Getting Attention
traduit de l’anglais par Séverine Magois
L’Arche, 2006

 

 

Mise en scène de Christophe Rauck
Paris, Théâtre de la Ville - les Abbesses, 10 - 28 janvier 2006
http://www.theatredelaville-paris.com/
Angoulême, 31 janvier 2006
Théâtre Vidy-Lausanne, 3-18 février 2006
http://www.vidy.ch

 


 

 

 

Attention, please !

Carol et Nick, deux amants dont la relation paraît d’emblée instable et infantile, partagent un appartement en rez-de-jardin dans une petite résidence londonienne, mais sont régulièrement dérangés par la fille de Carol, une enfant qui vit recluse dans sa chambre, refusant de se nourrir ou de dormir – un état de fait qui agace singulièrement Nick. Une voisine bien-pensante, Milly, s’inquiète de la situation, sans trop le montrer : "Je ne les connais pas du tout mais ils ont l'air de gens très bien. Et bien sûr la petite on ne l'entend pas beaucoup (...) C'est une bénédiction." ; mais elle épie le couple, à l’affût de leurs déplacements, de leurs féroces disputes sans but - une façon d’égayer son morne quotidien – ses interventions fleurant le moralisme petit-bourgeois. Bob, le voisin, qui s’est vu privé de la présence de ses enfants (par la faute des services sociaux), est lui aussi aux aguets, mais c’est Carol qui l’intéresse en réalité, quand elle prend le soleil dans son jardin... Il tâche de sympathiser avec le couple, en vain, Nick dégageant une sourde violence qui éclate dans l’intimité, hors scène ; devant les autres, il s’efforce de jouer le jeu du beau-père (presque) attentionné de Sharon, en particulier devant Sal, l’assistante sociale, sans pourtant nous duper. Carol, elle, supporte sa fille tant bien que mal, mais la néglige ouvertement, par indifférence plus que par cruauté ; un manque « d’attention », justement, qui place le thème de la maltraitance au cœur de l’intrigue, mais toujours en creux, les protagonistes agissant comme s’ils dissimulaient de lourds secrets, ployant sous le poids des non-dits et des allusions à peine ravalées ; la curiosité déplacée de Milly, la désinvolture factice de Sal, le bonheur familial que feint Carol (rassurée par l’achat d’un four à micro-ondes qui va enfin leur offrir une vie meilleure…), tout est là pour dissimuler l’essentiel, le pivot de l’intrigue : le silence de la petite Sharon, apparemment simple d’esprit, demeurant à jamais invisible, tout comme le drame final que l’on devine et dont on est informé indirectement, via les témoignages (fiables ?) des voisins.
Martin Crimp détourne habilement des procédés dramatiques classiques, par des clins d’œil permettant de mieux déstabiliser le lecteur/spectateur : le décor fait inévitablement penser à diverses scènes « du balcon », et le cadre et le milieu très "middle-class" pourrait d’abord rappeler un kitchen sink drama signé Wesker ; mais d'autres éléments se superposent à cette atmosphère presque "familiale", comme ces deux personnages masqués, qui traversent sporadiquement la scène, semblant sortis d’un autre récit – une histoire pour enfants par exemple… Pièce sardonique à souhait, chargée d’amertume, Getting Attention se pose comme
une tragédie moderne âpre et tendue, qui met implicitement la société en accusation, en exposant (paradoxalement) les actes cachés et les silences d'hommes et de femmes coupables de négligence, sans pour autant que le dramaturge cède à la tentation du réalisme social britannique ou au sensationnalisme du fait divers.

Blandine Longre
(janvier 2006)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

L'Arche
http://www.arche-editeur.com/Catalogue/C/crimp2.htm

lire aussi Tendre et cruel / Cruel and Tender - L'Arche, 2004