Les corbeaux sur nos plaines
Rencontres avec Hamlet

d'Anne Cuneo

(B. Campiche éditeur, 2005)



Agir, penser, rêver peut-être

Coïncidences éditoriales, Anne Cuneo et François Weyergans ont tous deux publié leur premier roman à la fin de l’année dernière. Plus de trente ans après leur début en littérature. Deux auteurs importants, qui semblaient avoir une œuvre « derrière eux », comme dit tristement Simone de Beauvoir dans La force de l’âge, rajeunissent soudain sous nos yeux, nous donnant le bonheur de les redécouvrir à neuf.

Anne Cuneo est en effet un écrivain reconnu, dont l’œuvre entière est caractéristique de la littérature d’aujourd’hui, héritière critique et soupçonneuse de la génération des Modernes. «Toute ma vie scolaire suisse a été vécue au milieu des interdits du Nouveau Roman. Finis les personnages, finie la psychologie, sus à l’action ! », écrit-elle dans la postface des Corbeaux sur nos plaines où elle raconte ses débuts d’apprentie romancière. Les injonctions de Jean Ricardou - théoricien d’une école dont on sait aujourd’hui qu’elle fut en grande partie un leurre - renouvelaient celles, plus radicales encore, du surréalisme et de Breton en particulier. Ce dernier ne proclamait-il pas dans le Manifeste de 1924 la mort du roman et de « la littérature psychologique à affabulation romanesque » ? Breton voyait loin, puisqu’il fallut attendre les années quatre-vingt pour que la prophétie en partie se réalise, précisément parmi les écrivains de la génération d’Anne Cuneo.
Dans les années soixante, pour un écrivain débutant, la barre était placée à la fois trop haut et trop bas. À une littérature se prenant pour objet, parlant d’elle-même, Anne Cuneo, jeune lectrice, préfère " l’Américain Rex Stout, qui avait réussi à exprimer dans un polar (The Doorbell Rang, On sonne à la porte), vendu à des centaines de milliers d’exemplaires, une condamnation sans appel du maccarthysme, plus efficace et plus généreuse, parce que compréhensible par le plus naïf des lecteurs, que bien des textes politiques ou des « nouveaux romans »". Elle préfère une littérature engagée dans son temps, comme celle qu’elle écrira elle-même plus tard. Avec par exemple Prague aux doigts de feu paru en 1990 et qui nous plonge dans l’histoire de l’écrasement du printemps de Prague.

Ce clivage entre l’héritage moderne, le legs des avant-gardes, et une aspiration à écrire une littérature qui renoue avec le monde, on peut en voir la marque dans ces Corbeaux sur nos plaines dont le titre signale l’époque. Le goût de l’histoire (tout commence pour l’héroïne pendant le seconde guerre mondiale), les valeurs et les interrogations qu’elle suscite, n’effacent pas le souci de construction formelle dans ce premier roman donné à lire, selon son auteur même, sans tricherie, à peine toiletté, nettoyé du « préchi-précha ».
Le souci formel ne gâte d’ailleurs en rien le plaisir que l’on éprouve à lire l’histoire d’une jeune fille racontée par une autre. Le livre ne s’ouvre pas sur l’histoire d’Elena, son héroïne. Tout commence bien par l’aventure de l’écriture. Par ces mots, cette première phrase étonnante : «C’est un peu une autopsie. Je sursaute. » Qui parle ainsi ? Une inconnue, une étrangère. Italienne comme la narratrice. Leur rencontre sur un banc à Lausanne scelle le pacte romanesque. « Voici donc son histoire. À la troisième personne, comme elle l’a voulu. »

Le jeu formel se poursuit au chapitre un. Le dédoublement est cette fois temporel. Il suffit d’une autre rencontre (« Max. Ce n’est pas possible. » ) pour qu’Elena bascule, oublie où elle est, sur le banc cette fois d’un amphithéâtre à la fac de lettres de Lausanne ; « Combien d’années qu’elle ne l’avait pas vu ? Six… Sept… Elle se souvenait de sa peur la première fois, lorsqu’elle l’avait vu en uniforme. 1944 » . De quel uniforme s’agit-il ? Nous le saurons plus tard. Ici commence le flash back : la guerre efface l’après-guerre et le nord de Italie, occupée par les Allemands, la Suisse. La mort d’Elena ou son autopsie commence ici : par la mort de ses parents, résistants italiens, fusillés par les Allemands, par son propre calvaire, les Résistants qui la sauvent, la soignent et la transforment en infirmière à l’abri des brutalités nazies. Désormais c’est son tour de recueillir et de soigner les blessés que le groupe lui amène ; un jour surgit Max, une balle près du poumon.
« - Pourquoi vous occupez-vous de lui ? il est allemand.
- Tu sais quoi ? Des Allemands comme celui-là, il y en a peut-être un sur mille, un sur dix mille. Mais ce sont eux qui nous font croire en l’honneur de ce peuple déshonoré.
Elle était restée sceptique.
- Comment êtes-vous si sûrs que c’est un bon Allemand ?
»

