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Agir, penser, rêver peut-être
Coïncidences
éditoriales, Anne Cuneo et François
Weyergans ont tous deux publié leur premier roman à
la fin de l’année dernière. Plus de trente ans
après leur début en littérature. Deux auteurs
importants, qui semblaient avoir une œuvre « derrière
eux », comme dit tristement Simone de Beauvoir dans La
force de l’âge, rajeunissent soudain sous nos yeux,
nous donnant le bonheur de les redécouvrir à neuf.
Anne Cuneo est
en effet un écrivain reconnu, dont l’œuvre entière
est caractéristique de la littérature d’aujourd’hui,
héritière critique et soupçonneuse de la génération
des Modernes. «Toute ma vie scolaire suisse a été
vécue au milieu des interdits du Nouveau Roman. Finis les
personnages, finie la psychologie, sus à l’action !
», écrit-elle dans la postface des Corbeaux
sur nos plaines où elle raconte ses débuts
d’apprentie romancière. Les injonctions de Jean Ricardou
- théoricien d’une école dont on sait aujourd’hui
qu’elle fut en grande partie un leurre - renouvelaient celles,
plus radicales encore, du surréalisme et de Breton en particulier.
Ce dernier ne proclamait-il pas dans le Manifeste de 1924 la mort
du roman et de « la littérature psychologique à
affabulation romanesque » ? Breton voyait loin, puisqu’il
fallut attendre les années quatre-vingt pour que la prophétie
en partie se réalise, précisément parmi les
écrivains de la génération d’Anne Cuneo.
Dans les années soixante, pour un écrivain débutant,
la barre était placée à la fois trop haut et
trop bas. À une littérature se prenant pour objet,
parlant d’elle-même, Anne Cuneo, jeune lectrice, préfère
" l’Américain Rex Stout, qui avait réussi
à exprimer dans un polar (The Doorbell Rang, On sonne à
la porte), vendu à des centaines de milliers d’exemplaires,
une condamnation sans appel du maccarthysme, plus efficace et plus
généreuse, parce que compréhensible par le
plus naïf des lecteurs, que bien des textes politiques ou des
« nouveaux romans »". Elle préfère
une littérature engagée dans son temps, comme celle
qu’elle écrira elle-même plus tard. Avec par
exemple Prague aux doigts de feu paru en 1990 et qui nous
plonge dans l’histoire de l’écrasement du printemps
de Prague.
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Ce
clivage entre l’héritage moderne, le legs des
avant-gardes, et une aspiration à écrire une
littérature qui renoue avec le monde, on peut en voir
la marque dans ces Corbeaux sur nos plaines
dont le titre signale l’époque. Le goût
de l’histoire (tout commence pour l’héroïne
pendant le seconde guerre mondiale), les valeurs et les interrogations
qu’elle suscite, n’effacent pas le souci de construction
formelle dans ce premier roman donné à lire,
selon son auteur même, sans tricherie, à peine
toiletté, nettoyé du « préchi-précha
».
Le souci formel ne gâte d’ailleurs en rien le
plaisir que l’on éprouve à lire l’histoire
d’une jeune fille racontée par une autre. Le
livre ne s’ouvre pas sur l’histoire d’Elena,
son héroïne. Tout commence bien par l’aventure
de l’écriture. Par ces mots, cette première
phrase étonnante : «C’est un peu une
autopsie. Je sursaute. » Qui parle ainsi ? Une
inconnue, une étrangère. Italienne comme la
narratrice. Leur rencontre sur un banc à Lausanne scelle
le pacte romanesque. « Voici donc son histoire.
À la troisième personne, comme elle l’a
voulu. »
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Le jeu formel
se poursuit au chapitre un. Le dédoublement est cette fois
temporel. Il suffit d’une autre rencontre (« Max.
Ce n’est pas possible. » ) pour qu’Elena
bascule, oublie où elle est, sur le banc cette fois d’un
amphithéâtre à la fac de lettres de Lausanne
; « Combien d’années qu’elle ne l’avait
pas vu ? Six… Sept… Elle se souvenait de sa peur la
première fois, lorsqu’elle l’avait vu en uniforme.
1944 » . De quel uniforme s’agit-il ? Nous le saurons
plus tard. Ici commence le flash back : la guerre efface l’après-guerre
et le nord de Italie, occupée par les Allemands, la Suisse.
