| Du
7 au 26 mars 2006
Comédie de genève
30
mars et 1er avril
Arsenic
à Lausanne
12 et 13 avril
La
Manufacture à Colmar
18 mai
Espace
Malraux à Chambéry
Mise en scène
Denis Maillefer
Grand Brunch dimanche 19 mars dès
11h30 & rencontre débat sur le thème «Sophocle
à l’aéroport » en présence
de Martin Crimp, Denis Maillefer et de toute l’équipe
de Tendre et cruel.
Co-Production
La Comédie de Genève, Théâtre en
Flammes Lausanne, Espace Malraux scène nationale de
Chambéry et de la Savoie
|
avec
Anne Durand
Lionel Frésard
Shin Iglesias
Bernard Kordylas
Pierre Mifsud
Céline Nidegger
Fatima Ouedraogo
Nicolas Rossier
Matthieu Sesseli
Seydou Sow
Michaela Steiger
Scénographie
Eric Soyer
T + 41 22 320 50 01
www.comedie.ch
La Comédie de Genève
6, bd. des Philosophes - 1205 Genève
|
Souvenirs de
guerre
Martin Crimp, en "adaptant" Les Trachiniennes de
Sophocle, offre une belle leçon théâtrale à
l'usage des "remakers" potentiels ou passés, et
navigue avec aisance entre le politique et l'intime, le massacre
et le meurtre : une tragédie sans écueils, sobre et
lyrique, "classique" mais résolument audacieuse.
Martin
Crimp, prolifique dramaturge britannique (entre autres,
et publiées par L'Arche, Traitement, Atteintes
à sa vie, Face aux mur...) qui a aussi adapté
en anglais de nombreux classiques (Le Misanthrope, Le triomphe
de l'amour, Les bonnes de Genet, Roberto Zucco de
Koltès ou encore Les chaises d'Eugène Ionesco)
signe là une excellente version des Trachiniennes
de Sophocle : un détournement, ou plutôt, une appropriation
personnelle d'un texte peu joué du dramaturge grec, une re-création
engagée et sensible, où l'intime et le politique sont
indéniablement mêlés, se disputant le devant
de la scène.
Chez Sophocle, la pièce raconte comment Héraclès
détruit une cité pour l'amour d'une jeune fille, tandis
que son épouse, Déjanire, se languit ; cette dernière,
afin de regagner l'amour du héros, lui fait parvenir une
tunique enduite d'une potion qu'elle croit être un philtre
d'amour (elle lui avait été donnée par Nessos,
un centaure qui avait tenté de la violer et qui fut tué
par Héraclès), et lorsqu'il l'enfile, la tunique empoisonnée
provoque d'atroces brûlures ; quand il essaie de l'ôter,
des lambeaux de chair sont arrachés : la douleur déclenche
sa furie et, bravement, il se donne la mort.
Tendre et Cruel est une transposition
habilement structurée : Héraclès est ici un
général qui aurait commis des actions militaires non
justifiées embarrassant le gouvernement, incarné par
Jonathan ; la communauté internationale s'inquiète
de l'extrémisme et de la sauvagerie dont a fait montre Héraclès,
soutenu par Jonathan, qui explique maladroitement à Amelia
(Déjanire), son épouse : "Cette histoire
d'enfant-soldat nous a rendu la vie particulièrement difficile
- dans la mesure où personne n'aime tuer des enfants - alors
que les enfants eux-mêmes semblent trouver que la mort et
se faire arracher les bras et les jambes ne sont que de bonnes plaisanteries.
(...) le soi-disant enfant - nous préférerions l'appeler
terroriste - constituait une menace immédiate pour notre
sécurité, menace à laquelle le général
a réagi de sa propre et inimitable manière. (...)
Parce que si vous avez l'intention de déraciner le terrorisme
(...) il n'y a qu'une règle : tuer. nous voulions que cette
ville soit pulvérisée." Le parallèle
avec les guerres impérialistes menées par l'Occident
(les Etats-Unis en particulier) et la situation géopolitique
contemporaine est aisé à établir et, dans le
même temps, les notions d'extermination et de guerre totale
se retrouvent de tous temps, particulièrement dans l'antiquité
et dans la mythologie (on peut évoquer Troie, quand les Grecs
prirent la ville avec l'intention avouée d'en massacrer tous
les habitants - ce qu'ils firent). Cette éradication, plus
généralement, se rapproche de l'idée de génocide
(on pourra lire, à ce propos, l'excellent numéro spécial
de septembre 2004 du Monde Diplomatique, consacré
à ce sujet). Mais là, Héraclès, qui
n'est pas encore rentré chez lui, a "sauvé"
deux enfants africains qui s'étaient réfugiés
dans un égout, et il les envoie à sa femme Amelia
"pour nous rappeler - pour rappeler à chacun d'entre
nous - notre commune - je l'espère - humanité."