On le devine, c’est l’une des questions du livre. Max est un ancien officier nazi qui a déserté et rejoint les résistants italiens. Cela suffit-il pour faire de lui « un bon Allemand » ? Aux yeux d’Elena ? A ses propres yeux, c’est peut-être le moins sûr.
Le roman n’est pas seulement celui de la lente évolution « politique » ou morale d’Elena, de son éventuel retour vers la vie, la guérison, les autres, de la possibilité ou non d’aimer, Max peut-être, mais aussi celui de son évolution à lui. Comment peut-on devenir nazi ? Comment fait-on pour cesser de l’être ? Eléna finit par s’interroger sur le rôle de victime derrière lequel elle s’est réfugiée, Max parallèlement refuse le rôle de héros dont tout le monde le crédite, plus ou moins vite. La question du Mal dans l’Histoire, de la responsabilité individuelle sont ainsi posées, sans « préchi-précha » ; la jeune romancière se demande aussi, plus simplement, comment on s’en sort, quand on a vécu une guerre. La question n’a rien perdu de son actualité, Anne Cueno y insiste dans les dernières lignes de sa postface : « de Verdun à Berlin, de l’Algérie au Vietnam, de l’ex-Yougoslavie à l’Irak, ceux qui vivent les guerres n’en sortent jamais indemnes. Quels que soient leur nationalité, leur situation, leur âge, qu’ils appartiennent au camp des vainqueurs ou à celui des vaincus, ils en portent à jamais les stigmates. » Ces lignes sont datées de mai 2005, elles n’ont pas cessé de résonner en mars 2006.

 

L’autre livre, Rencontres avec Hamlet, également publié par Bernard Campiche, est presque l’opposé du précédent. Le volume n’est pas une invitation à découvrir rétrospectivement un premier roman. Il regroupe l’ensemble des textes écrits pour ou sur le théâtre par Anne Cuneo entre 1987 et 2005. Leur point commun, Hamlet, qu’il s’agisse de la pièce ou du personnage de Shakespeare qu’Anne Cuneo s’approprie en trois pièces (Naissance d’Hamlet en 2005, Ophélie des bas quartier en 1987, Les Enfants de Saxo en 1991), du « reportage » (passionnant) sur Benno Besson grâce auquel Anne Cuneo a « rencontré » Hamlet. L’ensemble étant complété d’une traduction inédite du Fratricide puni, « Hamlet primitif » dont l’auteur retrace l’histoire en notice.
Il s’agit d’un volume documenté, qui propose appareil critique, préfaces et notices pour chacun des textes. À conseiller aux étudiants qui veulent « tout » apprendre sur l’histoire d’Hamlet, sur l’authenticité ou non du Ur Hamlet ou encore sur Saxo Germanicus, père à la fois d’Hamlet et de Guillaume Tell.

Mais le volume réserve d’autres surprises. Son organisation en miroir rappelle encore les constructions savantes du Nouveau Roman. Le livre s’ouvre sur La Naissance d’Hamlet qui raconte la genèse de la pièce, sa ré-invention par Shakespeare, à partir de cette première version (Ur Hamlet ou Fratricide puni) qui boucle le livre. Naissance d’Hamlet est de plus redoublé par le récit d’une autre création, celle de Benno Besson, où l’on voit se dessiner progressivement, non pas Hamlet tel que Shakespeare (à en croire la pièce d’Anne Cuneo) est en train de l’inventer mais Hamlet tel que Benno Besson est en train de la monter. Les deux genèses se font écho, brouillant la différence du réel et de l’inventé. Qu’est-ce ici qui relève de la fiction ? La pièce d’Anne Cuneo qui raconte la naissance d’Hamlet ou le récit qui raconte la naissance d’une mise en scène ? Des deux côtés, l’essentiel tient au désir d’interroger le sens profond de l’œuvre, tel qu’en son temps Shakespeare la voulut peut-être, telle qu’au XXe siècle un Benno Besson peut la lire à son tour. C’est dans ce battement entre sens anciens et sens contemporains que tout le livre est construit.