La mort d’Elena ou son autopsie commence ici : par la mort
de ses parents, résistants italiens, fusillés par
les Allemands, par son propre calvaire, les Résistants qui
la sauvent, la soignent et la transforment en infirmière
à l’abri des brutalités nazies. Désormais
c’est son tour de recueillir et de soigner les blessés
que le groupe lui amène ; un jour surgit Max, une balle près
du poumon.
« - Pourquoi vous occupez-vous de lui ? il est allemand.
- Tu sais quoi ? Des Allemands comme celui-là, il y en a
peut-être un sur mille, un sur dix mille. Mais ce sont eux
qui nous font croire en l’honneur de ce peuple déshonoré.
Elle était restée sceptique.
- Comment êtes-vous si sûrs que c’est un bon Allemand
? »
On le devine,
c’est l’une des questions du livre. Max est un ancien
officier nazi qui a déserté et rejoint les résistants
italiens. Cela suffit-il pour faire de lui « un bon Allemand
» ? Aux yeux d’Elena ? A ses propres yeux, c’est
peut-être le moins sûr.
Le roman n’est pas seulement celui de la lente évolution
« politique » ou morale d’Elena, de son éventuel
retour vers la vie, la guérison, les autres, de la possibilité
ou non d’aimer, Max peut-être, mais aussi celui de son
évolution à lui. Comment peut-on devenir nazi ? Comment
fait-on pour cesser de l’être ? Eléna finit par
s’interroger sur le rôle de victime derrière
lequel elle s’est réfugiée, Max parallèlement
refuse le rôle de héros dont tout le monde le crédite,
plus ou moins vite. La question du Mal dans l’Histoire, de
la responsabilité individuelle sont ainsi posées,
sans « préchi-précha » ; la jeune romancière
se demande aussi, plus simplement, comment on s’en sort, quand
on a vécu une guerre. La question n’a rien perdu de
son actualité, Anne Cueno y insiste dans les dernières
lignes de sa postface : « de Verdun à Berlin, de
l’Algérie au Vietnam, de l’ex-Yougoslavie à
l’Irak, ceux qui vivent les guerres n’en sortent jamais
indemnes. Quels que soient leur nationalité, leur situation,
leur âge, qu’ils appartiennent au camp des vainqueurs
ou à celui des vaincus, ils en portent à jamais les
stigmates. » Ces lignes sont datées de mai 2005,
elles n’ont pas cessé de résonner en mars 2006.
L’autre
livre, Rencontres avec Hamlet, également
publié par Bernard Campiche, est presque l’opposé
du précédent. Le volume n’est pas une invitation
à découvrir rétrospectivement un premier roman.
Il regroupe l’ensemble des textes écrits pour ou sur
le théâtre par Anne Cuneo entre 1987 et 2005. Leur
point commun, Hamlet, qu’il s’agisse de la pièce
ou du personnage de Shakespeare qu’Anne Cuneo s’approprie
en trois pièces (Naissance d’Hamlet
en 2005, Ophélie des bas quartier
en 1987, Les Enfants de Saxo en 1991),
du « reportage » (passionnant) sur Benno Besson grâce
auquel Anne Cuneo a « rencontré » Hamlet.
L’ensemble étant complété d’une
traduction inédite du Fratricide puni,
« Hamlet primitif » dont l’auteur retrace l’histoire
en notice.
Il s’agit d’un volume documenté, qui propose
appareil critique, préfaces et notices pour chacun des textes.
À conseiller aux étudiants qui veulent « tout
» apprendre sur l’histoire d’Hamlet, sur l’authenticité
ou non du Ur Hamlet ou encore sur Saxo Germanicus, père
à la fois d’Hamlet et de Guillaume Tell.
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Mais
le volume réserve d’autres surprises. Son organisation
en miroir rappelle encore les constructions savantes du Nouveau
Roman. Le livre s’ouvre sur La Naissance
d’Hamlet qui raconte la genèse
de la pièce, sa ré-invention par Shakespeare,
à partir de cette première version (Ur Hamlet
ou Fratricide puni) qui boucle le livre.
Naissance d’Hamlet est de plus redoublé
par le récit d’une autre création, celle
de Benno Besson, où l’on voit se dessiner progressivement,
non pas Hamlet tel que Shakespeare (à en croire la
pièce d’Anne Cuneo) est en train de l’inventer
mais Hamlet tel que Benno Besson est en train de la monter.
Les deux genèses se font écho, brouillant la
différence du réel et de l’inventé.
