Entretien avec Jean-louis Massot, éditeur
& fondateur des Carnets du Dessert de Lune

La cuisine molle pour édentés
de Michel Dehoux & Jean-Pierre Jacquemin
Les Carnets du Dessert de Lune, 2005

 


Poésie gastronomique ou gastronomie poétique, c’est selon…

Les éditions des Carnets du Dessert de Lune fêtent leur première décennie cette année et, pour l’occasion, publient un livre de recettes atypique et « révolutionnaire » (dixit Jean-Pierre Jacquemin dans ses « Pré-fastes »…), livre inclassable dont on admirera le caractère profondément ludique et fantaisiste, quel que soit l’état de sa dentition… Car La cuisine molle concoctée par Michel Dehoux et Jean-pierre Jacquemin n’est pas réservée aux seuls édentés (clin d’oeil humoristique et teinté d’ironie plutôt que parti pris réducteur) et les plats proposés (on va voir comment) plairont indubitablement aux palais et aux esprits dotés d’une once de sens de l’humour… Ne vous laissez pas rebuter par le spectacle qu’offre le goûteur dessiné par Jean-Denis Pendanx et qui fait la une de l’ouvrage (d'autres illustrations vont suivre) – il faut ouvrir ce livre pour saisir l'ampleur de la farce.
S’il est question de gastronomie, il ne s’agit pas, toutefois, de l’un de ces innombrables ouvrages composés de « fiches cuisine » énumérant ennuyeusement les ingrédients, indiquant les gestes mécaniques à accomplir – proposant des plats savoureux peut-être (encore faudrait-il qu'on nous donne l’envie de les préparer) mais manquant assurément de poésie…

Et c’est en cela que cet opuscule réjouissant est digne de représenter la maison d’édition, en rendant indirectement hommage au parcours poétique, à la créativité langagière, à l’insolite et/ou à la cocasserie des parutions présentes et passées (on se souvient entre autres de L’ode à la mouche d’Odile Bonneel, ou des aphorismes de Pierre Autin-Grenier, Le poète pisse dans son violon) : ainsi, on lira ces recettes (glanées dans le monde entier, de l’Afrique à la Provence, de la Roumanie à l’Espagne, ou bien tout droit sorties du cerveau fumant du chef) avec bonheur, entre étonnement et amusement agacé, quand les auteurs mettent notre patience à l’épreuve avec une recette mots-croisés intitulée « 1 horizontal de 2 vertical, sauce à la 6 vertical » ou qu'il nous faut décrypter un « exercice d’orthophonie à l’usage d’édentés bègues »…

Ailleurs, la « porra antequerana » est présentée sous forme de nouvelle (une belle histoire de revanche conjugale), le « Civet de lièvre ci-devant » est l’occasion de quelques piques envoyées aux chasseurs et le « Camembert dans sa boîte en bois » fait l’objet de deux textes, selon que l’on a les moyens de partir en vacances ou non… (dans le même esprit, les auteurs sont régulièrement soucieux, et on les en remercie, de proposer des variantes selon l'état de notre compte en banque). Mais n’imaginons pas que toute cette débauche de moyens langagiers et d’astuces culinaires est gratuite (même si certains jeux de mots le sont !) : chaque plat est parfaitement réalisable (faites donc l’essai avec, pour commencer, des plats simples à réaliser, les rillettes de cabillaud ou la terrine de fraises bâtisseur…) et la familiarité des auteurs, teintée d'insolence taquine, met immédiatement à l’aise, quels que soient les talents de cuisinier du lecteur.

Blandine Longre
(octobre 2005)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

 

 

Entretien avec Jean-louis Massot, éditeur & fondateur des Carnets du Dessert de Lune.

Les Carnets du Dessert de Lune, maison établie à Bruxelles, fêtent cette année leur dixième anniversaire ; l'occasion pour nous de revenir sur cette aventure éditoriale qui fait la part belle à la poésie ou à des ouvrages hautement atypiques, comme La cuisine molle pour édentés, et d'en apprendre un peu plus sur les projets en cours, dont un ouvrage collectif (pas moins de 46 auteurs !) "Carnet d’un Dessert de Lune à 46 pieds au-dessus du niveau de la mer du Nord", une exposition à la Maison du Livre de Bruxelles, et un site internet en ligne depuis peu...

 

Comment et dans quelles conditions sont nées les éditions des Carnets du Dessert de Lune ?
Les éditions sont nées du désir de continuer l’aventure éditoriale d’un ami, Antonello Palumbo, décédé inopinément et avec qui était né le projet d’associer sa maison d’édition existante L’horizon Vertical et la mienne qui n’avait pas encore de nom.

Le nom choisi pour la maison a-t-il une histoire ?
C’est une question que l’on me pose souvent et à laquelle je n’ai pas réussi à apporter une réponse qui me convienne. Peut-être que cela à rapport avec l’odeur des croissants de mon enfance...

