Dada. Histoire d’une subversion
Éditions Fayard, 2005

 

 

Dada soulève tout !

Dans la foulée de la rétrospective autour du dadaïsme à Beaubourg, de nombreuses publications permettent de ressaisir les origines et l’évolution de cette tumultueuse avant-garde. À ce titre, l’opportune réédition de la synthèse d’Henri Béhar et Michel Carassou offre d’explorer cette nébuleuse de poètes révoltés et écorchés, dont les provocations marquèrent définitivement la création littéraire et plastique du XXe siècle.

Né véritablement dans le contexte de la Grande Guerre, Dada apparaît comme la réaction brutale de certaines consciences face à une horreur à dimension mondiale. Son acte fondateur est précisément datable et situable (à Zurich le 8 février 1916) et son nom résulterait d’une rencontre fortuite qui n’eût pas déplu à Maldoror : celle d’un coupe-papier et d’une entrée du Larousse. D’emblée, Dada se présente comme un mouvement international qui éclôt simultanément, sous l’impulsion d’énergumènes cosmopolites et tapageurs, à Berlin, Paris et New-York.

Avec « rien » pour maître-mot et des sarcasmes dévastateurs pour baïonnettes, les dadaïstes vont crever la panse de toutes les baudruches de leur absurde époque. Tracts séditieux, performances théâtrales prenant à contre-pied les conventions scéniques, poèmes sans rimes aux litanies arbitraires,… La bande comptera à son actif plus d’un scandale et déclenchera bien des rixes, jusqu’à traîner devant le tribunal de son impertinence un mannequin figurant Maurice Barrès.
Bien sûr, il sera largement question dans ces pages des piliers de Dada – tels Tzara, Picabia ou Duchamp – et de ceux qui formeront ensuite le gros des surréalistes (Breton, Aragon, Éluard, etc.), mais le mérite de l’ouvrage est de dépasser la tentation du franco-centrisme en soulignant l’importance cruciale de protagonistes comme Hugo Ball ou le caricaturiste Grosz, et le retentissement de cette aventure de la Belgique au… Japon !

L’aspect le plus intéressant de la recherche de Béhar et Carassou réside sans doute dans leur approche aussi pointue que pédagogique des idées dadaïstes, que l’on assimile trop souvent, comme pour s’en débarrasser, à un nihilisme potache. Or, Georges Ribemont-Dessaignes l’écrivait, « les ruines, quand elles font un tas, constituent à leur tour une construction ». Dada, officine d’agitation publique ? Certes oui ; mais plus encore, Dada laboratoire de liberté, d’imagination au pouvoir, de réévaluation totale de l’Individu. Le chapitre intitulé « Le soulèvement de la vie » apporte à ce propos de très judicieux éclairages sur les inspirations philosophiques de Dada, notamment en relation avec L’indifférence créatrice, l’œuvre oubliée de Salomon Friedlander.

Pour qui ambitionne de se frotter aux contradictions hérissées de cette génération turbulente, parfois si douloureusement blessée, cette Histoire d’une subversion constitue donc une première clef de lecture. Elle ouvre quelques portes, dont celle d’une chambre nommée «poésie». La raison est priée de rester sur le seuil. L’esprit, par contre, est invité à franchir le pas, pour flirter avec les limites, et surtout s’enivrer de rire. Jean Arp a d‘ailleurs peint, au plafond, ces vers : « L’humour / c’est l’eau de l’au-delà / mêlée au vin d’ici-bas ». Un mensonge à prendre, évidemment, au pied de la lettre.

Frédéric Saenen
(novembre 2005)

Frédéric Saenen, licencié en philologie romane, professeur de français-langue étrangère, auteur et poète, collabore à de nombreuses revues de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et en France et participe régulièrement à des lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric Dufoing, il anime Jibrile, revue de critique littéraire et politique.

 

lire aussi

Tristan Tzara de Henri Béhar
Oxus, collection Les Roumains de Paris, 2005

Tristan Tzara de François Buot
Biographie, Grasset, 2002

http://www.fayard.fr/

Exposition Dada
Centre Pompidou, Paris
http://www.centrepompidou.fr/Pompidou/Accueil.nsf
5 octobre 2005 - 9 janvier 2006
11h00 - 21h00