Matriochka
traduit de l'Italien par Carole Walter
Verdier, mars 2002

 

Aux sources de la création

Antonia, une vielle femme obèse, (qui, paradoxalement, a passé une grande partie de sa vie à faire naître des corps du marbre ou du bronze) est la clef de voûte de ce roman échafaudé comme un jeu de piste. Elle est aussi une obsession qui s'incruste, plus ou moins sciemment, dans chaque recoin de l'esprit de Chiara, la jeune biographe que la sculptrice a choisi pour mettre de l'ordre dans ses douloureuses réminiscences. Les deux femmes n'ont rien en commun, l'une est une solitaire, artiste avant tout, et l'autre mère de famille, une épouse qui se voudrait modèle, et que son travail absorbe toujours plus qu'elle ne le souhaiterait. Et pourtant, un phénomène d'attraction-répulsion impossible à formuler (ou à dissimuler) s'installe entre elles dès leur première rencontre, une relation supposée demeurer strictement professionnelle... Un leurre, on s'en doute, car est-il possible de confier ses souvenirs et son âme à une autre personne sans que cette dernière ne se sente un tant soit peu impliquée ? Antonia livre sa vie au magnétophone de Chiara, et celle-ci l'enregistre, se documente, examine ses oeuvres et fouille le passé de l'artiste, tentant ainsi de cerner la personnalité complexe qui s'offre à elle, de remonter jusqu'au noyau de cette étrange femme enfouie sous les couches de graisse, les soulever une à une pour remonter au coeur, à l'âme même de cet être pourtant répugnant en apparence. Une répugnance qu'Antonia elle-même connaît bien, elle qui a toujours rêvé d'être autre, de vivre heureuse, sans dégoût pour sa personne ou sans avoir à lire le même dégoût dans les yeux des autres. Et pourtant, elle s'acharne à revenir sur l'enfance, sur l'amour pour une mère amoureuse de ses fils, sur ses aventures et les hommes, sur une amitié féminine qu'elle ne veut pas encore révéler...

Chiara a créé un nouveau fichier sur son ordinateur, intitulé "Matriochka", tant Antonia lui rappelle "une poupée russe qui en contient d'autres de plus en plus petites"... Une façon originale et poétique de percevoir la grosse femme, qui semble pourtant la mépriser, la considérer comme une artiste ratée, une pure "technicienne" de la biographie. Chiara surmonte difficilement sa haine naissante (et son dégoût..) pour l'énorme artiste, tout en réalisant combien celle-ci a excessivement infiltré chacune de ses pensées, a contaminé jusqu'à ses relations avec son mari et ses enfants ; davantage que lors de ses précédents livres ; peu à peu, Chiara semble opérer un va-et-vient incessant, insupportable, entre son propre passé et celui de la sculptrice : ses recherches se doublent d'une quête personnelle, autobiographique, un processus qui trouble profondément la biographe : sur bien des points, Antonia et elle se ressemblent, et l'on se demande, tout comme Chiara, si l'artiste l'a véritablement choisie par hasard... Antonia est sans doute la seule personne encore vivante à posséder la réponse aux grands questionnements de Chiara, l'abandon par sa mère en particulier... D'hypothèses (bâties sur des "coïncidences romanesques") en fantasmes, la biographe mêle son propre mal-être à celui de l'artiste mais ne cesse pas moins de mener sa double investigation...

Tout, dans ce roman nostalgique et sombre, est décliné sur le mode de l'ensevelissement ; les multiples récits, histoires à tiroirs, contes entrecroisés, sont pareils à d'innombrables clés rouillées que les deux femmes pourraient utiliser pour déterrer le passé, ou bien à des miroirs ternis disposés en quinconce où chaque vie se reflèterait partiellement dans une autre vie et ainsi de suite... Véritable enquête littéraire et existentielle, familiale et intimiste, ce très beau roman qui fourmille de judicieuses réflexions remonte aux sources de la créativité (artistique ou humaine) et évoque à merveille comment l'art et la vie peuvent se superposer (Chiara finira-t-elle par écrire un roman ?), combien la fiction et la vérité sont intrinsèquement liées, et comment les fantasmes et les rêveries les plus saugrenues peuvent donner le jour à une réalité violente mais source de création.

B.Longre
(mai 2002)

http://www.editions-verdier.fr

http://www.humanite.presse.fr/journal/2002/2002-03/