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Aux sources
de la création
Antonia, une
vielle femme obèse, (qui, paradoxalement, a passé
une grande partie de sa vie à faire naître des corps
du marbre ou du bronze) est la clef de voûte de ce roman échafaudé
comme un jeu de piste. Elle est aussi une obsession qui s'incruste,
plus ou moins sciemment, dans chaque recoin de l'esprit de Chiara,
la jeune biographe que la sculptrice a choisi pour mettre de l'ordre
dans ses douloureuses réminiscences. Les deux femmes n'ont
rien en commun, l'une est une solitaire, artiste avant tout, et
l'autre mère de famille, une épouse qui se voudrait
modèle, et que son travail absorbe toujours plus qu'elle
ne le souhaiterait. Et pourtant, un phénomène d'attraction-répulsion
impossible à formuler (ou à dissimuler) s'installe
entre elles dès leur première rencontre, une relation
supposée demeurer strictement professionnelle... Un leurre,
on s'en doute, car est-il possible de confier ses souvenirs et son
âme à une autre personne sans que cette dernière
ne se sente un tant soit peu impliquée ? Antonia livre sa
vie au magnétophone de Chiara, et celle-ci l'enregistre,
se documente, examine ses oeuvres et fouille le passé de
l'artiste, tentant ainsi de cerner la personnalité complexe
qui s'offre à elle, de remonter jusqu'au noyau de cette étrange
femme enfouie sous les couches de graisse, les soulever une à
une pour remonter au coeur, à l'âme même de cet
être pourtant répugnant en apparence. Une répugnance
qu'Antonia elle-même connaît bien, elle qui a toujours
rêvé d'être autre, de vivre heureuse, sans dégoût
pour sa personne ou sans avoir à lire le même dégoût
dans les yeux des autres. Et pourtant, elle s'acharne à revenir
sur l'enfance, sur l'amour pour une mère amoureuse de ses
fils, sur ses aventures et les hommes, sur une amitié féminine
qu'elle ne veut pas encore révéler...
Chiara a créé un nouveau fichier sur son ordinateur,
intitulé "Matriochka", tant Antonia lui
rappelle "une poupée russe qui en contient d'autres
de plus en plus petites"... Une façon originale
et poétique de percevoir la grosse femme, qui semble pourtant
la mépriser, la considérer comme une artiste ratée,
une pure "technicienne" de la biographie. Chiara surmonte
difficilement sa haine naissante (et son dégoût..)
pour l'énorme artiste, tout en réalisant combien celle-ci
a excessivement infiltré chacune de ses pensées, a
contaminé jusqu'à ses relations avec son mari et ses
enfants ; davantage que lors de ses précédents livres
; peu à peu, Chiara semble opérer un va-et-vient incessant,
insupportable, entre son propre passé et celui de la sculptrice
: ses recherches se doublent d'une quête personnelle, autobiographique,
un processus qui trouble profondément la biographe : sur
bien des points, Antonia et elle se ressemblent, et l'on se demande,
tout comme Chiara, si l'artiste l'a véritablement choisie
par hasard... Antonia est sans doute la seule personne encore vivante
à posséder la réponse aux grands questionnements
de Chiara, l'abandon par sa mère en particulier... D'hypothèses
(bâties sur des "coïncidences romanesques")
en fantasmes, la biographe mêle son propre mal-être
à celui de l'artiste mais ne cesse pas moins de mener sa
double investigation...
Tout, dans ce roman nostalgique et sombre, est décliné
sur le mode de l'ensevelissement ; les multiples récits,
histoires à tiroirs, contes entrecroisés, sont pareils
à d'innombrables clés rouillées que les deux
femmes pourraient utiliser pour déterrer le passé,
ou bien à des miroirs ternis disposés en quinconce
où chaque vie se reflèterait partiellement dans une
autre vie et ainsi de suite... Véritable enquête littéraire
et existentielle, familiale et intimiste, ce très beau roman
qui fourmille de judicieuses réflexions remonte aux sources
de la créativité (artistique ou humaine) et évoque
à merveille comment l'art et la vie peuvent se superposer
(Chiara finira-t-elle par écrire un roman ?), combien la
fiction et la vérité sont intrinsèquement liées,
et comment les fantasmes et les rêveries les plus saugrenues
peuvent donner le jour à une réalité violente
mais source de création.
B.Longre
(mai 2002)

http://www.editions-verdier.fr
http://www.humanite.presse.fr/journal/2002/2002-03/
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