Un cynisme qui fait du héros remodelé par Crimp (mais
qui n'apparaît pas avant l'Acte 3) un homme profondément
"cruel", assoiffé de sang et d'horreur, un homme
dont le portrait n'est pas fidèle à celui de l'Héraclès
mythique, certes guerrier et capable d'actes d'une violence extrême,
mais aussi admiré pour sa bravoure et sa générosité,
loué pour ses exploits hors normes. Amelia, qui fait preuve
d'une lucidité exceptionnelle, pense que son époux
est manipulé, à la merci de politiciens sans morale
:
" Parce qu'on envoie mon mari
sur une opération après l'autre
dans le but - le but déclaré -
d'éradiquer le terrorisme : sans comprendre
que plus il combat le terrorisme
plus il engendre le terrorisme -
et même invite le terrorisme - qui n'a pas de paupières
-
dans son propre lit."
 |
Les
préoccupations politiques de Martin Crimp sont évidentes,
et sa manière de les exposer séduisante, mais
cette insistance sur le conflit irako-américain n'est
pas une constante. L'auteur s'intéresse aussi à
l'intime, par le biais d'Amelia, la femme délaissée,
à laquelle le général confie le soin de
s'occuper des deux rescapés du massacre, un petit garçon
de six ans et une jeune fille de 18 ans, Laela. Une générosité
soudaine qui la surprend. Quand Richard, un ami journaliste,
lui apprend que ces enfants sont en réalité des
"prises de guerre", les enfants d'un terroriste,
et que le général est littéralement "enflammé"
par la jeune fille (on appréciera la métaphore,
qui annonce la fin imminente d'Héraclès), Amelia
s'insurge violemment, non pas contre les intentions adultères
de son époux, mais contre l'hypocrisie du ministre Jonathan
: |
" Croyez-vous
que ce soit un secret
que mon mari ait d'autres femmes ?
(...) Il sait que je préfère savoir
même si savoir est
et ça l'est
je peux vous promettre que ça l'est
comme avoir le visage aspergé d'acide.
(...) Je pense que l'amour et la vérité
sont la même chose."
C'est ainsi qu'Amelia incarne une sincérité, un parler
vrai qui s'oppose à la société policée,
courtoise, profondément hypocrite et paternaliste d'une masculinité
qui s'exprime en guerroyant ou en forniquant, ce qui revient à
peu près au même : "on m'a dit aussi - à
moi comme aux autres - que les objectifs du général
n'étaient pas tant militaires que sexuels. Que l'assaut -
ce sont vos mots, pas les miens - était un assaut sexuel."
déclare Richard à Amelia ; et pourtant, elle refuse
d'être traitée comme une victime parce qu'elle est
une femme, tout en dénonçant les dérives (très
à la mode dans nos sociétés) d'un féminisme
qui voudrait nous faire croire que "tous les hommes sont
des violeurs" et que la violence n'appartient qu'à
la sphère masculine - même si la figure éternelle
d'Héraclès symbolise la force brute et virile du "kallinikos"
("à la belle victoire"). Car Amelia sait aussi
se faire entendre et clamer sa douleur ou sa colère face
aux hommes qui l'entourent ; sa sensibilité peut se muer
en intrépidité - ce que ses derniers gestes révèleront
- et ses mots, exprimés en vers libres rythmés (contrairement
à ceux de certains personnages masculins, une prose saccadée,
dont les hésitations et la difficulté à communiquer
sont marquées par de nombreux tirets, par des répliques
qui se chevauchent), respirent une poésie qui la place au-dessus
du matérialisme, des ambitions politiques et impérialistes
d'un Jonathan.
Le général, de retour d'Afrique, s'exprime de façon
similaire, avec un lyrisme qui sied à sa métamorphose
: il s'est transformé après avoir été
contaminé par le poison involontairement fourni par sa femme
; ou plutôt, c'est sa nature véritable que le poison
a révélée, son impureté et sa déchéance
en tant qu'être humain contaminé par le sang et la
violence, amplifiée par le poison : "et il y a cette
chose sur son dos, m'man - non - pas sur son dos mais sous celui-ci
- cette chose sous sa peau - comme un animal sous sa peau - ça
rampe - ça rampe sous sa peau (...) Je veux parler du produit
(...) Le cadeau de la douleur - le produit sous la peau. Et quand
il se retourne, c'est ses yeux - ça c'est frayé un
chemin le long de sa colonne vertébrale jusqu'à ses
yeux (...) Il n'est pas humain m'man - c'est ce que toi et ton ami
lui avez fait." raconte James, le fils d'Héraclès
et d'Amelia, qui accuse sa mère et l'ami chimiste qui avait
fourni la potion à cette dernière. Un fils qui, plus
tard, attaquera son père en ces termes : "tu es
un criminel. Tu es accusé de crimes. Tu as effacé
des gens de cette terre comme un professeur gomme des équations.
Tu as empilé des corps comme des sacs de ciment."