Vos souvenirs des premiers titres parus en 1995 ?
Le premier livre que j’ai publié était un recueil de critiques de cinéma écrit par Antonello Palumbo, décédé quelques mois plus tôt. J’ai publié en même temps un recueil de poésie de Michel Bourçon qui devait paraître à L’horizon Vertical et un recueil de poésie et de dessins (le premier qui associait les deux genres) de Gérard Sendrey, peintre de l’Art Brut que j’ai découvert grâce à la revue Décharge, et avec qui j’ai établi une relation de complicité et de partage puisqu’il a illustré pratiquement tous les recueils que j’ai publié en tant qu’auteur.

Quel est selon vous le rôle d’un éditeur ? Comment effectuez-vous vos choix ?
Un éditeur doit être le passeur de ses propres plaisirs de lecture. On ne peut faire découvrir et partager que ce que l’on aime. Que les auteurs soient connus ou inconnus, cela n’a pas d’importance.
D’abord, il y a les auteurs que je sollicite. Ceux qui connaissent Les Carnets pour en avoir lu quelques-uns et qui me sollicitent en connaissance de cause. Puis il y a les très nombreux manuscrits envoyés par la poste (plus de 200 par an) qui, la plupart du temps, sont envoyés à l’aveuglette. Je les consulte tous et parmi eux, il m’est arrivé de découvrir un auteur comme par exemple Dan Kaminski, François Garnier, Freddy Malonda, Nicole Goffette, Jean-Marc Flahaut... Malheureusement cela est très rare.

Quant au versant diffusion, quand et comment a eu lieu ce tournant ?
Cela a commencé en 1997, j’ai proposé à quelques libraires à Bruxelles une nouveauté ; un ami éditeur (Jacques Brémond) qui avait publié le même auteur m’a demandé de présenter quelques-uns de ses livres. J’ai réalisé que cela intéressait des libraires. Jacques Brémond m’a mis en contact avec d’autres éditeurs, qui eux-mêmes, etc. etc.

Pour en venir à La cuisine molle pour édentés : pourquoi l’avoir choisi pour cet anniversaire ?

L’un des auteurs, Michel Dehoux, tient un restaurant à deux pas de chez moi, où je vais souvent manger. Sachant que je suis éditeur, il m’a présenté, avec son complice Jean-Pierre Jacquemin, son projet de livre. Je trouvais que cette association entre littérature, cuisine, humour nonsense, (il en faut pour être éditeur), était un bon cocktail pour inaugurer cette année 2005, année des dix ans des Carnets.

Avez-vous essayé quelques recettes proposées dans l’ouvrage ?

J’aime cuisiner quand j’en ai le temps. En plus du plaisir de la lecture, elles sont très agréables à réaliser. Les quelques-unes que je me suis essayé à cuisiner ou que j’ai eu le plaisir de savourer dans le restaurant de Michel Dehoux sont un vrai régal.

Quand au bout d’une décennie, 46 auteurs tentent de percer le mystère du Dessert de Lune inventé un beau jour de février 1995 et à propos duquel il y aurait autant de définitions qu’il y a de moyens de se perdre dans les rues de Venise, cela donne 46 versions très originales.

Des ouvrages à paraître et des projets ?
Pour clôturer cette décennie, paraissent en ce moment cinq recueils parmi lesquels la réédition en un volume des trois recueils d’Antonello Palumbo publiés à l’Horizon Vertical, chez Echo Optique et aux Carnet du Dessert de Lune, et réunis sous le titre “Carnet d’un poète assis sur l’horizon” ; un recueil de poésie de Roger Lahu, “Le décor de l’envers”, présenté par Jean-Pascal Dubost ; un recueil de poésie “La fin du chocolat” d’une auteur lilloise, Fanny Chiarello, qui m’a sollicité par l’intermédiaire de Jean-Marc Flahaux, un recueil de poésie “Elle(s) si tant est que” d’Amandine Marembert ; enfin, un recueil collectif auquel ont collaboré tous les auteurs des carnets à qui j’avais demandé d’écrire à partir des mots « dessert de lune ». Le tout est réuni sous le titre de “Carnet d’un Dessert de Lune à 46 pieds au-dessus du niveau de la mer du Nord” et est illustré par 4 peintres proches de la mouvance de l’Art Brut. Ce recueil fera l’objet d’un spectacle lecture qui sera présenté lors d’une soirée anniversaire, le 10 décembre à la Maison du Livre à Bruxelles.

propos recueillis par B. Longre
(nov. 2005)

Soirée anniversaire, le 10 décembre à la Maison du Livre à Bruxelles.

3 comédiens, une comédienne, un jongleur et un pianiste de jazz mettront en scène des extraits de l'ouvrage collectif "Carnet d’un Dessert de Lune à 46 pieds au-dessus du niveau de la mer du Nord”.
Une exposition présentant la plupart des oeuvres originales ayant illustré les couvertures des Carnets se tiendra dans le même lieu du 10 au 31 décembre.

pour en savoir plus sur cette soirée, rendez-vous sur le site de la maison du livre www.lamaisondulivre.be et sur le site récemment créé des Carnets du Dessert de Lune www.dessertdelune.be

Editions Les Carnets du Dessert de Lune
30 rue Longue-Vie
1050 Bruxelles, Belgique
dessertdelune@skynet.be