Qu’est-ce ici qui relève de la fiction ? La pièce
d’Anne Cuneo qui raconte la naissance d’Hamlet
ou le récit qui raconte la naissance d’une mise
en scène ? Des deux côtés, l’essentiel
tient au désir d’interroger le sens profond de
l’œuvre, tel qu’en son temps Shakespeare
la voulut peut-être, telle qu’au XXe siècle
un Benno Besson peut la lire à son tour. C’est
dans ce battement entre sens anciens et sens contemporains
que tout le livre est construit. |
Les personnages dans Naissance d’Hamlet ne
cessent de se raconter la pièce les uns aux autres, ce qu’ils
en ont compris, ce qu’ils croient savoir du stade où
en est Shakespeare, ce qu’ils s’imaginent de la fin
qu’il va écrire. On oscille ainsi entre une nette volonté
de vulgarisation, le désir de rendre Hamlet
accessible à un public populaire, d’ailleurs représenté
sur scène par les femmes qui assurent la matérielle
(nourriture, couture etc); et des reprises, des variations sur le
texte shakespearien, comme si Anne Cuneo faisait sienne l’idée
borgesienne selon laquelle tout est déjà écrit.
Les deux autres
pièces relèvent de part en part de l’art de
la réécriture. Dans Ophélie des
bas quartiers comme dans Les Enfants de
Saxo, l’un des (deux) personnages est amené
à raconter à l’autre l’histoire d’Hamlet.
Ophélie, dite Lili, est une fille du peuple, elle fait le
ménage dans un théâtre où elle finit
par découvrir l’histoire de celle dont elle porte le
nom. À son tour de la raconter à un autre enfant du
peuple, Amleto : « Un paysan du sud de l’Europe,
ou nord-africain, timide, perdu, totalement étranger, ne
comprend pas un mot et préfère se taire. »
Personnage muet, il ignore tout de son nom et ne comprend rien à
l’histoire que lui raconte Lili-Ophélie… Rêverie
ressassante sur une histoire qui hante l’auteur ? Oui et non,
il s’agit bien de tenter de comprendre Hamlet dans le monde
d’aujourd’hui. La parodie est amusante, Hamlet le beau
parleur est réduit au silence tandis qu’Ophélie
est intarissable. Revanche de la femme. C’est son histoire
à elle (qu’elle se met à raconter à travers
celle d’Ophélie) qui nous occupe, de son point de vue
qu’on se demande si dans ce monde encore il faut envoyer les
filles au couvent…
Ce n’est
plus la question féminine qui agite Les Enfants
de Saxo. Dans sa notice, Anne Cuneo propose de voir
en Saxo Grammaticus, « un lettré danois du XIIe
siècle », le père de deux héros,
Hamlet et Guillaume Tell. L’auteur imagine leur rencontre,
quand c’est leur tour d’être devenus des fantômes,
hantant la Suisse le jour de la Fête nationale. Hamlet et
Tell se racontent leurs histoires respectives, l’homme de
la pensée, de la conscience individuelle, s’oppose
à l’homme d’action, « dont le destin
est essentiellement collectif et toujours représenté
comme tel ». Chacun défend « sa »
version, qui rejoint celle de la vulgate, « sa » version
de sa propre histoire contre celle de l’autre.
Débat à peine voilé sur les valeurs de notre
temps. Qui finit par l’être explicitement, lorsque surgit
Helvitica les rappelant à l’ordre, à leur nécessaire
participation aux cérémonies de la Fête nationale.
Leur dialogue à trois est l’occasion d’une courte
et sévère satire de la Suisse que l’auteur ne
prête pas au seul Hamlet mais aux deux compères pour
une fois d’accord. Ils finiront d’ailleurs, réconciliés,
par inventer le nouveau héros dont la Suisse a besoin : Superman?
James Bond ? Non, « Hamlettell, le héros mythique
de demain. Celui dont on parlera au coin du radiateur, celui qui
fera battre les cœurs et courir les foules. » Hamlet
lui prêtera « Charme, intelligence »,
Tell « force tranquille et amour de la patrie…
» Il sera « le héros d’hier et de demain,
pour grands et petits. » Héros télévisuel,
à la mesure de notre temps? Dans le théâtre
d’Anne Cuneo, le pessimisme n’est pas de rigueur. Mais
la drôlerie si.
Mireille
Hilsum
(mars 2006)
Mireille
Hilsum, maître de conférences à l'Université
Jean Moulin (Lyon III), spécialiste d'Aragon, s'intéresse,
entre autres choses, à la littérature suisse francophone
et étudie la "relecture" de leurs oeuvres par les
écrivains eux-mêmes.

http://www.campiche.ch/
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