Attention,
please !
Carol et Nick,
deux amants dont la relation paraît d’emblée
instable et infantile, partagent un appartement en rez-de-jardin
dans une petite résidence londonienne, mais sont régulièrement
dérangés par la fille de Carol, une enfant qui vit
recluse dans sa chambre, refusant de se nourrir ou de dormir –
un état de fait qui agace singulièrement Nick. Une
voisine bien-pensante, Milly, s’inquiète de la situation,
sans trop le montrer : "Je ne les connais pas du tout mais
ils ont l'air de gens très bien. Et bien sûr la petite
on ne l'entend pas beaucoup (...) C'est une bénédiction."
; mais elle épie le couple, à l’affût
de leurs déplacements, de leurs féroces disputes sans
but - une façon d’égayer son morne quotidien
– ses interventions fleurant le moralisme petit-bourgeois.
Bob, le voisin, qui s’est vu privé de la présence
de ses enfants (par la faute des services sociaux), est lui aussi
aux aguets, mais c’est Carol qui l’intéresse
en réalité, quand elle prend le soleil dans son jardin...
Il tâche de sympathiser avec le couple, en vain, Nick dégageant
une sourde violence qui éclate dans l’intimité,
hors scène ; devant les autres, il s’efforce de jouer
le jeu du beau-père (presque) attentionné de Sharon,
en particulier devant Sal, l’assistante sociale, sans pourtant
nous duper. Carol, elle, supporte sa fille tant bien que mal, mais
la néglige ouvertement, par indifférence plus que
par cruauté ; un manque « d’attention »,
justement, qui place le thème de la maltraitance au cœur
de l’intrigue, mais toujours en creux, les protagonistes agissant
comme s’ils dissimulaient de lourds secrets, ployant sous
le poids des non-dits et des allusions à peine ravalées
; la curiosité déplacée de Milly, la désinvolture
factice de Sal, le bonheur familial que feint Carol (rassurée
par l’achat d’un four à micro-ondes qui va enfin
leur offrir une vie meilleure…), tout est là pour dissimuler
l’essentiel, le pivot de l’intrigue : le silence de
la petite Sharon, apparemment simple d’esprit, demeurant à
jamais invisible, tout comme le drame final que l’on devine
et dont on est informé indirectement, via les témoignages
(fiables ?) des voisins.
Martin Crimp détourne habilement des procédés
dramatiques classiques, par des clins d’œil permettant
de mieux déstabiliser le lecteur/spectateur : le décor
fait inévitablement penser à diverses scènes
« du balcon », et le cadre et le milieu très
"middle-class" pourrait d’abord rappeler un kitchen
sink drama signé Wesker ; mais d'autres éléments
se superposent à cette atmosphère presque "familiale",
comme ces deux personnages masqués, qui traversent sporadiquement
la scène, semblant sortis d’un autre récit –
une histoire pour enfants par exemple… Pièce sardonique
à souhait, chargée d’amertume, Getting
Attention se pose comme une
tragédie moderne âpre et tendue, qui met implicitement
la société en accusation, en exposant (paradoxalement)
les actes cachés et les silences d'hommes et de femmes coupables
de négligence, sans pour autant que le dramaturge cède
à la tentation du réalisme social britannique ou au
sensationnalisme du fait divers.
Blandine
Longre
(janvier 2006)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

L'Arche
http://www.arche-editeur.com/Catalogue/C/crimp2.htm
lire
aussi Tendre et cruel / Cruel and Tender
- L'Arche, 2004
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