Le général, aliéné par la douleur, au
bord de la folie, se justifie, tout en restant la victime et la
marionnette de ceux auxquels il a obéi :
"j'ai purifié le monde pour toi. Par le feu, j'ai
débarrassé le monde du terrorisme pour des gens tels
que toi. (...)
Alors ne me parle pas de crimes
parce que pour chaque tête que j'ai jamais tranchée
deux ont repoussé à la place
et j'ai dû couper et couper et couper
brûler et couper pour purifier le monde."
Une purification illusoire qui lui coûte son âme, son
corps et son épouse, un sacrifice inutile (comme chez Sophocle,
mais sans la bravoure), qui fait de lui une figure hybride, victime
et bourreau consentant.
Violence inégalée,
glaçante politique impérialiste du mensonge, cercle
vicieux du terrorisme et de ceux qui lui font face, retour raté
du héros déshumanisé et négation de
la force, critique implicite du pouvoir des media, mais aussi amour
et désamour, rejet de la mère puis du père,
passion et suicide, ambivalences du masculin et du féminin…
On comprend que les préoccupations et les "messages"
implicites, explicites et entremêlés du dramaturge
sont protéiformes, et la richesse thématique, intertextuelle
et dramaturgique de cette dernière pièce, construite
à la manière d'une tragédie en trois parties
et comprenant un chœur (les trois servantes d'Amelia, appelées
1,2 et 3), respectant ainsi quelques-unes des données de
départ, prouve, s'il est besoin, qu'il est encore possible
de puiser aux origines de nos littératures, d'en extraire
un matériau humain et littéraire qui se prête
à un savant remodelage et dans lequel on retrouve cette parcelle
d'universel qui fait la qualité de toutes les grandes oeuvres.
Martin Crimp (qui inaugure là sa toute première véritable
ré-écriture) n'est pas le premier, ni le dernier,
à montrer son talent dans ce domaine : on se souviendra du
Deuil selon Electre
d'Eugène O'Neill, de l'Antigone
d'Anouilh ou, plus près de nous, de L'amour de
Phèdre de Sarah
Kane. L'influence des Grecs anciens sur le théâtre
en général n'a pas perdu de son ampleur et c'est à
travers des pièces comme celle-ci que l'on découvre
combien cet art pluriel et mouvant, entre littérature et
représentation, entre les expériences complémentaires
de la lecture, acte de l’intime, et de la représentation,
rituel collectif éphémère, plonge au plus profond
de l'humain, en une tentative toujours renouvelée de (re)définir
ce que nous sommes véritablement, d'explorer sans limites
ce sur quoi se fonde notre essence, une exploration philosophique
qui, si l'on souscrit à la pensée d'Edward
Bond, est un inévitable invariant dramaturgique : un
affrontement du "stade ultime de l'expérience humaine
pour que nous puissions tenter de comprendre ce que sont les humains
et comment ils créent leur humanité." Un
processus que Martin Crimp, de toute évidence, maîtrise
à la perfection.
Blandine
Longre
(septembre 2004)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

L'Arche
http://www.arche-editeur.com/Catalogue/C/crimp2.htm
Young
Vic, London
http://www.youngvic.org/
http://www.festival-automne.com/
Sophocle
http://www.mythorama.com/_mythes/indexfr.php?liste=st
| Spectacle
en anglais surtitré en français
Durée 2 heures
au
Théâtre des Bouffes du Nord
jusqu'au 3 octobre 2004, Paris
dans le cadre du Festival d'Automne
au TNP, Villeurbanne
12-17 octobre 2004ennes de Sophocle a été
créée au Young Vic, Londres,
le 5 mai 2004
Première en France de la production originale : 22
septembre 2004 au Théâtre des Bouffes du Nord
Théâtre
National Populaire
8 place Lazare-Goujon
69627 Villeurbanne Cedex
tél. location et billetterie
04 78 03 30 00
Théâtre
des Bouffes du Nord
37 bis, bd de la Chapelle 75010 Paris
M°La Chapelle
01 46 07 34 50
TNP,
villeurbanne
http://www.tnp-villeurbanne.com
Bouffes
du Nord, Paris
http://www.bouffesdunord.com/
|
Luc
Bondy, mise en scène
Richard Peduzzi, Décors
Rudy Sabounghi, Costumes
Dominique Bruguière, Lumière
Paul Arditti, Son
avec Georgina Ackerman, Jessica Claire, Joe Dixon,
Lourdes Faberes, Toby Fisher, Kerry Fox, Michael Gould, Aleksander
Mikic, Nicola Redmond, David Sibley
Coproduction
Young Vic Theater / Londres, Wiener Festwochen,Chichester
Festival Theatre, La Ruhr Triennale, C.I.C.T. / Théâtre
des Bouffes du Nord, Théâtre National Populaire
/ Villeurbanne, Festival d’Automne à Paris
Avec le soutien du British Council |
|