Dada
soulève tout !
Dans la foulée de la rétrospective
autour du dadaïsme à Beaubourg, de nombreuses publications
permettent de ressaisir les origines et l’évolution
de cette tumultueuse avant-garde. À ce titre, l’opportune
réédition de la synthèse d’Henri Béhar
et Michel Carassou offre d’explorer cette nébuleuse
de poètes révoltés et écorchés,
dont les provocations marquèrent définitivement la
création littéraire et plastique du XXe siècle.
Né véritablement
dans le contexte de la Grande Guerre, Dada apparaît comme
la réaction brutale de certaines consciences face à
une horreur à dimension mondiale. Son acte fondateur est
précisément datable et situable (à Zurich le
8 février 1916) et son nom résulterait d’une
rencontre fortuite qui n’eût pas déplu à
Maldoror : celle d’un coupe-papier et d’une entrée
du Larousse. D’emblée, Dada se présente comme
un mouvement international qui éclôt simultanément,
sous l’impulsion d’énergumènes cosmopolites
et tapageurs, à Berlin, Paris et New-York.
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Avec
« rien » pour maître-mot et des sarcasmes
dévastateurs pour baïonnettes, les dadaïstes
vont crever la panse de toutes les baudruches de leur absurde
époque. Tracts séditieux, performances théâtrales
prenant à contre-pied les conventions scéniques,
poèmes sans rimes aux litanies arbitraires,…
La bande comptera à son actif plus d’un scandale
et déclenchera bien des rixes, jusqu’à
traîner devant le tribunal de son impertinence un mannequin
figurant Maurice Barrès.
Bien
sûr, il sera largement question dans ces pages des piliers
de Dada – tels Tzara,
Picabia ou Duchamp – et de
ceux qui formeront ensuite le gros des surréalistes
(Breton, Aragon, Éluard, etc.), mais le mérite
de l’ouvrage est de dépasser la tentation du
franco-centrisme en soulignant l’importance cruciale
de protagonistes comme Hugo Ball ou le caricaturiste Grosz,
et le retentissement de cette aventure de la Belgique au…
Japon ! |
L’aspect
le plus intéressant de la recherche de Béhar et Carassou
réside sans doute dans leur approche aussi pointue que pédagogique
des idées dadaïstes, que l’on assimile trop souvent,
comme pour s’en débarrasser, à un nihilisme
potache. Or, Georges Ribemont-Dessaignes l’écrivait,
« les ruines, quand elles font un tas, constituent à
leur tour une construction ». Dada, officine d’agitation
publique ? Certes oui ; mais plus encore, Dada laboratoire de liberté,
d’imagination au pouvoir, de réévaluation totale
de l’Individu. Le chapitre intitulé « Le
soulèvement de la vie » apporte à ce propos
de très judicieux éclairages sur les inspirations
philosophiques de Dada, notamment en relation avec L’indifférence
créatrice, l’œuvre oubliée de Salomon
Friedlander.
Pour qui ambitionne
de se frotter aux contradictions hérissées de cette
génération turbulente, parfois si douloureusement
blessée, cette Histoire d’une subversion constitue
donc une première clef de lecture. Elle ouvre quelques portes,
dont celle d’une chambre nommée «poésie».
La raison est priée de rester sur le seuil. L’esprit,
par contre, est invité à franchir le pas, pour flirter
avec les limites, et surtout s’enivrer de rire. Jean Arp a
d‘ailleurs peint, au plafond, ces vers : « L’humour
/ c’est l’eau de l’au-delà / mêlée
au vin d’ici-bas ». Un mensonge à prendre,
évidemment, au pied de la lettre.
Frédéric
Saenen
(novembre 2005)
Frédéric
Saenen, licencié
en philologie romane, professeur de français-langue étrangère,
auteur et poète, collabore à de nombreuses revues
de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et
en France et participe régulièrement à des
lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric
Dufoing, il anime Jibrile, revue de critique
littéraire et politique.

lire aussi
Tristan Tzara de Henri Béhar
Oxus, collection Les Roumains de Paris, 2005
Tristan
Tzara de François Buot
Biographie, Grasset, 2002
http://www.fayard.fr/
Exposition
Dada
Centre Pompidou, Paris
http://www.centrepompidou.fr/Pompidou/Accueil.nsf
5 octobre 2005 - 9 janvier 2006
11h00 - 21h00
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