d’éprouver les multiples facettes de ce talent, à la fois généreux et mordant, au fil de nombreux articles, extraits de romans, lettres, poèmes, etc., inédits ou difficilement accessibles. Un conseil afin de parachever ce tour d’horizon aussi dignement qu’on l’a entamé : garder pour la fin Attention au chien !, publié au lendemain de la mort de Dagerman dans le journal dont il tint la rubrique culturelle des années durant… et qui était le seul à ne pas être informé de sa disparition !

Frédéric Saenen
(mars 2007)

Frédéric Saenen, licencié en philologie romane, professeur de français-langue étrangère, auteur et poète, collabore à de nombreuses revues de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et en France et participe régulièrement à des lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric Dufoing, il anime Jibrile, revue de critique littéraire et politique.

 

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