Les personnages dans Naissance d’Hamlet ne cessent de se raconter la pièce les uns aux autres, ce qu’ils en ont compris, ce qu’ils croient savoir du stade où en est Shakespeare, ce qu’ils s’imaginent de la fin qu’il va écrire. On oscille ainsi entre une nette volonté de vulgarisation, le désir de rendre Hamlet accessible à un public populaire, d’ailleurs représenté sur scène par les femmes qui assurent la matérielle (nourriture, couture etc); et des reprises, des variations sur le texte shakespearien, comme si Anne Cuneo faisait sienne l’idée borgesienne selon laquelle tout est déjà écrit.

Les deux autres pièces relèvent de part en part de l’art de la réécriture. Dans Ophélie des bas quartiers comme dans Les Enfants de Saxo, l’un des (deux) personnages est amené à raconter à l’autre l’histoire d’Hamlet.
Ophélie, dite Lili, est une fille du peuple, elle fait le ménage dans un théâtre où elle finit par découvrir l’histoire de celle dont elle porte le nom. À son tour de la raconter à un autre enfant du peuple, Amleto : « Un paysan du sud de l’Europe, ou nord-africain, timide, perdu, totalement étranger, ne comprend pas un mot et préfère se taire. » Personnage muet, il ignore tout de son nom et ne comprend rien à l’histoire que lui raconte Lili-Ophélie… Rêverie ressassante sur une histoire qui hante l’auteur ? Oui et non, il s’agit bien de tenter de comprendre Hamlet dans le monde d’aujourd’hui. La parodie est amusante, Hamlet le beau parleur est réduit au silence tandis qu’Ophélie est intarissable. Revanche de la femme. C’est son histoire à elle (qu’elle se met à raconter à travers celle d’Ophélie) qui nous occupe, de son point de vue qu’on se demande si dans ce monde encore il faut envoyer les filles au couvent…

Ce n’est plus la question féminine qui agite Les Enfants de Saxo. Dans sa notice, Anne Cuneo propose de voir en Saxo Grammaticus, « un lettré danois du XIIe siècle », le père de deux héros, Hamlet et Guillaume Tell. L’auteur imagine leur rencontre, quand c’est leur tour d’être devenus des fantômes, hantant la Suisse le jour de la Fête nationale. Hamlet et Tell se racontent leurs histoires respectives, l’homme de la pensée, de la conscience individuelle, s’oppose à l’homme d’action, « dont le destin est essentiellement collectif et toujours représenté comme tel ». Chacun défend « sa » version, qui rejoint celle de la vulgate, « sa » version de sa propre histoire contre celle de l’autre.
Débat à peine voilé sur les valeurs de notre temps. Qui finit par l’être explicitement, lorsque surgit Helvitica les rappelant à l’ordre, à leur nécessaire participation aux cérémonies de la Fête nationale. Leur dialogue à trois est l’occasion d’une courte et sévère satire de la Suisse que l’auteur ne prête pas au seul Hamlet mais aux deux compères pour une fois d’accord. Ils finiront d’ailleurs, réconciliés, par inventer le nouveau héros dont la Suisse a besoin : Superman? James Bond ? Non, « Hamlettell, le héros mythique de demain. Celui dont on parlera au coin du radiateur, celui qui fera battre les cœurs et courir les foules. » Hamlet lui prêtera « Charme, intelligence », Tell « force tranquille et amour de la patrie… » Il sera « le héros d’hier et de demain, pour grands et petits. » Héros télévisuel, à la mesure de notre temps? Dans le théâtre d’Anne Cuneo, le pessimisme n’est pas de rigueur. Mais la drôlerie si.

Mireille Hilsum
(mars 2006)

Mireille Hilsum, maître de conférences à l'Université Jean Moulin (Lyon III), spécialiste d'Aragon, s'intéresse, entre autres choses, à la littérature suisse francophone et étudie la "relecture" de leurs oeuvres par les écrivains eux-mêmes.

 

http://www.campiche.ch/